‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 64 sur 134 · LE SONGE DE · texte numérisé non relu

LE SONGE DE

« Le songe de Pauline, dit Voltaire (1), est u hors-d'œuvre : la pièce peut s'en passer. » Il est n'est pas nécessaire à l'action elle-même, du moins conçue indépendamment de la forme que Corn donnée. Il est à peu près oublié après le deuxièn Hais il est le centre même de l'exposition. C'est l'avons yu, qui la rend naturelle en motivant" la de Pauline à Stratonice, c'est autour de lui que s toutes les scènes du premier acte : la première (3) la seconde le raconte, la troisième commence à Corneille s'en servira encore, du reste, pour relier certaines scènes du second acte |4). Le songe est plus grande importance pour la structure drama pièce : sans lui, le premier acte, tout au moins, ( remanié complètement.

Il ne sert pas seulement à donner à l'expositio il sert encore à lui communiquer le caractère tr nouveau converti qui va au baptême, une femr revenir un homme autrefois aimé, ce sont des ch< ses, sans doute, mais qui n'out par elles-mêmes 1 gique. C'est grâce au songe qu'une vague terreur de celte exposition : Pauline s'inquiète, et nous C'est le songe qui nous annonce, qui nous fait < caractère tragique de l'action ; c'est lui qui donne uu aa^eti menaçant à la nouvelle du retour de Sévère, et nous sommes d'autant plus disposés à nous laisser aller à cette impression que nous voyons le songe, à peine raconté, recevoir un commencement de réalisation.

(1) Commentaire, sur Palyeuctt, acte I, «cene 3.

(!) Il en esl encore question au 2- acte, scènes M. On y (ail encore allusion par «admit*, au 3' acte, scène* 2-3.

Le songe, en même temps, a permis à Corneille de nous montrer l'empire que Pauline, au début de la pièce, exerce encore sur Polyeucte. Le point de départ du rôle de Polyeucte est ainsi nettement marqué, et Ton pourra mieux mesurer, dans la suite, le progrès du sentiment chrétien. Sans le songe, on n'aurait pas cette scène initiale dont le souvenir, quand viendra le moment où Polyeucte, à son tour, entraîne Néarque hésitant, — nous fera si vivement sentir, par le contraste, l'action croissante de la grâce, l'effet du baptême reçu dans l'intervalle. — Et le songe est encore une occasion, pour le poète, de nous montrer, dès le début, que cette affection que Pauline prétend avoir donnée, par devoir, à Polyeucte, n'est pas un vain ipot : on s'en aperçoit bien aux craintes qu'elle ressent pour Polyeucte et aux efforts qu'elle fait pour l'empêcher de sortir (1).

Le songe est donc d'une grande utilité dans l'exposition, au double point de vue de l'action et des personnages. Dirons, nous qu'il n'est qu'un artifice, une machine d'exposition ? — Quand il ne serait que cela, peu importe, si l'artifice est merveilleusement dissimulé. On ne distingue plus l'échafaudage, on ne voit que la belle ordonnance qu'il a permis d'établir. Ce n'est plus là de l'artifice, mais de l'art.

Et ce songe, dont Corneille a su tirer un si heureux parti, est par lui-même d'une grande beauté. Il a d'abord, comme songe, une vraisemblance psychologique capable de faire illusion. Ce n'est pas un récit méthodique et suivi, c'est, comme il arrive plus habituellement dans les rêves, une succession d'images, parfois sans transition entre elles : d'abord une vision nette, précise, éclatante : Sévère apparaissant

La vengeance à la main, l'œil ardent de colère,

dans une gloire de triomphateur ; puis, un tableau un peu

(I) Si tu peux en douter, juge-le par la crainte

Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte. — Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez... (I, 3.)

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