‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 75 sur 134 · HIÉRARCHIE DES PRRSONSA.CES · texte numérisé non relu

HIÉRARCHIE DES PRRSONSA.CES

Parmi les trois personnages en cause, il y en au pouvons écarter d'abord. Pauline, en effet, réunit deux faces du drame : païenne au début, elle est à la fin ; elle est tournée à la fois vers Polyeucte et sert de trait d'union entre leurs deux rôles. Ces d< nages, au contraire, ont et gardent chacun leur part : Sévère, sans être hostile aux chrétiens, res bout en dehors de leur foi. La question se ramène termes : entre Polyeucte et Sévère, auquel des di tient la prééminence ?

in.

Lequel, d'abord, a sur la marche de l'action l'i plus considérable ? — Il suffit de nous rappeler ci avous dit du nœud de la pièce [1). Quand Sévère, acte, s'est soumis à l'arrêt de Pauline, quand il a ac plus la revoir, tout le développement dramatique < résulter de son retour est épuisé : l'action serait ach lyeucte n'allait au temple renverser les idoles, C entreprise de Polyeucte que procède tout le reste i c'est elle qui permet à Sévère d'y jouer encore même, sans la démarche de Polyeucte au quatrièr rôle resterait encore à l'état latent pour ainsi di ne doit plus revoir Pauline, Pauline ne veut plus; il serait simplement une sorte d'épouvantail po inlluerait, sans se montrer, sur les décisions du | C'est Polyeucte qui le ramène en scène, en le faisa pour lui céder Pauline, et c'est en réponse à ce: Polyeucte que Pauline demande à Sévère dintei sauver son époux : c'est donc grâce à l'initiative que Sévère retrouve un rôle actif.

Sévère l'emporter ait- il par la grandeur du cara est noble et généreux, mais sa délicatesse de se

(1) Voir plus haut cbap. 1, p. 139.

courtoisie d'amant un peu langoureux, ne sauraient être mises au-dessus de la mâle et sévère grandeur du héros chrétien. Il est plus humain, — plus séduisant peut-être, mais il ne s'élève pas aussi haut. Par cela même qu'il est plus humain, il a des moments de faiblesse. Il cède parfois au premier coup du malheur, quitte à se relever ensuite. Il a des étonnements douloureux (1) qui montrent la force de son amour plus que celle de son courage. La plus éclatante marque de grandeur d'àme qu'il nous donne, c'est la démarche qu'il tente en faveur de son rival. Mais il n'en prend pas de lui-même l initiative. Son premier mouvement, après avoir entendu Polyeucte, a été de commencer à l'adresse de Pauline une galante déclaration (2) : la brusque interruption de Pauline lui cause une assez forte confusion et jette même sur lui une légère nuance de ridicule. — La seule chose qui soit peut-être à son avantage, c'est que son héroïsme, plus réfléchi, lui coûte aussi plus d'effort : mais, par là même, il est moins entraînant que celui de Polyeucte. La meilleure preuve que Sévère reste, en définitive, audessous de Polyeucte, c'est l'attitude de Pauline à l'égard de l'un et de l'autre. Pauline, nous l'avons vu, se détache peu à peu de Sévère. Son amour pour Polyeucte va croissant, en même temps que son admiration pour le héros chrétien. Elle reconnaît en lui une grandeur supérieure. Elle semble être dans la pièce pour guider le jugement du spectateur. Notre admiration doit suivre la sienne. Son rôle entier est une démonstration de la supériorité de Polyeucte sur Sévère.

Au xyir et au xvirr siècles, on n'était pas, en général, très disposé à reconnaître cette supériorité.

On comprend que les beaux esprits du xvir 9 siècle préférassent Sévère à Polyeucte. Avec son ardeur provocante, son

(i) iv, 6.

(*> iv, 5.

