‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 72 sur 134 · FÉLIX · texte numérisé non relu

FÉLIX

Avec Polyeucte, Pauline, Sévère, on est dans une sorte de monde idéal et supérieur : avec Félix on retrouve le monde réel. Sous les deux faces de son rôle, Félix représente à peu près la moyenne ordinaire de l'humanité : comme père, il aime sa famille; comme fonctionnaire, il tient à sa place. Le mélange et le conflit de ces deux ordres de sentiments, voilà le rôle de Félix.

Il aime sa famille, disons-nous. Et d'abord, il aime sa fille, Pauline. Il ne lui a pas donné comme époux celui qu'elle aurait choisi, mais on ne peut vraiment en vouloir à Félix de n'avoir pas su deviner la fortune à venir de Sévère. Sénateur romain, il a voulu pour sa fille un parti convenable : ce n'est pas là ce que l'on aime, ce que l'on approuve au théâtre, mais c'est le train prosaïque de la vie.

Devenu gouverneur d'Arménie, Félix a fait épouser à sa fille un des premiers seigneurs de la province. Mais l'ancien prétendant reparaît, et voilà Félix tremblant. Car Sévère est maintenant le favori de l'empereur : s'il veut se venger, il en a le moyen. Félix commande à Pauline de le voir pour dé-

fi) Elle (votre gloire) me rend les soins que je dois à la mienne. (II, 2.)

(2) I*a gloire de montrer à cette Ame si belle

Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle... (IV, 6.)

tourner sa colère : son intérêt de fonctionnai faut que sa Tille, malgré ses répugnances, s'e:

La générosité du Sévère' dément les craii voilàdonc sorti du péril qu'il redoutait. Mai* que aussitôt dans une situation difficile, et de son propre gendre ; au temple, pendan présence de Sévère, Polyeucte se déclare ch sant les idoles.

Il est décidément à plaindre, ce malhe mariant sa fille à Polyeucte, il avait pensé $• or le prétendant écarté est revenu au comble honneurs et du crédit, — et le gendre choisis entreprise sacrilège. Félix se voit donc obligé d gouverneur, les lois de l'empire contre Pol ment Sévère est là pour surveiller sa conduit peut-être s'il montre la moindre faiblesse :

été assez généreux pour ne pas abuser contr puissance, il ne le sera sans doute plus ass penser du moins) pour ne pas vouloir prof qui va rendre à Pauline sa liberté [1).

Félix aurait le droit, assurément, d'en voi qui l'a mis dans une semblable situation. E cesse pas d'avoir de l'affection pour lui (2) sent qu'il est sincère; il le prouve, d'ailleu Il (ait tout ce qu'il croit pouvoir faire po envoyer Polyeucte à la mort. Il retarde poui des lois (3). Il espère le ramener à la raisc voir le supplice de Néarque. Déçu dans cet es lui-même d'essayer de le fléchir (4) ; il coi l'influence de Pauline, et, quand tout a été il ne se décide pas encore à prononcer l'arrêt de mort. Uans l'intervention de Sévère en faveur du chrétien il ne voit

{11 Peut-être |et ce soupçon neil pat iuim apparence)... etc. (III, 5.:

(!) J'aime ce nwlheureui que j'ai sboM pour gendre... (III, S.)

(3) le dmk même peine à des crimes semblables... .111,3.)

(*) Je val! dans la prison faire tout mon effort... |lll, 5.)

qu'un piège, une hypocrisie, et cependant il veut tenter sur Polyeucte un nouvel effort (i) : il ne craint pas d'avoir recours à un artifice humiliant, il demande à Polyeucte de consentir à vivre, en feignant de vouloir être instruit par lui dans la foi chrétienne (2), — et même quand il s'est vu démasqué par Polyeucte, abaissé ainsi devant lui (3i, — il se joint encore à Pauline (4), — il va presque jusqu'à se jeter à ses genoux (5), — pour le supplier de vivre.

Il a quelque mérite à s'acharner ainsi dans ses efforts pour le sauver. Il fait résolument le sacrifice des brillantes perspectives que la mort de Polyeucte lui ouvrirait. Ce serait pour lui une belle occasion de réparer la faute qu'il a commise autrefois en repoussant Sévère alors sans fortune. Cette occasion, il ne peut s'empêcher de l'envisager avec un certain plaisir, mais, du moins, il n'y cède pas. La tentation lui vient, mais il la repousse (6).

Félix a donc de bons côtés : il a pour les siens des sentiments affectueux, et il en donne des preuves. Mais les mobiles égoïstes l'emportent. Félix va bien jusqu'à faire le sacrifice des espérances ambitieuses par lesquelles un plus vil que lui se laisserait conduire : il ne sait pas aller jusqu'à risquer sa situation présente. L'égoïsme du fonctionnaire demeure intraitable. Encore Félix a-t-il besoin de se surveiller pour ne pas le laisser entamer. Devant sa fille suppliante, il craint de se laisser fléchir plus qu'il ne veut : de là certains accents brusques qu'il a pour elle (7), afin de se débarrasser de ses importu-

(1) Je veux tenter pourtant encore une autre voie... (V, 1.)

(3» Quoil vous changez bientôt d'humeur et de langage !... iV, 2.)

