‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 67 sur 134 · CARACTERES DE L'ACTION DANS POLYEUCTE · texte numérisé non relu

CARACTERES DE L'ACTION DANS POLYEUCTE

Si bien préparée qu'elle soit dans la pièce même, cette coïncidence n'en est pas moins, dans son principe, purement accidentelle. Corneille, pour construire sa pièce, a eu besoin de supposer que le jour où Sévère va reparaître en Arménie

auprès de Pauline est en même temps le jour où Polyeucte, de son côté, doit recevoir et reçoit en effet le baptême. C'est là le postulat sur lequel repose 1 action de la tragédie.

Cette action se présente ainsi, au début, avec deux éléments distincts, c'est-à-dire sans lien logique entre eux : d'une part le baptême de Polyeucte avec ses conséquences, de l autre le drame qui résulte, entre Pauline et Sévère, de leur amour d'autrefois. Va-t-il donc s'ens uivre deux actions différentes se développant parallèlement sans se rencontrer et n'ayant, entre elles d'autre trait d'union que le personnage de Pauline, également intéressé dans l'une et dans l'autre ?

Dans le cours même de l'exposition, le songe, déjà, nous fait entrevoir entre elles un lien plus étroit. Quand le retour de Sévère est annoncé, on peut soupçonner déjà que le drame d'amour auquel il va donner lieu ne restera pas sans rapport avec ce qui doit résulter du baptême de Polyeucte : car les chrétiens figurent dans la vision de Pauline pour précipiter l'effet des menaces de Sévère contre son rival. C'est pour être allé parmi eux que Polyeucte sera perdu. Ces images troublées nous font pressentir, très confusément sans doute, l'union prochaine des deux actions.

Elles se réunissent, en effet, à la fin du second acte, — comme on vient de le voir (1),— d'une manière indirecte, mais précise. Le sacrifice offert par Sévère est l'occasion qui invite Polyeucte à déclarer sa foi nouvelle. — Ce n'est encore là qu'un lien extérieur, un simple détail, en somme, de structure dramatique. Mais l'union des deux éléments va devenir plus intime. L'éclat de Polyeucte a pour effet de retenir Sévère dans la pièce : sinon Sévère, congédié par Pauline, n'avait plus rien à y faire. Il y reste donc, un pou à l'écart d'abord, pesant, involontairement et par le seul fait de sa présence, sur les décisions de Félix, mais trop généreux pour faire, de lui-même, auprès de Pauline, la moindre tentative de retour. Polyeucte lui-même le ramène auprès d'elle, et,

(4) V. le chap. précédent, sur le Nœud de l'action.

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dès lors, Sévère, avec son amour persistant pour Pauline,, joue un rôle actif dans la fin de la tragédie. Il était revenu, au début, croyant Pauline toujours libre et comptant l'épouser : il se trouve en réalité qu'il est revenu pour compliquer et accélérer par sa présence le drame qui a son point de départ dans le baptême de Polyeucte.

Les deux éléments de l'action, séparés au commencement de la pièce, sont donc, ensuite, étroitement mêlés. Ils se pénètrent l'un l'autre, et de cette union habilement ménagée est résultée une seule action, suivant jusqu'au bout, sans aucune intervention extérieure, la logique intime de son développement.

Il n'en est pas toujours ainsi dans les chefs-d'œuvre de Corneille. Dans le Cid, la bataille contre les Maures est un incident qui vient, assez tard dans la pièce, contribuer du dehors à l'évolution de l'action principale (i). Dans Horace r le meurtre de Camille au quatrième acte est un incident qui vient prolonger la pièce, incident fourni par l'histoire sans doute, mais non pas commandé par le développement même de l'action antérieure (2). Au point de vue du théâtre, des incidents de ce genre ne sont, en somme, que des rencontres de hasard. Dans Polyeucte, le hasard n'intervient qu'une fois, à un moment où on ne le remarque même pas, où il a sa place toute légitime et, à certains égards, presque nécessaire : c'est, au début, la coïncidence entre le jour du baptême de Polyeucte et celui du retour de Sévère. Gela une fois accordé à Corneille, la pièce se déroule ensuite toute seule, par la seule logique des situations ménagées et des sentiments des personnages en présence. L'action se suffit à elle-même : aucun élément extérieur n'y intervient pour la précipiter ni pour la conclure.

En résumé, l'action de Polyeucte offre un caractère remarquable de logique et de régularité. — La grâce seule y intro-

(1) V. Etude sur le OU, p. 11.

(2 ; V. Etude sur Horace, p. 139-140.

duit par moments quelque chose de mystérieux, d'inattendu, d'inexpliqué : maiselle fait elle-même partiede la donnée première de la pièce, avec les accès d'enthousiasme et les élans sublimes qu'elle inspire.

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