‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 65 sur 134 · LE SONGE DE PAULINE · texte numérisé non relu

LE SONGE DE PAULINE

brouillé, une assemblée de chrétiens jetant Polyeucte aux pieds de son rival ; ensuite Félix, appelé par Pauline au secours de son gendre, entrant le poignard levé contre Polyeucte ; et tout cela s'achevant en une confusion effrayante où Pauline voit tout îe monde contribuer à la mort de son époux. C'est une traduction poétique et un peu lointaine de ce qui va en effet se passer : assez précise pour nous intéresser, assez vague pour ne pas paraître artificielle et ne pas supprimer d'avance toute curiosité. On en retient seulement qu'il va se passer entre ces personnages de tragiques aventures ; on sait d'ailleurs, en écoutant le récit du songe, que Polyeucte est dès maintenant parmi ces chrétiens qui contribuent à sa mort dans la vision de Pauline : c'en est assez pour l'impression que Corneille avait à produire. — Enfin, ces images qui constituent le songe, Corneille les a exprimées en beaux vers : l'ampleur du mouvement, l'éclat du style, l'harmonie du rythme, font de ce récit un admirable morceau de poésie.

Ce songe, du reste, n'est pas déplacé dans une pièce chrétienne. — Les songes ont un rôle dans l'Ecriture. Au xvn e siècle même, Bossuet, dans une oraison funèbre, nous rapporte, avec tout son sérieux d'orateur sacré, deux songes de la Princesse Palatine : il nous les présente comme des avertissements divins donnés à la Princesse, et, d'après le témoignage d'Anne de Gonzague elle-même, il leur attribue un rôle dans sa conversion.

Mais, disait-on à l'hôtel de Rambouillet, dans une pièce chrétienne, le songe doit être envoyé par Dieu même, et « Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline, doit faire servir ce songe à cette même conversion » : or le songe semble, au contraire, « uniquement fait pour inspirer à Pauline de la haine contre les chrétiens. » Voltaire, qui rapporte cette opinion (1), ajoute un peu plus loin : « Je ne sais qui a dit que ce songe est envoyé par le diable. » Et pourquoi, en effet, ne

(1) Commentaire, I, 3.

pas s'en tenir à l'explication de Corneille lui-même, qui fait -dire par Néarque à Polyeucte :

Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse.... Et ce songe rempli de noires visions N'est que le coup d'essai de ses illusions.

Le songe serait donc envoyé par le démon, auquel Dieu aurait ainsi permis d'éprouver Polyeucte, pour le mettre en .demeure de choisir entre Pauline et le baptême.

En résumé, Corneille a usé avec beaucoup de bonheur, pour son Polyeucte. d'un ressort assez souvent employé, dès lors, dans les tragédies. Il y avait un songe dans la Sophonisbe de Mairet (1), il y en avait un dans la Mariane (2) de Tristan : c'étaient là deux pièces célèbres, — la dernière, contemporaine du Cid. Corneille put être tenté de mettre en œuvre, à son tour, un procédé si en faveur. Il en fit comme un premier essai .dans son Horace (3). Peut-être un souvenir de Lucain est-il venu s'ajouter à cette première idée pour donner naissance au songe de Polyeucte. Il y a, en effet, une analogie frappante entre le songe de Pauline et un songe de Pompée dans la Pharsale (4. C'est vers le début de la guerre civile: Pompée, chassé d'Italie, passe enEpire; Julie, sa première femme, lui apparaît pendant son sommeil : elle lui reproche comme une infidélité son mariage avec Cornélie ; elle lui annonce que les malheurs de la guerre civile 4a vengeront de cette trahison. N'est-ce pas de la même manière que Sévère vient dire à Pauline :

t Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, Ingrate...

^Corneille, on le sait, goûtait beaucoup Lucain : peut-être le

(3) Voir Etude sur Horace, p. 134. . ..

(4) Pharsale, liv. 111, v, 7-35.

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