Cf. V, 4 : J'ai feint même à tes yeux des lâchetés extrêmes. ( i) Je me joins avec vous contre cet insensé .. (V, 3.) (5l Veux-tu nous voir tous deux embrasser tes genoux? (V, 3.) (0, III, - r ». Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?... etc. (7) Cf. III, 4. Vous m'importunez trop : bien que j'aie un cœur tendre... «te.

nités. C'est devant Albin qu'il ouvre »

montre ses hésitations et sa pitié (1) : il ne c: subalterne abuse, comme pourrait le faire sa fidence de sa faiblesse. Car Félix est faible jusqu'au bout. Il a beau se répéter, à chaqu s'il trouve Polyeucte intraitable, il est déc l'envoyer au supplice : il retarde toujours 1' ce sont les violences, les défis du martyr iir exaspérant Félix, finissent par lui arracher i que, de sang-froid, il eût peut-être tardé noncer (2).

Pour juger Félix, il ne faut pas oublier qi lyeucte malgré les lois qu'il est chargé d'appl rait sans doute plus que sa place, — sa vie m la grâce du chrétien, ce seraitde sa part un marcher de pair avec les Pauline, les Sévèn A moins d'être, lui aussi , un héros, ce qui eût pièce de Corneille, — il ne pouvait guère être Et il est de l'humanité moyenne, mélange de personnage faible et non méchant, avec de Qui cèdent devant la voix impérieuse de 1* rôle « pris dans la nature », — à distinguer ■ créations de Corneille, excessives, le plus bien, soit en mal. Dans la pièce, à côté deper: Pauline, Polyeucte, Sévère, il souffre du vois grandeur, et parait pire qu'il n'est en réalité

« Tout le monde vous plaint (3) », lui dit A il est bien le personnage le plus à plaind Polyeucte ne se plaint pas, — et nous ne le pi; mourir; Pauline et Sévère, dans leurs sacrii soutenus par l'idée de leur gloire, par le pis

\9l V,'t. Bturttt. sans l'horreur Qui m'ont rempli soudain

(3)111,5. uflus «' ^ -'!'■■'■•'■■■'

qu'ils trouvent à se montrer héroïques. Félix estmalheueux (1), et n'a aucune de ces consolations. Dans la pièce, ce n'est pas à lui que va l'intérêt, et on oublie de le plaindre : mais, quand on étudie son rôle à part, on ne peut s'empêcher de trouver qu'il a droit à quelque pitié. Il fait à Albin la confidence de pensées qui ne lui font pas honneur, et, en l'écoutant au théâtre, on le trouve facilement odieux : on lui en veut d'avoir ces basses tentations, on ne lui sait pas assez gré de les repousser. Ses mauvais côtés surtout sont sensibles à la scène : on le trouve, égoïste, lâche, dur envers Pauline (2), dur envers Polyeucte, et on ne fait guère attention que ce gendre, cause de tous ces ennuis, n'est pas, en somme, beaucoup moins dur pour lui. Enfin il paraît ridicule, presque comique par moments, tantôt dans l'expression naïve de ses frayeurs (3), tantôt dans les éloges qu'il se décerne (4), tantôt lorsque, tout en vantant sa finesse de politique (5), il se trompe si lourdement sur le sens de la démarche que Sévère a faite en faveur de Polyeucte.

A chacun des quatre grands rôles que Ton vient d'étudier, répond un personnage secondaire destiné à en faciliter ou à en compléter le développement : Polyeucte a auprès de lui Néarque, Pauline a Stratonice, Sévère a Fabian, et Félix, Albin.

De ces quatre personnages, les trois derniers ne sont pas autre chose que de simples confidents. Ils ont pour rôle de

d» Que je suis malheureux!... (TU 5.)

(i) III, 4.

i3) Il nous perdra, ma fille. Ah ! regret qui me tue... etc. (I, 4.)

<4 V, 4. Ainsi l'ont autrefois versé Brute et Manlie....

donner la réplique au personnage principal pour analyser ses sentiments, et de provoquer certaines confidences destinées à faire l'exposition,— enfin, comme Stratonice au troisième acte, d'apporter les nouvelles, de faire les récits nécessaires. J

On ne demande pas à ces personnages d'avoir une individualité, un caractère à eux ; on leur permet, à la rigueur, de n'être guère que des abstractions, des machines à questions et à répliques. Pourtant, s'ils réussissent à être autre chose, la pièce n'y perd rien : les scènes où ils paraissent risquent moins d'être un peu froides, en certains endroits; la vie, alors, se trouve répandue jusque dans les moindres parties du drame.

Fabian est, évidemment, le plus abstrait des trois. Il ne parle, du reste, que dans deux scènes (1). — Albin a déjà quelque chose de plus caractérisé : il semble que Félix, en le rapprochant de lui par une certaine familiarité, donne occasion à ce subalterne de montrer un peu plus de lui-même. — Enfin Stratonice a déjà, sous quelques rapports, une individualité assez marquée : elle a sa nationalité, elle est Arménienne, elle le dit, et elle s'en souvient dans certaines occasions (2) ; c'est une sorte de femme de chambre, et son attitude, son langage, ses curiosités, répondent assez bien à sa condition ; enfin, elle est voisine du peuple, et elle en a les préjugés : elle partage au sujet des chrétiens l'opinion de la foule ; il est vrai que Pauline la partage à peu près, elle aussi ; mais, et cela est plus particulier à la confidente,— Stratonice exprime cette opinion, au besoin, avec une violence toute populaire. Elle arrive du temple, au troisième acte, — hors d'haleine, tout émue d'avoir vu ses dieux profanés, ne pouvant que prononcer des phrases entrecoupées et ne retrouvant enfin l'usage suivi de la parole que pour accumuler contre l'auteur du scandale une longue série d'injures : cette entrée en scène de la confidente lui donne un bout de rôle très vivant ;3).

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