‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 55 sur 134 · L'UNITÉ D'INTÉRÊT · texte numérisé non relu

L'UNITÉ D'INTÉRÊT

On a fait un grave reproche à la tragédie de Ginna. Après avoir remarqué que « dans le premier acte, Emilie et Cinna s'emparent de tout l'intérêt, » Voltaire écrit à la fin du second acte :« Ici l'intérêt change : on détestait Auguste, on s'intéressait beaucoup à Cinna ; maintenant c'est Cinna qu'on hait, c'est en faveur d'Auguste que le cœur se déclare. Lorsqu'on s'intéresse tour à tour pour les partis contraires, on ne s'intéresse en effet pour personne. »

La question, on le voit, est importante, puisqu'il ne s'agirait de rien moins que de la valeur, non pas proprement littéraire et poétique, mais dramatique et théâtrale, de la pièce.

Il est incontestable que du premier au deuxième acte l'intérêt se déplace, et passe des conjurés à Auguste. On s'intéresse d'abord à, Emilie et à Cinna, parce que, occupant seuls notre attention, ils nous font voir les choses à leur point de vue ; on s'intéresse à eux à cause de leur amour ; on s'intéresse à leur conspiration, parce qu'elle est pour Cinna un moyen, d'obtenir Emilie, parce qu'elle est faite contre un maître qui ne nous est présenté que comme un tyran odieux, parce que d'ailleurs l'intérêt de Rome mis en avant nous empêche de regarder de bien près aux motifs personnels de la haine d'Emilie. — Mais la scène de la délibération vient effacer

toutes ces impressions. Le tyran que l'on veut tuer nous ap- I v parait, au moins envers ceux qui conspirent contre lui,

comme plein de bienveillance et d'amitié; la confiance avec laquelle il se livre pour ainsi dire à Cinna fait ressortir toute la perfidie de celui-ci. Un amour fanatique et désintéressé de ^ la liberté de Rome pourrait à la rigueur nous faire excuser

|g£- -cette perfidie: maison ne voit point en Cinna l'âme d'un

Brutus ; on n'est pas bien sûr, d'abord, que l'intérêt de Rome soit d'être libre, puisque la thèse contraire peut se soutenir, puisqu'elle est soutenue, avec de bons arguments, par Cinna lui-même (i); et, dans tous les cas, ni Cinna ni Emilie n'ont le droit de se prévaloir de cet intérêt: Rome pourrait être libre par l'abdication volontaire d'Auguste : ils ne le veulent pas. — Restera-t-il du moins l'intérêt qui peut s'attacher au sort de deux amants? Auguste met-il obstacle à leur amour? Nullement: il leur permet de s'aimer; il ne dépendrait que de Cinna et d'Emilie de renoncer à leur conjuration et de s'épouser tout de suite (2). — Que restera-t-il donc de leur côté pour balancer la sympathie qu'Auguste s'attire par son amicale confiance? Une seule chose: la haine d'Emilie pour Je meurtrier de son père ; mais, comme le motif de cette haine est reporté dans le lointain et dans le vague du passé» nous sommes touchés plus vivement par l'impression présente de la bonté d'Auguste. Il se peut qu'autrefois Auguste ait été ingrat et perfide envers son tuteur Toranius, mais, dans la pièce, en tout cas, c'est au tour d'Emilie de l'être envers Auguste, son père adoptif. — L'intérêt, en somme, a passé du côté de l'empereur.

Et il doit y rester désormais. Auguste ne paraît pas durant 1 e troisième acte, mais Cinna lui-même avec ses remords nous entretient de la bonté et des bienfaits de l'empereur; il nous fait sentir, en s'en accusant lui-même, toute l'ingratitude, toute la perfidie de sa propre conduite; il contribue à nous

<2) Pour épouse, Cinna, je vous donne Emilie. (II, 1.)

l'unité d'intérêt rendre toujours présente à l'esprit la scène de la délit» dont il prolonge pour ainsi dire l'écho dans notre kmchargeant lui-même d'en répéter les vers essentiels (11; attendrit, comme il essaie d'attendrir Emilie elle-mê en faveur d'Auguste. Nous sommes loin de ses déclai du premier acte contre le tyran. — Auguste a donc toi sympathies quand il apprend, au quatrième acte, leçon Cînna: il nous touche alors par sa douleur, jusq qu'enfin il se Tasse admirer par sa clémence.

Ainsi, à partir du deuxième acte, l'intérêt s'atta plus en plus à Auguste. Est-ce donc un défaut de la part neille que de nous avoir intéressés tout d'abord, dans mier acte, à Emilie et à Cinnaï

C'en serait un. sans doute, si Auguste seul devait no resser dans cette tragédie

A prendre la pièce dans son ensemble, à la juger pa pression finale qu'elle nous laisse, c'est Auguste, évide qui en est le héros. Il est grand, parce qu'il est la clé Cela ne veut pas dire qu'il ait dû seul nous intéressi tout le cours de la pièce. En fait il n'en est pas ain l'œuvre de Corneille, et l'on peut ajouter qu'il était qu'il n'en fût pas ainsi..

