‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 63 sur 134 · ANALYSE DE LA PIÈCE 2Î · texte numérisé non relu

ANALYSE DE LA PIÈCE 2Î

Acte ii. — Cependant Sévère apprend par son confident Fabian (ij qu'il pourra revoir Pauline, mais que celle-ci n'est plus libre. Et quand ilse trouve en présence de Pauline, elle lui demande de ne plus chercher à la revoir. Sévérp nmm«t d'obéir à cet arrêt : il quittera l'Arménie dès qu'il aux dieux le sacrifice annoncé. — En attendant, Pc parait auprès de Pauline : il vient de recevoir 1 il est chrétien. On l'invite, de la part de Félix, à si temple païen où doit se célébrer le sacrifice de Sév mais avec la résolution, subitement prise, de rei idoles des faux dieux, et il décide son ami '. s'associer à son entreprise.

Acte m. — II accomplit en effet son dessein : Né; font scandale au temple en proclamant leur Dieu sant les idoles. Stratonice en apporte la nouvelle à 1 Celle-ci ne se croit pas dégagée par là de la foi j époux. Polyeucte est menacé de mort : elle se mettre tout en œuvre pour le sauver. Elle s'adres tour à son père et à son époux, afin d'essayer de l'un ou l'autre.

C'est son père qu'elle voit tout d'abord. Pai d'amitié pour Polyeucte, Félix a retardé pourl tion des lois : il veut d'abord lui faire voir le Néarque, espérant par là ébranler sou courage < à une rétractation qui permettra de lui faire g Pauline connaît mieux Polyeucte : elle voudrait fût clément jusqu'au bout, car c'est ne rien accor subordonner sa grâce à l'inconstance de Polyeuct* ment lui donne raison : Polyeucte a vu le suante uo Néarque, mais il l'a vu d'un œil d'envie : loin de reculer, il brûle'de suivre son ami. Pauline recommence alors, plus pressante, ses instances auprès de son père ; mais celui-ci la renvoie, assez rudement, à Polyeucte lui-même. Félix ne

demande pas mieux que de sauver son gendre, mais à la condition qu'il se rétracte : c'est à quoi Félix et Pauline vont successivement employer leurs efforts.

Acte iv. — Félix a, le premier, une entrevue avecPolyeucte : cette entrevue vient de se terminer, quand s'ouvre le quatrième acte. Polyeucte n'a pas eu de peine à résister à Félix. Mais on lui annonce que Pauline demande à le voir. La lutte sera plus difficile, mais la grâce le soutient. Il envoie un de ses gardes chercher Sévère, puis, tandis que Pauline tarde à venir, il s'encourage lui-même et se fortifie dans sa résolution, en exprimant, dans des stances lyriques d'une grande beauté, son renoncement aux plaisirs du monde, son mépris pour les biens terrestres, et son impatient désir des douceurs du ciel qu'il entrevoit, qu'il goûte pour ainsi dire d'avance dans une sorte d'extase. Mais Pauline parait. Il résiste victorieusement à ses efforts, et quand arrive Sévère, il dit son dernier mot à la terre en invitant cet homme et cette femme, dont il connaît l'ancien amour, à profiter de sa mort pour s'unir enfin l'un à l'autre.

Sévère est étonné, mais ravi. Pauline détruit brusquement son espoir. Elle lui déclare que jamais elle n'épousera un homme qui de quelque façon aura pu être cause de la mort de Polyeucte ; or elle sait que la crainte de Sévère est pour beaucoup dans la décision de Félix à l'égard de son gendre : ce qu'elle demande à Sévère au nom de leur amour d'autrefois, c'est d'intervenir auprès de Félix pour essayer de sauver Polyeucte. Resté seul avec Fabian, Sévère lui exprime sa résolution de faire, malgré sa douleur, ce que Pauline attend de lui.

