LE SUJET CHRÉTIEN
Que doit-il donc faire ? — Selon les lois de l'Eglise, il doit simplement refuser d'y aller : c'est ainsi que Néarque comprend le devoir d'un chrétien. A l'invitation qu'on lui adresse, Polyeucte doit répondre simplement : « Je suis chrétien ! » et attendre. — Attendre : cette attitude passive, très belle en elle-même, aurait le tort de n'être pas assez faite pour le théâtre. Le chrétien qui s'y renfermerait serait, moralement, digne de notre admiration : à la scène, il risquerait de paraître froid. En outre, ce n'est plus lui qui pourrait conduire l'action : il dépendrait entièrement de la volonté des autres personnages, et, comme son attitude passive ne suffirait pas à donner à la pièce assez de mouvement, il faudrait faire porter sur les autres rôles, sur les païens, l'effort principal de l'action : il faudrait créer entre eux seuls une intrigue, imaginer entre eux un conflit de passions ou d'intérêts, une lutte dont la vie du chrétien serait l'enjeu. Le martyr, dès lors, serait forcément rejeté au second plan: non seulement il ne conduirait pas l'action, mais il n'y aurait même presque aucune part: à côté de lui, impassible et immobile comme une borne, on verrait les païens agir, se remuer, attirer à eux toute l'attention, tout l'intérêt. — Voilà ce qui est arrivé en effet dans une autre pièce de Corneille, dans Théodore, eu l'héroïne chrétienne, avec tout son courage, n'a qu'un rôle de victime résignée. Polyeucte, lui, prend hardiment l'offensive. Son attitude est peut-être moins correcte au point de vue chrétien, mais combien elle est plus théâtrale! On lui demande d'aller adorer les idoles : il ira les renverser. 11 se rend ainsi maître de la situation : il la commande, au lieu de la subir ; l'action parait procéder de lui tout entière. Et jusqu'au bout il gardera ce rôle. Il n'attendra pas l'arrêt de mort avec une angélique et inaltérable patience : il le réclamera, il le provoquera, il l'arrachera enfin à Félix toujours hésitant. Et c'est alors, quand il se sentira sûr de la mort, — qu'il se contentera eafin d'être ferme sans provocation et que l'on trouvera sur ses lèvres, non plus des accents de violence ou de défi, mais uniquement le mot qui résumait, dans sa simplicité sublime,
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toutes les réponses des chrétiens aux menaces ou aux tentations des persécuteurs : « Je suis chrétien (1) ! »
Que nous importe, du reste, que, par son entreprise imprudente, Polyeucte risque de déchainer ou d'aggraver la persécution contre ses frères? Dans la pièce, c'est lui seul qui nous occupe. Sans doute Polyeucte, dans ces conditions, ne pourra pas être le type même du martyr, — et en effet il n'est pas le martyr, c'est simplement un martyr, — un martyr particulièrement propre à la scène. Historiquement (en admettant même que le récit de Surius soit d'une authenticité contestable (2)), le cas a pu se présenter plus d'une fois; au point de vue psychologique, il est des plus vraisemblables ; au théâtre, enfin, il convenait parfaitement. En tenant moins de compte, pour le choix de son sujet, des lois de l'Eglise que de celles du théâtre, Corneille était dans son rôle et dans son droit d'auteur dramatique.
Il a composé l'ensemble du personnage d'après l'action violente et hardie que lui prêtait la légende de Surius, — et par là, il évitait l'inconvénient qui pouvait résulter, à la scène, de la perfection trop complète du héros. Un personnage trop parfait risque de paraître froid : on a prétendu que tel devait être forcément le cas d'un martyr (3). Mais Polyeucte n'est pas la perfection même : il ne l'est pas au point de vue de l'Eglise, puisqu'on a pu dire que son attitude était réprouvée par elle ; il ne l'est pas au point de vue purement humain : il a des brusqueries, des rudesses, des violences : ce sont là ses faiblesses à lui, ses imperfections: elles résultent d'un excès d'ardeur, d'une impatience de la mort qui ne sait pas se contenir. Il fallait peut-être ces imperfections pour rendre théâtrale une figure de martyr. Polyeucte n'a pas le calme, la sérénité inaltérable d'un martyr absolument authentique : mais il nous entraine avec son fougueux et brûlant enthousiasme.
Ci) V. 3. Adore-les, ou meurs. — Je suis chrétien... etc. (2) Comme le prétend Tillemont (Histoire ecclésiastique). (3; Voir l'Examen de Polyeucte, par Corneille.