Si les conjurés, en effet, ne nous sont qu'odieux, le d'Auguste nous intéressera beaucoup moins; il nous même à peu près indifférents. Il sera toujours le dent généreux d'une lutte morale dans l'àme d'Auguste, r présence de ces indécisions de l'empereur, en prési « ette question posée : Auguste pardonnera- 1- il ï — ne dirons: que nous importe ? — Tant qu'Auguste sera

(1) III. î. Cînna, par vos conseils je retiendrai l'empire, Mail je le retiendrai pour tous en faire pari.

LK THBATBK CLASSIQUE. — COESEILLK, v

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par la conjuration, nous craindrons pour lui; mais, une' fois le complot découvert, nous laisserons volontiers à leur sort des conjurés trop peu intéressants. Nous désirerons même qu'ils soient châtiés: l'empereur a le droit de les punir, qu'il en use, nous dirons-nous, — et sa clémence nous laissera froids. Du moment que Corneille voulait faire consister l'intérêt de sa pièce, non pas dans le fait même d'une conjuration déjouée, mais dans l'idée morale de la clémence, du moment que, suivant la tendance de son génie, il voulait y introduire, non pas principalement la pitié et la crainte pour un bon empereur menacé, mais l'admiration pour un souverain tout-puissant qui pardonne, il devait mettre à côté d'Auguste des conjurés assez intéressants pour nous faire désirer en leur faveur la clémence du prince.

Dès lors il doit y avoir dans la pièce, non pas un empereur — seul intéressant en face de conjurés odieux, mais une série de personnages qui, à des degrés divers, attireront une part de notre intérêt. L'intérêt qui doit s'attacher à Auguste, le héros final, ne doit pas être exclusif de tout intérêt à ressentir pour Emilie et pour Cinna. Il y a comme une hiérarchie entre ces trois personnages: Auguste l'emportera sur les autres, mais il ne nous intéressera pas seul.

On voit, dès lors, se résoudre tout naturellement l'objection qui porte sur le déplacement d'intérêt du premier au deuxième acte. Pour nous intéresser successivement à des personnages ainsi groupés, il fallait nous les présenter tour à tour : les conjurés d'un côté, l'empereur de l'autre. Or, supposez qu'Auguste nous soit présenté tout d'abord en scène, sous son vrai jour, avec ses allures de confiance et de bonté. Quand les conjurés viendront à leur tour, seuls, s'entretenir de leur complot, on ne sentira que leur perfidie, ils seront d'avance odieux, ils auront bien de la peine à tourner un peu d'intérêt de leur côté. Au contraire, en nous occupant seuls d'abord, en nous présentant

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tout ;à leur aise Auguste comme un tyran, en mettant de leur côté l'intérêt de Rome, ils peuvent franchement nous intéresser: et, quand plus tard Auguste, par son attitude, par son langage, par sa bonté, aura effacé l'impression que nous avaient d'abord donnée de lui les conjurés, quand il aura tourné la sympathie vers lui, quand l'intérêt de Rome nous apparaîtra comme étranger, en définitive, à l'entreprise d'Emilie et de Cinna, ceux-ci retiendront toujours, malgré tout, quelque ehose de l'impression favorable: qu'ils avaient produite tout d'abord. Entraîné par l'action, on ne regardera pas de trop près, pour le discuter, — comme on eût fait au début s'il nous eût été présepté seul pour soutenir les conjurés, — : le motif qui arme contre Auguste la haine d'Emilie, — et Corneille aura soin d'entretenir au contraire ce qui peut rester d'intérêt du côté des conjurés. Il y arrivera par les remords qu'il fait naître chez Cinna, par l'effort qu'il lui fait tenter pour désarmer Emilie, par l'exaltation persistante qu'il prête à l'inflexibilité de celle-ci, par la grandeur d'âme enfin avec laquelle elle repousse l'occasion offerte de la fuite. Et, de la sorte, lors même que nous aurons cessé de craindre pour la vie de l'empereur menacé, il nous restera en faveur d'Emilie et de Cinna assez de sympathie pour nous intéresser à leur sort et à la question de savoir si l'empereur leur pardonnera.

Ainsi , l'ordonnance adoptée par Cornei lie pour son premier et son second acte, loin d'être un défaut, est au contraire une heureuse adresse. Il fallait, dans l'intérêt même d'Auguste et en vue de l'effet que doit produire sa clémence, il fallait qu'Emilie et Cinna fussent intéressants. Or, déplacer l'intérêt d'Auguste vers les conjurés, c'était un résultat difficile à atteindre et qui d'ailleurs, une fois atteint, risquait alors d'être trop défavorable à Auguste. Corneille a donc déplacé l'intérêt des conjurés vers Auguste ; — et ce n'est là que la gradation naturelle de l'intérêt dans sa pièce. Les conjurés nous ont paru intéressants d'abord : ils le resteraient entièrement, si leur victime ne devait pas être Auguste. On ne pouvait demander que Corneille nous fit aimer Auguste, au début, par

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l'intermédiaire de ceux même qui conspirent contre lui : il suffit que l'empereur, dès qu'il paraît lui-même, attire à lui la meilleure part de l'intérêt.

Et grâce à cette disposition, Auguste profite de l'effet de surprise produit en sa faveur. Corneille nous fait d'abord entendre les conjurés et leurs colères et leurs déclamations haineuses contre le tyran ; puis, changeant le tableau et nous montrant, à côté de ceux qui veulent être ses assassins, l'empereur confiant et bon : « Le tyran, — semble-t-il nous dire, — le tyran, le voilà î »

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