Acte v. — Mais sa démarche a un effet tout contraire à celui que Pauline en désirait. Félix n'y voit qu'un piège, et un motif de plus de hâter le supplice de Polyeucte. Il fait paraître pour une dernière fois le chrétien devant lui : il le trouve aussi obstiné que jamais dans son désir de mourir. Pauline vient se joindre à son père, sans plus de succès : Polyeucte répond à leurs instances répétées par de nouveaux

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blasphèmes à l'adresse des dieux, et Félix le met, une dernière fois, en demeure d'adorer ces dieux ou de mourir. Polyeucte n'hésite pas, c'est la mort qu'il choisit. Pauline, qui le suit et qui le voit mourir, reparaît bientôt pour se déclarer chrétienne. Félii lui-même se convertit à son tour, et Sévère, qui était revenu en scène pour lui reprocher sa conduite avec de menaçantes paroles, ne trouve plus en lui qu'un chrétien à protéger, en même temps que Pauline, devant l'empereur.

L'EXPOSITION

Corneille, même pour ses chefs-d'œuvre, n'est pas toujours heureux dans ses expositions : il n'a jamais peut-être été mieux inspiré que dans celle de Polyeucte. Il y a quelque lourdeur dans l'exposition du Cid (1) , des maladresses (2) dans celle d'Horace, de la déclamation (3) dans celle de Cinna : on ne peut guère trouver qu'à louer dans celle de Polyeucte; elle saisit dès le début, elle est pleine à la fois d'aisance et de grandeur.

En ce qui concerne le personnage de Polyeucte lui-même, les préliminaires de la pièce n'étaient pas bien longs à exposer; mais entre Pauline et Sévère, il y a eu tout un roman. Sévère et Pauline se sont connus, autrefois, à Rome : l'opposition de Félix a contrarié leur amour; Sévère est allé chercher la mort sur les champs de bataille : après beaucoup d'aventures, couvert de gloire, devenu le favori de l'empereur, il vient en Arménie offrir un sacrifice aux dieux à l'occasion de ses victoires. •— Ici, la destinée de Sévère et celle de Pauline, autrefois en contact, puis séparées, se rencontrent de nouveau : tous les personnages entre lesquels va se dérouler le drame sont rassemblés et rapprochés : l'exposition est achevée.

(4) Voir Etude sur le Cid, p. 5-6. Ajoutez à ce défaut celui qui résulte de 1» scène où paraît Y Infante. V. Etude sur le Cid, p. 6-7.

(2) V. Elude sur Horace, p. 134 et 151.

(3) V. Etude sur Cinna, p. 154-156.

Que cette exposition Se fasse clairement, que cette histoire Tomanesquè et un peu compliquée de Sévère se développe sans eràbarras, ce n'est encore qu'un mérite assez négatif. . Une exposition ne doit pas seulement être claire : elle doit encore être naturelle. Tous les détails que nous avons besoin •de connaître au début de la pièce, le poète ne peut nous les apprendre qu'en se dissimulant derrière ses personnages. Or, il faut que ceux-ci n'aient pas l'air de venir raconter ces choses-là uniquement pour l'instruction du spectateur; il faut qu'ils aient, pour se les dire, une autre raison que la nécessité où se trouve* le poète de faire connaître ces histoires au public. Cette condition implique :

1° Que les choses racontées par un personnage à un autre puissent vraisemblablement être ignorées de celui qui les écoute;

2° Que le personnage qui parle ait une raison pour raconter ces choses-là, et pour les raconter à ce moment plutôt qu'à un autre.

Albin raconte les aventures de Sévère après le faux bruit de sa mort : on apprend à la fois la nouvelle de son retour au camp romain, de sa seconde victoire et de son arrivée en Arménie : toute cette histoire ne pouvait encore être connue de Pauline à qui elle est racontée. — Quant à ce que Pauline apprend à Stratonice, ce sont des secrets de son cœur et de sa vie intime; du reste, Stratonice est Arménienne : elle peut donc vraisemblablement ignorer ce qui s'est passé autrefois à Rome entre Pauline et Sévère.

