CHAPITEE II LES PERSONNAGE
POLYBUCTE.
Polyeucte est, dans la tragédie, le héros liment religieux domine tout son rôle. — I au début de la pièce, cet amour est assez hésiter dans la voie du baptême : il faut les talions de Néarque pour le décider à sorti] mais, dés lors, le triomphe de l'idée chréll le baptême livre Polyeucte tout entier aux l'amour divin. 11 va au temple, pour y bris ne tient aucun compte de Pauline : elle est si elle n'existait pas. Elle vient pourtant ess à l'attrait du martyre : Polyeucte résiste ; '. lui-même la main de Pauline dans celle de par là son renoncement définitif, son défc l'égard de l'amour humain.
Cet amour, cependant, est plutôt transfoi le sentiment chrétien. Quand Pauline lui re ter (1), quand elle invoque l'amour qu'il a elle (2), Polyeucte s'attendrit (3), il verse de cette émotion n'est point une faiblesse : elle vient seulement
(I) Tu ma quilles, iiir-ral, cl le fais aiecjoie... fW, 3.)
(*) Est-ce là ce beau feu ? twnt-ce là tes serments T...
<3) Hélas I - Que cet hélas a de pebie à sortir I...
(*) Unis courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.
LE THKA.THK CLASSIQUE. — COKNbLILLF..
du regret de laisser Pauline païenne (i). Pour Polyeucte, désormais, aimer Pauline, c'est la vouloir chrétienne. y Et cette grâce, il l'obtiendra. La conversion de Pauline sera l'œuvre et le triomphe de son amour. Il n'a pas voulu que Pauline fût un obstacle à son martyre, mais il l'attire à lui , il la gagne au ciel par ce martyre même.
Aspirer au marlyifi. de toutes les forces dé son âme, voilà essentiellement le rôle de Polyeucte. Les hésitations du chrétien qui n'a pas encore rompu définitivement avec le monde et ses attraits, c'est le premier moment du rôle ; le second, c'est l'élan qui le pousse, au sortir du baptême, à mourir pour affirmer sa foi. Viennent ensuite les obstacles qu'il a besoin de surmonter pour arriver enfin au martyre cherché par lui.
Il n'y arrivera pas sans peine. Il a voulu la mort 'dans un élan sublime, mais, le premier moment d'enthousiasme une fois passé, n'aura-t-il pas quelque défaillance ? Quand, l'entreprise accomplie, il se sera retrouvé, de sang-froid, avec lui-même, n'aura-t-il pas le regret de sa vie si légèrement sacrifiée ? Ne se laissera-t-il pas envahir par la crainte du supplice menaçant, ne se laissera t-il pas reprendre à la douceur des joies de ce monde, au charme de cette Pauline qu'il aimait ? — Tout ce qui pouvait ainsi ébranler la constance du martyr, Corneille l'a réuni dans sa pièce, et Polyeucte sort triomphant de l'épreuve. Il ne meurt pas tout de suite, comme Néarque : on le laisse vivre, on lui fait voir le supplice de son ami : il n'en devient que plus ardent pour le martyre ; Félix lui ramène devant les yeux l'image de la mort (2) ; il ne s'en émeut pas (3 ; Pauline vient lui parler des espérances terrestres qu'il abandonne (4), de son amour auquel il renonce, — £t il ne se laisse pas fléchir. Mena- i
(1) J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser . .. etc.
(2) Je vais dans la prison faire tout mon effort
A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort... (III, 5.)
(3) Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi... (IV, 1.)
(4) Daignez considérer le sang dont vous sortez... (IV, 3.)
ces (i), arguments, prières, (
Il De cède pas, mais il s'irrite des obstacles qu'on lu Il y voit des retards à son bonheur. De là une cer desse de ton qu'il prend à la fin (2). Son impassibilité faire place à l'impatience, sa fermeté à la violence, -pris que Félix, que Pauline aient fait une premièi tive : mais cela devait suffire : quand il a remis Pau mains de Sévère, il s'est imaginé que tout était fini, sa hâte sublime, il a donné lui-même l'ordre de sa n
Qu'on me mène & la mort, je n'ai plus rien u dire. Allons, gardes, c'est fait. (IV, 4.)
Il ne pensait pas qu'il aurait encore de nouveaux soutenir. Aussi, quand il se retrouve en présence de se montre-t-il dur, ironique ; dur et brusque, il I' Pauline elle-même (4). Il ne voit plus en eux que d( enuemis de son Dieu, ennemis de son bonheur ; d; efforts, dans leurs prières, il ne voit que des ruse fer (5); et pour l'obtenir enfin, cet arrêt de mort si I gré, il jette à Félix, au sénat romain, à l'empe suprême défi (6) : cette fois, il est satisfait.
Comment, dira-t-ôn, comment s'intéresser au péri personnage ? Puisqu'il veut la mort, est-ce à ne craindre pour lui ï — Le péril, pour Polyencte, ce de trouver la mort, c'est de ne pas la trouver. Le peru, c «si l'épreuve prolongée à laquelle est soumise sa constance, c'est
(I) JWrldetimen.ee... (IV, t.)
