LE NŒUD DE L'ACTION
Le premier acte, en finissant, nous laisse sous une impression d'inquiète curiosité : ce songe, pour lequel le retour de Sévère semble être un commencement d'exécution, ne va-t-il pas se réaliser tout entier, et comment? — D'une part Polyeucte a été conduit par Néarque chez les chrétiens pour recevoir le baptême : va-t-il revenir sain et sauf, alors que le songe nous faisait craindre tant de mal de sa sortie? — D'autre part, Sévère, que Ton croyait mort, arrive : vient-il en effet, comme le suppose Félix, pour épouser Pauline, et, s'il en est ainsi, que va faire celle-ci ? Autrement dit : quelle sera, en présence l'un de l'autre, l'attitude de Pauline et de Sévère?
Le second acte répond successivement, et dans un ordre inverse, à ces deux questions posées par le premier.
Il répond d'abord à la seconde. — Oui, Félix avait raison, et la chose était assez probable, du reste : le sacrifice à offrir aux dieux n'est pour Sévère qu'un prétexte, il ne vient en Arménie que pour Pauline (i) ; — mais celle-ci obtient de lui . la promesse qu'il ne cherchera plus à la revoir. — L'une des . deux questions est donc résolue : Stratonice est chargée de nous le faire remarquer : « Vous voyez, dit-elle à Pauline,
Vous voyez clairement que votre songe est vain ; Sévère ne vient pas la vengeance à la main » (scène 3).
-Il semblait que le retour de Sévère allait créer un danger : il n'en est rien; Sévère et Pauline se disent adieu, ils se sont revus, mais ils ne se reverront plus.
(1) Cf. Il, i. Début.
Reste l'autre question, — et c'est Pauline qui nous y ramène :
Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue (scène 3),
dit-elle. Mais ce motif d'inquiétude semble disparaître à son tour. Polyeucte revient :
C'est trop verser de pleurs : il est temps qu'ils tarissent.-
Malgré les faux avis par vos dieux envoyés,
Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez. (Scène 4.)
Le sacrifice que doit offrir Sévère va se célébrer : on y invite Polyeucte : « Va, nous allons te suivre », répond-il tranquillement à l'envoyé de Félix. On peut se demander si ce n'est point là la fin d'une pièce en deux actes, la conclusion prématurée d'un drame qu'on nous aurait fait craindre et qui décidément n'aura pas lieu. L'action est achevée, semble-t-il.
Non, elle ne Test pas, elle ne peut pas l'être. Polyeucte était sorti pour recevoir le baptême : Pauline n'en sait rien, mais nous le savons, nous, et quand ce nouveau baptisé parle si tranquillement de suivre Cléon au temple païen, c'est le spectateur lui-même qui lui crie par la voix de Néarque : « Où pensez-vous aller ?» — Alors s'engage ce magnifique dialogue où Polyeucte révèle sa résolution et s'efforce de la faire partager à son ami : il ira au temple, mais ce sera pour y renverser les idoles, et il entraîne Néarque avec lui.
Ainsi, le second acte commence par décomposer, pour ainsi dire, l'action telle qu'elle se présentait à la fin du premier : il écarte tour à tour les deux questions sur lesquelles elle reposait; il semble qu'il n'en reste plus rien, lorsqu*édate, pour la ranimer, la résolution de Polyeucte. Et ce n'est pas là une action nouvelle qui commence, c'est la véritable action qui se dévoile, c'est le nœud de la pièce qui se forme. Corneille a d'abord déblayé le terrain entre Pauline et Sévère,
il revient alors au thème déjà indiqué dans la première scène de la pièce : le développement du sentiment chrétien.
Le lien est très net entre cette dernière scène du second acte et la partie antérieure de la tragédie. La résolution de Polyeucte est rattachée à ce qui précède, à la fois dans son principe et dans son occasion. Son principe, c'est la vertu encore toute-puissante du sacrement que Polyeucte vient de recevoir : nous l'avions vu entraîné au baptême par Néarque, il devait naturellement en résulter quelque chose. L'occasion, c'est le sacrifice, annoncé dès la fin du premier acte, que Sévère doit offrir aux dieux. Ce sacrifice, incident très secondaire en apparence, joue en somme, dans la structure du second acte, un rôle assez analogue à celui que joue le songe dans la structure du premier : il sert de lien matériel aux différentes scènes ; c'est le prétexte qu'avait pris Sévère pour venir en Arménie ; maintenant qu'il doit s'en retourner après avoir vu Pauline, il lui reste son sacrifice â célébrer : Polyeucte, revenant du baptême, se voit, comme gendre du gouverneur, invité à y assister : son ardeur de nouveau baptisé, rencontrant comme une espèce de défi ce sacrifice aux dieux païens, saisit cette occasion pour se manifester par un coup d'éclat.
Le point de départ de l'action, telle qu'elle va se développer dès lors, c'est donc la coïncidence entre ces deux choses : le sacrifice que doit célébrer Sévère, et le baptême que Polyeucte vient de recevoir. Et cette coïncidence était préparée par le premier acte. Le sacrifice et le baptême étaient également annoncés : la suite de Faction va résulter de leur rencontre.