LE SYSTÈME DRAMATIQUE DANS POLYEUCTE
lui a paru très propre à égayer, selon l'expression de Boileau, Paustérité chrétienne de son sujet (li.
Ainsi, en créant le rôle de Sévère, Corneille a voulu enrichir, embellir son sujet : mais que faut-il penser de la manière dont il l'a embelli ?
On n'en voit pas trop l'avantage au point de vue chrétien de la pièce. Sévère, il est vrai, rend hommage au christianisme, mais ce n'est qu'un moment de son rôle : ce n'est pas une raison suffisante pour justifier l'invention du personnage, avec l'amour qu il a pour Pauline, et, surtout, l'amour que celle-ci a pour lui. Pourquoi Pauline n'est-elle pas restée simplement ce qu'elle était dans le récit de Surius, une femme venant, sans autre amour en tête, supplier son époux de vivre ? Polyeucte eût-il eu moins de mérite à résister aux larmes d'une femme qu'il aurait sue tout entière à lui, et qu'il n'eût pas pu renvoyer à un amour d'autrefois ? Et Pauline eût-elle été moins intéressante, si elle n'avait aimé que son mari, si elle se fût attachée à le sauver, non point par devoir, mais dans l'élan spontané de son cœur, si, enfin, il y avait eu dans son âme une simple angoisse d'amour, au lieu d'une lutte entre le devoir et la passion ? N'eût-elle pas pu, d'une manière tout aussi naturelle, devenir chrétienne à la fin, et son rôle entier eût-il été moins touchant ?
Il eût été trop touchant peut-être : c'eût été trop un rôle d'amour, fait pour exciter la pitié, un rôle selon le système que Racine adoptera plus tard. Corneille n'en a pas voulu ainsi. Cette Pauline, du moment qu'elle doit avoir un rôle en vue, ne devra pas être un rôle d'amoureuse. Il faudra, pour la rendre vraiment intéressante, vraiment dramatique, vraiment digne de ce Polyeucte à qui elle est unie, il faudra lui donner, à elle aussi, l'occasion de se montrer noble et grande, il faudra lui donner l'occasion de déployer son énergie, de
H)* Les tendresses de l'amour humain font, dans Polyeucte, un si agréable mélange avec lu fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les dévots et les gens du monde. » (Kxamen ds Polyeucte.)
faire triompher sa volonté sur les inclinations de son cœur, il faudra faire d'elle, en un mot, une héroïne cornélienne. Comme Polyeucte, elle devra exciter chez nous l'admiration plutôt que la pitié. — Et pour cela on lui mettra au cœur cet ancien amour pour. Sévère, on nous la montrera, non contente d'avoir vaincu cet amour dans des circonstances où toute honnête femme eût dû en faire autant, mais encore refusant de s'y abandonner au moment où tout parait r autoriser, — où tout paraît l'engager même — à oublier cet époux qui la délaisse, et qui n'est plus, dans l'opinion des païens comme elle, qu'un impie, un traître, un sacrilège, voué à l'ignominie et au supplice. Pauline, au lieu d'être une héroïne de l'amour, sera une héroïne de la volonté. Elle voudra sauver Polyeucte tout en aimant Sévère : seulement, de cet effort, nous l'avons vu, finit par résulter un amour vrai pour Polyeucte. à l'exclusion de l'autre. Ainsi le rôle de Sévère permet à Pauline d'avoir un rôle cornélien. L'idée chrétienne n'y perdra rien, du reste : Pauline ainsi conçue n'en sera pour le christianisme qu'une plus belle conquête.
Et Sévère, lui aussi, aura un caractère du même genre, à un degré un peu inférieur. Lui aussi sera grand, pour offrir un rôle de plus à notre admiration. II faut qu'il le soit, d'ailleurs, pour que Pauline ait pu l'aimer, pour qu'elle ait du mérite* aussi, à ne pas céder à un si parfait amour.
Maintenant, ce rôle de Sévère une fois introduit dans la pièce, Corneille en profite non seulement pour grandir le rôle de Pauline, mais encore pour développer celui de Polyeucte. La présence de Sévère permettra au martyr de montrer toute sa grandeur, — tout son détachement à l'égard du monde, en lui donnant l'occasion de céder lui-même à son rival cette Pauline qu'il aimait. Par là, le rôle de Sévère concourt, indirectement, au développement de l'idée chrétienne dans la pièce. Et Sévère a encore une autre utilité, dans le drame, au point de vue chrétien : aimé de Pauline au début, oublié par elle à la fin, il nous fait mesurer, pour ainsi dire, l'action de Polyeucte sur cette Pauline que le héros
chrétien attire à lui. Enfin, il contribue à rehausser l'idée chrétienne, par la sympathie déclarée que le poète lui prête à l'égard du christianisme.
POLYEUCTE, DKAMB COENÉLIEN.
C'est ainsi qu'avec ces trois personnages, avec les liens que le drame établit entre eux, avec les occasions qu'ils se fournissent mutuellement de déployer toute leur grandeur, r la pleine mesure de leur héroïsme, nous sommes i it dans un de ces milieux où Corneille aime à nous tr C'est le quatrième acte, surtout, qui nous offre, réali: s personnages, l'expression complète de l'idéal cornélien. — Polyeucte pourrait se contenter d'aller au martyre, en renonçant à Pauline, en résistant à ses larmes: il veut faire plus, il lègue lui-même Pauline à son rival. — Pauline, à son tour, pourrailsecontenterd'avoirtout essayé pour sauver Polyeucte: maintenant que Polyeucte lui-même, la prie de vivre avec Sévère, elle pourrait se rendre à ce dernier désir du martyr: elle n'en fera rien : elle refuse d'épouser Sévère; elle lui demande au contraire d'intervenir en faveur de Polyeucte. — Et Sévère fera ce qu'elle lui demande : il aurait pu se contenter de ne pas hâter la mort de son rival, il s'efforcera de lui conserver la vie.
Chercher toujours le plus haut degré de l'héroïsme, montrer toute la grandeur d'âme que l'occasion peut permettre de révéler, voilà l'idée qui semble animer ces personnages. Ils aiment les situations extraordinaires grâce auxquelles ils peuvent faire voir tout ce qu'ils valent. Ils ne se contentent pas, en général, d'accomplir leur devoir : ils le dépassent. Le devoir, il est déjà beau de le faire tout entier, mais tout le monde y est obligé, ce n'est pas se distinguer assez. Les héros de Corneille veulent un héroïsme d'une qualité plus