LA TRAGÉDIE POLITIQUE
Son vers ferme et vigoureux se plie, avec une remarquable souplesse, non pas seulement à l'expression d'idées politiques très générales, un peu communes et banales, mais aussi, comme on vient de le voir, au développement de considérations précises et de raisonnements délicats comme ceux que Ton pourra trouver plus tard sous la plume d'un Montesquieu. Corneille s'est montré créateur pour l'expression en vers de cet ordre d'idées, comme Montesquieu devait l'être plus tard dans sa prose. i
La grande scène de la délibération, pourtant, ne serait qu'un défaut dans la pièce, si elle ne servait qu'à étaler ce double mérite d'une forte pensée et d'un grand style. Mais elle est, dans son principe, utile, nécessaire même à l'action, puisqu'elle est le point de départ de la trahison de Maxime. Elle a pour effet, en même temps, de dissocier à nos yeux l'intérêt de Rome et celui d'Emilie, en laissant ce dernier seul en face d'Auguste. Et par là le développement même qu'elle prend n'est pas inutile. Cinna peut n'attacher lui-même aucune importance aux arguments qu'il emploie pour empêcher l'abdication d'Auguste ; mais l'impression de ces arguments reste, et Auguste en profite. On en retient tout au moins une chose : c'est qu'il est possible de soutenir, par de fort bonnes raisons, que le pouvoir d'Auguste est un bien pour Rome et que la liberté serait un mal pour elle. C'en est assez pour nous détacher de l'intérêt que nous pouvions prendre au rétablissement de la république par les conjurés : dans le doute où nous sommes, tout au moins, sur le véritable intérêt de Rome, nous pouvons nous laisser entraîner sans réserve par le mouvement de la pièce qui porte de plus en plus notre sympathie vers Auguste.
On pourrait, en résumé, dire que nous avons dans Cinna une conjuration du xvii 6 siècle, transposée dans un cadre romain, et servant à montrer la grandeur de la clémence. — La conjuration forme le sujet, avec les passions et les mobiles des personnages; le cadre romain élève ce sujet à la dignité
tragique en le plaçant dans le lointain favorable d'un milieu
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historique; la grandeur de la clémence, enfin, c'est ridée morale qui domine la pièce. Et le génie de Corneille fait l'alliance de tout cela.
CONCLUSION
Corneille, dans son Examen de Cinna, constate « l'approbation forte et générale» donnée parle public à sa pièce. Cinna en effet, avait obtenu à son apparition et conservé dans la suite un succès éclatant. Tout, dans cette tragédie, devait plaire aux contemporains de Corneille : le sujet, le cadre romain, les passions des conjurés, — les discussions et les maximes politiques répandues dans la pièce.
Pour nous, qui sommes moins portés à excuser Cinna, moins disposés à prendre le parti d'Emilie, — nous avons besoin de reporter notre intérêt sur Auguste. — Seulement, quand nous voulons nous attacher à lui, nous rencontrons les conseils de Liviequi gênent notre impression. Les contemporains de Corneille pouvaient n'être pas très sensibles à ce défaut. C'est surtout au point de vue des conjurés qu'ils appréciaient la clémence d'Auguste : peu leur importait alors que cette clémence fût plus ou moins pure, plus ou moins dégagée de mobiles intéressés. En fait de grandeur, ils avaient Emilie — qui leur suffisait. Mais pour nous qu'Emilie séduit peu, si Auguste vient à nous manquer aussi, à qui pourrons-nous nous attacher franchement ?
Ainsi, un rôle de Cinna assez équivoque par lui-même,, gâté d'ailleurs plutôt que relevé par le voisinage de Maxime (1), — un rôle d'Auguste quelque peu compromis par l'intervention de Livie (2), — une Emilie devant qui notre admiration hésite, — voilà ce que nous trouvons dans
Cinna.
Que reste-t-il, alors, de cette tragédie? —Un beau dénoue-
(1) Voir plus haut, chapitre II, rôle de Maxime.
(2) Voir plus haut, rôle de Livie.
CONCLUSION
ment sans doute, qui est, comme le remarque Vol plus belle situation de la pièce •> ; dans le reste, c bellesscèues, parfois émouvantes et vraiment patb fois un peu froides, mais toujours majestueuses. pas assez pour faire un ensemble fortement attai d'une pièce comme le Cid, par exemple, — è jeune, au moins dans son ensemble, — Cinna, a dramatique, a vieilli : cela reste toujours un I ce ne peut plus être pour nous qu'une assez froi
(!) CommenfoiM. — Remarques sur 1b *■ Discours de Corneille
POLYEUGTE