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la lenteur de Félix à ordonner le supplice, c'est la clémence de ce même Félix sollicitée par Pauline et même par Sévèrei c'est un moment de faiblesse du chrétien devant les larmes de l'épouse aimée. Il ne la voit pas arriver sans quelque crainte (1) : il vaincra, mais il a besoin de faire appel à toute sa force et d'invoquer un secours nouveau de la grâce (2). C'est justement pour être plus sûr de ne pas faiblir, poiir se prouver à lui-même que son renoncement à Pauline est définitif et sans retour, — qu'au moment de la voir il fait chercher Sévère (3) : il a pris dès lors sa résolution, il cédera Pauline à son rival.
Il ne faut pas juger en sceptique cette démarche du martyr. La plus chère idée de Polyeucte au sujet de Pauline, ce serait de la voir chrétienne (4). Mais, en attendant, elle reste païenne; elle n'en est pas encore à chercherAçomme lui, sa félicité au delà de ce monde/ Il sait qu'elle aurait autrefois trouvé, il se dit qu'elle trouverait sans doute encore son bonheur avec Sévère. Il les séparait: sa mort va leur permettre (5) de se réunir ; mais il connaît Pauline : il sait, — et il a raison de le croire, — il sait qu'elle pourrait, par grandeur d'àme, refuser de profiter de sa liberté recouvrée : il va au-devant de ces scrupules, il veut que Pauline puisse se croire autorisée à suivre, sans manquer à sa haute idée du devoir, l'inclination de son cœur. Sa démarche est donc aussi délicate que sublime : elle n'est pas seulement un acte suprême d'abnégation chrétienne ; elle est encore une sorte de touc hante réparation envers cette femme qu'il abandonne :
(1) présence, 6" combat que surtout j'appréhende !... (IV, 1.)
— Mon choix n'est point douteux. Mais j'aperçois Pauline. (V, 2.)
(2) Seigneur, qui vois ici les périls que je cours, etc... (IV, 1.)
— C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre, Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre. (IV, 2.)
i.4) Il vient de le dire, IV, 3.
(5) S'il vous a désunis, sa mort va vous rejoindre.
Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre.
Vivez heureux ensemble... IV, k.
c'est sa manière à lui de m ontrer à Pauline son amour , un
, -,- i i u i y» ■ ' m*mm w— ~0^m i — *
amour épuré, transformé par la charité chrétienne, é levé, par elle au-dessus des égoïstes jalousies.
Mais, dit-on, qu'y a-t-il de si admirable dans toute cette^F^ abnégation, dans toute cette obstination à mourir ? Polyeucte ne cherche la mort, il ne renonGeà Pauline que pour s'assurer une éternelle félicité. Il est impatient du bonheur céleste, il meurt pour le posséder plus vite : il fait un calcul avantageux, voilà tout.
On peut, en effet, interpréter par le système de La Rochefoucauld toute espèce d'héroïsme. On pourrait, de même, ramener à l'orgueil tout ce qu'il y a de grand dans Pauline et dans Sévère, expliquer toute leur vertu par les jouissances de vanité qu'ils se procurent. Mais ce système n'est pas encore une vérité démontrée. — Oui, Polyeucte parle du bonheur céleste qui sera sa conquête, mais il n'en résulte pas que la poursuite de ce bonheur ait été son unique mobile. Sa réso- £. lution a été trop prompte, trop spontanée, pour lui permettre n'importe quel calcul. L'enthousiasme, la grâce du baptême l'a poussé : il n'a réfléchi à rien : ce sont ensuite les objections de Néarque qui l'amènent à présenter des raisonnements qu'il ne s'était sans doute pas faits d'abord : â Néarque qui lui parle de la mort certaine, il répond par la béatitude assurée dans le ciel (1). Ailleurs, quand Pauline lui représente les avantages terrestres auxquels il renonce, il répond qu'il cherche ailleurs des avantages plus solides <2) : il ne veut pas, aux yeux de Pauline, passer pour un insensé; il ne veut pas qu'une païenne puisse parler avec ironie du Dieu pour lequel il se sacrifie, il tient à lui montrer que ce Dieu sait récompenser ceux qui meurent pour lui. — Non, Polyeucte n'est pas un égoïste. Nouveau chrétien, il a eu hâte de proclamer devant tous la gloire de son Dieu, le néant de ces dieux païens qu'il a quittés ; il a été pris d'un ardent
(1) Mais dans ce temple enfin la mort est assurée... etc. (II, 6.)
(2) J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle... etc. (IV, 3.)
désir, de mourir pour sa fôi. Il veut aTant tout le martyre pour le martyre même : il sait du reste, — et il ne peut pas ne pas savoir (la foi le lui enseigûe), — que ce martyre aura une récompense : il l'accepte. Il est bien HJJién^^Faing^^ puisque le bonheur qu'il rêve, c'est de contempler son Dieu face à face (i) dans l'éternité, ^ ^•^ ? ' /\*>/r J i