Quel motif, maintenant, peut avoir Pauline pour raconter, ce jour-là, à sa confidente, ces ^histoires d'autrefois, pour rompre, à ce moment, un silence jusque-là gardé ? — Le motif, c'est le songe qu'elle vient d'avoir dans, la nuit même. Ce songe l'inquiète : elle veut le raconter, mais, pour faire comprendre et le songe lui-même et le trouble qui en résulte, il faut qu'elle parle à Stratonice de son ancien amour. — rEnfin, la seconde partie (1) de l'histoire de Sévère est exposée

l'exposition à l'occasion de son retour, au moment où l'on i dre sa prochaine arrivée.

Du reste, cette histoire est racontée à Pauli: assez l'intérêt que Pauline y peut prendre. — tonice, qui écoute le récit de Pauline, elle est te un de ces personnages qui, dans le théâtre clast mission de recevoir et d'écouter des confident par leur rôle dans l'action, aucune raison pou beaucoup. . .

Claire et naturelle, ce ne sont encore q strictement exigées, pour une exposition, pari; du théâtre. L'art de Corneille, dans Polyeucte, là. Il se manifeste encore par une ordonnance exciter et à faire croitre l'intérêt du spectat€ dit, Corneille a su donner à cette exposition u une forme bien dramatiques.

Le songe de Pauline sert d'occasion, de poil l'exposition. Il en est question dés le premier sera question durant tout le premier acte. Ces détermine les hésitations de Polyeucte devant les confidences de Pauline à Stratonice. Mai pas mis le récit de ce songe au début même scène entre Polyeucte et Néarque, si vive et s ouvre la tragédie : elle nous intéresse irnmt elle-même, par la lutte qu'elle nous présente humain et le sentiment chrétien, — et, comme de Pauline qui est l'occasion de cette lutte, l excitée en faveur de ce songe : elle redouble venir en scèHe Pauline elle-même essayant par retenir son époux; on veut alors connaître a tant d'effet, —qui fait pleurer Pauline et q moment Polyeucte sur le chemin du baptême, quand elle invite Pauline à parler (1), ne fait

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désir du spectateur lui-même. Ainsi, au lierr d'être placée brusquement au début de la pièce, la confidence de Pauline à Stratonice se trouve habilement préparée ; au lieu de nous imposer le récit du songe comme une chose que Ton écouterait un peu par devoir, Corneille a eu Part de nous le faire désirer.

Et comme il lui est facile, alors, de nous faire écouter aussi cette histoire de l'amour de Pauline pour Sévère, préambule inséparable du songe lui-même ! < Ecoute, dit Pauline à sa confidente,

Ecoute ; mais il faut te dire davantage,

Et que, pour mieux comprendre un si triste discours,

Tu saches ma faiblesse et mes autres amours. »

Et nous écoutons, avec la même attention que Stratonice, — prévenus ainsi qu'il faut écouter, pour comprendre ce songe qui nous intéresse tant.

A peine le songe est-il raconté qu'il semble commencer à se réaliser. Quel coup de théâtre intéressant que la nouvelle apportée par Félix 1 On croyait Sévère mort : il vit, il vient, on va le voir : ne vient-il pas, comme dans la vision de Pauline, la vengeance à la main ? Cette brusque nouvelle, suivant de si près le songe, est bien propre à nous le faire prendre au sérieux, à entretenir et à accroître l'impression de trouble que nous en avons reçue.