HIERAHCHIE DES PERSONNAGES

entreprise de renverser les idoles, son attitude (levai son dédain de toute galanterie, son langage parfo brutal devant Félix, Polyeucte devait choquer 1 idé faisait de l'honnête homme. On lui savait moins gi héroïsme qu'on ne le blâmait de son zèle i m prude o au contraire, - galantet chevaleresque, toujours pi ver son amour à Pauline en sacrifiant cet amour n soumettre aux volontés de celle qu'iln'a pas cessé d Sévère réalisait à la fois l'idéal de l'honnête homme fait amant.

Au xvm 1 siècle, les philosophes ont d'autres raisoi pas goûter beaucoup Polyeucte. Ils ne voient en lui natique : ils reconnaissent que son enthousiasme es séduire, au théâtre, la masse du public, mais leur ra rée proteste (1). Voltaire (2) trouve Polyeucte et rang ridicule quand il cède Pauline à son rival : il ne cette démarche qu'une « espèce de bassesse », et il donne qu'en considération des beautés qu'elle fait suite, de la part de Pauline et de Sévère. — Sévère quoi plaire aux philosophes par son esprit de toléi quelques maximes sceptiques qui, dans la pièce, i réellement que sur le paganisme, mais que le xviiiet naît volontiers pour les appliquer à toute religion Voltaire attribue-t-il surtout le succès de la pièce ai Sévère et de Pauline (3). Il est vrai qu'il reconnaît traits dans celui de Polyeucte (4) : le sens qu'il théâtre l'empêchait d'être injuste jusqu'au bout à I martyr.

Mais, quand on veut à toute force voir dans héros de la pièce, on se trouve gêné par l'importa

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qu'il est impossible de refuser au rôle de Polyeucte. Il en résulte un certain embarras, une certaine confusion d'impression. Si Sévère est le héros principal, la pièce est mal faite, et l'hôtel de Rambouillet avait raison d'engager Corneille à ne pas la faire représenter (1).

En réalité, c'est bien Polyeucte qui est le héros du drame. C'est lui qui conduit la pièce, c'est lui qui, par son entreprise au second acte, en devient manifestement le centre : tous les autres personnages vont, dès lors, se grouper autour de lui pour essayer de l'arracher à la mort, et ces vaines tentatives, échouant devant l'obstination du chrétien, forment toute la suite de la pièce. C'est lui qui, au quatrième acte, tient la tête dans cette espèce de course héroïque où il entraîne à sa suite Pauline et Sévère. C'est lui, enfin, qui, prolongeant son action même après sa mort, commande le dénouement de la tragédie.

Car ce dénouement, c'est essentiellement le martyre de Polyeucte avec ses effets immédiats. Polyeucte mort attire à lui les siens : le sang du martyr amène la conversion de Pauline et de Félix. Sévère, lui, sort de la pièce tel qu'il y était entré : il a de la sympathie pour les chrétiens, il ne devient pas chrétien lui-même. Il s'éloigne, avec de généreuses paroles, de cette famille que son retour avait un moment contribué à troubler. Le mouvement entier de la pièce aboutit à l'éliminer du cœur de Pauline : il neJui reste qu'à se retirer comme il le fait.

Le dénouement de la tragédie est donc le triomphe du martyr dans la mort même. Polyeucte meurt, — et, par sa mort, il convertit ceux qui avaient voulu l'empêcher de mourir. Vivant, il a désiré ce résultat : il fallait sa mort pour l'accomplir. Il faisait pressentir ce moment quand il répondait

(1) Comme le rapporte Voltaire (Commentaire, préface).

l'idée CHRÉTIENNE BANS LA PIÈCE à Félix qui feignait de vouloir être instruit par lui As chrétienne :

Elle est un dan du ciel, et non de la raison ;

El c'est là que bientôt, voyant Dieu lace à face.

Plus aisément pour vous j'obtiendrai celte grâce. (V, 3.)

Ainsi Polyeucte dirige le dénouement après avoir o martyre, de même qu'il a déterminé, en le cherchant de toute la pièce.

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