SÉVÈRE
Sévère se présente, dès le début, comme le type du parfait amant, teL en particulier qu'on pouvait le concevoir dans la première moitié du xvn* siècle, — autour de l'hôtel de Rambouillet : amant tendre et fidèle, respectueux et soumis, — brave, à la guerre sans doute, mais plus amoureux encore que guerrier. Il semble ne vivre que pour son amour. Il a rencontré la gloire, comme par hasard, parce que le déses-
poir de son amour Ta poussé sur les champs de bataille ; mais il n'y voit qu'un moyen propre à servir ce même amour en supprimant les résistances de Félix. \gt toute cette gloire lui devient indifférente, du moment qu'elle ne lui sert pas à gagner Pauline^y^- elle ne l'empêche pas de se laisser reprendre par le désespoir quand il apprend que Pauline est mariée. Il est le sauveur de l'Empire romain, il tient entre ses mains les destinées d'un monde : peu lui importe ; du moment que Pauline ne peut pas être à lui, il ne veut que « la voir, soupirer et mourir ». Mourir, il n'en fera rien, sans doute : c'est déjà assez qu'il le dise.
Jusque-là Sévère n'est qu'un héros de roman, assez fade et assez langoureux malgré le prestige de ses exploits. Il se relève par sa générosité. Il revient, tout-puissant, sans un mot de rancune contre ce Félix qui autrefois l'a repoussé ; il accepte, sans colère, l'arrêt de Pauline qui l'éloigné; il assiste, sans essayer d'en tirer parti dans l'intérêt de son amour ou de sa vengeance, à l'entreprise par laquelle Polyeucte encourt la sévérité des lois ; il se décide même, sur la demande de Pauline, à intervenir auprès de Félix pour sauver le coupable. L'idée de scLglqire l'anime, lui aussi, — et, loin de chercher à profiter des chances favorables (I) que semblent lui donner la fortune, sa toute-puissance et Y « aveuglement » de Polyeucte, il consent, par grandeur d'âme, à essayer lui-même de les supprimer. Il pourrait se contenter de s'abstenir jusqu'au bout (2) : il agit, mais en faveur de son rival (3), — et cependant, en essayant ainsi de sauver un chrétien, il risque d'attirer sur lui-même la colère de l'empereur (4).
Du reste, il ne partage pas les préjugés communs contre les chrétiens (5). Il sait reconnaître leurs vertus (6) : il ressent
(1) Je trouve tout perdu, quand je crois tout gagné... etc. (IV, 6.)
(2) « Laissez à son destin cette ingrate famille... etc. (IV, 6.) » lui dit Fabian.
(3) C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne... etc. (IV, 6.)
(4) Cf. IV, 6; V, 1.
(5) . La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense... (IV, 6.)
(6) Enfin chez les chrétiens les mœurs sont innocentes... (IV, 6.)
pour eux de la sympathie et de l'admiration. Sa rai* en cela d'accord avec son cœur. Il ne parle qu'avec ire croyances polythéistes et des divinités païennes ; il re la supériorité du dogme chrétien (1). Il sera ainsi tou se déclarer, au dénouement, le protecteur de Paulin Félix convertis, à promettre d'user de son crédit au[ l'empereur pour arrêter des persécutions qu'il trouve i Corneille semble avoir voulu nous montrer, dans ce de tolérance et de sympathie à l'égard des chrétiens, haut degré auquel put atteindre la générosité d'un qui ne devient pas chrétien lui-même.
in.
Eu résumé, l'amour pour Pauline et l'idée de sa
gloire, voilà les deux sentiments principaux auxq ramène ce rôle. Corneille s'est attaché à les marque] tour dans les principales situations que le personne verse. Il ne faut pas que Sévère se "montre trop vite facilement généreux : la force de son amour n'appa plus assez. Quand il se retrouve pour la première fois sence de Pauline, il a d'abord l'accent amer du reproc il s'en excuse ensuite (3), après avoir repris possession même; quand Pauline lui demande de renoncer à la proteste d'abord (4), ce n'est qu'ensuite qu'il se ré quand Pauline enfin, au moment où il croyait l'obte mains de Polyeucte lui-même, — détruit brusqueiw espérance naissante, il exprime d'abord un douloureux ment (5), et ne se décide qu'ensuite a la démarche qv line attend de lui.
Mais, si l'idée de sa gloire impose à Sévère de cruels efforts
(1)CMV,6. Les chiliens n'uni qu'un Oiou, ninitre absolu lis Imil... etc. i9l Qu un peu de votre humeur un de volm vertu . (Il, î.) (3) AhlMadxim-. excuses une aveugle douleur... (II. î.) (il Que je me prive ainsi du seul bien qui nie reste! 11, ï.) (5) IV, 6, début.
L* TBBATBE CLASSIQUE. — CORBEILLE. &*■
sur son amour, elle est. aussi, soutenue par cet amour même ;i). Il s'agit pour lui de se montrer digne de celle qu'il aime 2), de prouver jusqu'au bout qu'il sait être aussi grand qu'elle Pour ne pas être vaincu par elle en générosité, il s'élève au-dessus de lui-même On peut donc dire que cet amour pour Pauline, noble et généreux comme il peut l'être dans une grande âme, est le principe du rôle entier de Sévère.