Rien de plus heureux, donc, que l'agencement de ces scènes entre elles, — et dans chaque scène en particulier, le même art se montre par un dialogue naturel et vivant. Il est à peine besoin de le faire remarquer pour la première, d'un mouvement si large et si entraînant. La scène entre Pauline et Stratonice, sans avoir, évidemment, le même caractère, présente encore l'allure d'une conversation conduite avec beaucoup d'adresse et de vraisemblance : le poète fait dire à ses personnages, sans effort et sans lourdeur, ce qu'il avait besoin de nous faire apprendre par eux. Ainsi, dès que Pau-

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line nomme Sévère, Stratonice l'interrompt pour demander si ce Sévère est celui dont tout l'empire romain connaît les exploits (1) : car Pauline était seule à connaître les sentiments intimes de Sévère, mais les actions publiques de celui-ci, la bataille où il a été laissé pour mort, ne sont un secret pour personne. Et, sous la forme d'une question très naturelle dans la bouche de Stratonice, le poète nous fait connaître la gloire et la disparition de Sévère. Stratonice marque ainsi l'intérêt qu'elle prend à la confidence de Pauline, au lieu de l'écouter d'une manière toute passive : elle se substitue un moment à Pauline pour instruire le spectateur, et le récit de Pauline en est allégé d'autant. •

Cette exposition si habilement distribuée présente encore un autre mérite. Grâce à l'ordonnance adoptée, la pièce s'ouvre par une scène qui engage l'action dès le début. La scène entre Polyeucte et Néarque n'est pas une scène de récit ou de confidence, comme la scène entre Pauline et Stratonice, comme les scènes qui ouvrent bien souvent nos tragédies; c'est une discussion, c'est un échange pressé d'arguments et de répliques, c'est déjà un premier pas de l'action. Elle nous montre un effort de Néarque pour empêcher Polyeucte de retarder son baptême. Et cet effort réussit. L'arrivée de Pauline rend sensible le résultat obtenu : elle a beau prier encore, Polyeucte la quitte pour suivre Néarque.

C'est encore une scène d'action, à la prendre dans son ensemble, que la scène qui termine le premier acte. Elle nous intéresse moins par le récit d'Albin que par la manière dont Pauline accueille la nouvelle du retour de Sévère. Elle sert de première épreuve au caractère de Pauline .

Le premier acte nous présente donc une scène de confidence encadrée entre deux scènes (2) qui déjà engagent ou font avancer l'action. Cette ordonnance donne à l'exposition

H) Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie... etc. (2) On considère ici la scène 2 (entre Polyeucte, Pauline, Néarque) comme un. simple appendice de la scène 1 et comme ne formant qu'une seule scène avec elle.

^une allure très vive : la scène de confidence elle-même se Tessent pour ainsi dire du mouvement imprimé à l'ensemble •parles deux scènes d'action entre lesquelles elleest encadrée. — Et ce n'est point sans raison que l'on fait un mérite à une exposition d'engager ainsi l'action dès le début : l'illusion •dramatique est par là plus complète et plus rapide; l'exposition, alors, ne se distingue pour ainsi dire pas du reste de la pièce, elle fait partie intégrante du drame au lieu de le précéder.

La scène entre Pôlyeucte et Néarque a encore l'avantage •4'ouvrir une pièce chrétienne par une scène tout inspirée du sentiment chrétien : Néarque triomphe des hésitations de Pôlyeucte : c'est une première victoire de l'idée religieuse -sur l'amour humain; c'est un premier degré dans le développement du sentiment chrétien que représente le rôle de Pôlyeucte. Ainsi la scène d'ouverture nous indique dès le début le thème principal de la tragédie. Elle est en harmonie intime avec l'ensemble de la pièce.

En résumé, cette exposition nous apparaît comme la plus «belle peut-être et la mieux réussie des expositions de Corneille. Elle est à la fois très régulière et très dramatique, •elle est habile sans qu'on y sente l'artifice, elle est animée 4out entière d'un souffle large et puissant. L'art y est admirablement allié au génie. Quelques légers défauts de détail, -qu'un Racine eût peut-être évités, n'enlèvent rien à la perfection de l'ensemble. Racine passe habituellement pour être plus adroit que Corneille dans ses expositions : il est vrai -qu'il y met en général plus d'aisance, plus de facilité, plus de naturel ; mais l'exposition de Pôlyeucte vaut la meilleure •des expositions de Racine, même celles, si vantées, de Bajazet ou à'Athalie.

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