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Polyeucte, lui, moins réfléchi que Paulino et que Sévère, emporté surtout par l'élan spontané de son enthousiasme, ne raisonne pas ainsi ses sacrifices II a dans sa grandeur plus de simplicité que ses émules, — et il évite, par là, un orgueil qui siérait mal à un chrétien. Mais lui aussi, pourtant, rappelle, par endroits, et par d'autres traits, ce même Horace que nous venons de citer. Tous les deux, ils sont un peu des fanatiques, Pun du patriotisme, Pautre de Pamour divin; tous les deux, Pun pour sa patrie, Pautre pour son Dieu, ils sont prêts à braver la mort avec joie :
Quoi ! vous me pleureriez mourant pour mon pays !
s'écrie le jeune Horace (i), et Polyeucte dit à Pauline :
ai mourir pour son prince est un illustre sort,
Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort ! (IV, 3.)
Chez tous les deux, le sentiment qui les domine prend un caractère exclusif qui leur fait, à un moment donné, répudier tout autre sentiment. Le mot célèbre du jeune Horace:
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus,
est repris par Polyeucte disant à Pauline :
Je ne vous connais plus, si vous n'êtes chrétienne. (Y, 3.)
De là, chez tous les deux, quelque chosederudeet de farouche, surtout chez Horace qui, moins simple et, en définitive, moins grand que le héros chrétien, étale complaisamment Pégoïsme et 1 orgueil de son âpre vertu.
M. Dacier, remarque Voltaire (2), prétendait que le rôle de
(i) Horace, H, i.
(2) Commentaire, conclusion.
Polyeucte n'était pas propre au théâtre, parce qu'il n'excite ni la pitié ni la crainte, — et Voltaire lui-même dit de la scène où Polyeucte se trouve, pour la dernière fois, en présence de Pauline et de Félix, qu'on s'intéresse à la situation sans être fort attendri. — En effet, Polyeucte ne nous attendrit guère ; mais, conclure de là qu'il ne soit pas un personnage propre à la scène, c'est admettre arbitrairement qu'il n'y a de place au théâtre que pour la crainte et la pitié, que ce sont là les deux seules passions tragiques, c'est regarder comme non avenu le théâtre même de Corneille, avec le ressort nouveau qu'il a mis en œuvre : l'admiration. Polyeucte n'excite ni la pitié ni la crainte, mais il excite r admiration. Pauline et Sévère, eux-mêmes, si par moments ils nous attendrissent, n'est-ce pas surtout de l'admiration que leurs rôles nous font éprouver ? Corneille a, naturellement, traité ce sujet de Polyeucte selon les tendances de son génie, selon les habitudes de son système dramatique. Il s'agit, pour lui, de nous étonner plus que de nous attendrir. Son théâtre s'adresse à notre raison plus qu'à notre cœur. Cela ne veut pas dire que l'émotion en soit absente : car, admirer, c'est encore être ému, mais d'une émotion plutôt intellectuelle. L'admiration est le ressort principal de Polyeucte, comme elle est celui de la plupart des tragédies de Corneille. Elle est 1 impression dominante qui se dégage de lensemble de la pièce comme de chacun des trois grands rôles qui la composent. Elle est, aussi, le principe même du rôle de Pauline. Pauline, nous l'avons vu, est attirée vers Polyeucte par l'admiration qu'elle éprouve pour lui. De même, dans Cinna, Emilie se laisse, à la fin, gagner et fléchir par l'admiration que lui inspire la clémence d'Auguste. Ces héroïnes, tout en provoquant notre admiration pour ellesmêmes, sont encore chargées, en quelque sorte, de guider la nôtre vers le héros principal.
in.
La rançon, pour ainsi dire, de toute cette grandeur qui éclate dans les rôles de Polyeucte, de Pauline et de Sévère,
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c'était le peisonnage de Félix. Le rôle de ce dernier était A peu près déterminé d'avance par les trois autres Pour que Polyeucie, Pauline, Sévère, pusseut, sans inconvénient pour la marche de la pièce, se montrer grands à l'envi l'un de l'autre, il fallait un Félix tel que l'a conçu Corneille. Simnnsons Félix capable seulement de comprendre la générosi Sévère intervenant en faveur de son rival, il ne fer; mourir Polyeucie : Sévère se sera montré grand, mais Poly n'aura pas le couronnement naturel de son rôle, il n'aur le martyre qu'il a cherché. Il fallait, — pour que Sévère d> toute la mesure de sa grande âme, — qu'il fit sa démarc] faveur de Polyeucte, il fallait aussi, dans l'intérêt du de Polyeucie, que celte démarche restât sans succès : 1 ractère de Félix permet de tout concilier. Et même, i à la façon dont Corneille a conçu ce personnage, la dém; de Sévère ne fait que hâter la mort de Polyeucte, au lieu retarder: elle précipite le dénouement qu'elle semblait d' compromettre. Sévère a pu se montrer digne de Pau sans empêcher Polyeucie d'aller au martyre.
A vrai dire, il y avait peut-être un moyen de l'y faire ver quand même, sans sacrifier ainsi le personnage de F Ce moyen, Vollaire l'indique dans son Commentaire * Pourquoi, dit-il, n'avoir pas donné à Félix un graudzèle pour sa religion ? » Ainsi, Félix aurait eu pour mobile, non point la peur et l'égofsme, mais la haine du nom chrétien ; il eût été sourd aux prières de Pauline, rebelle aux instances de Sévère, non par lâcheté, mais par conviction païenne ; il eût honoré les anciens dieux comme les auteurs et les gardiens de la grandeur romaine, il eût envoyé son gendre à la mort pour venger leur injure, il eût offert Polyeucte en victime à la vieille religion et â l'Empire offensés. Il eût pu, alors, sans nous faire sourire, évoquer le souvenir des Brutus et des Manlius (2), de ces vieux héros qui, dans l'intérêt de Rome
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et des principes conservateurs de la République, envoyaient au supplice leurs propres enfants. Il eût été un patriote farouche comme le jeune Horace. Il eût été grand à sa manière, à côté de Polyeucte, de Pauline et de Sévère ; il eût, comme eux, excité l'admiration. Il y eût eu, dans la tragédie, au lieu d'un personnage faible et bas, un héros cornélien de plus. — Mais l'unité de la pièce en aurait souffert. Entre le chrétien enthousiaste et le païen fanatique, l'intérêt aurait peut-être hésité : on n'aurait su pour lequel prendre parti. Dans une pièce faite à la gloire de l'idée chrétienne, il ne fallait pas que l'idée païenne fût représentée avec trop de grandeur. Ou alors il eût fallu instiluer entre les deux religions une comparaison méthodique, destinée à proclamer et à démontrer la supériorité de l'une d'elles, — et le développement d'une pareille thèse risquait fort d'être assez peu dramatique. Dans la pièce de Corneille, la supériorité du christianisme n'est pas mise en cause : elle n'est pas même soumise à l'épreuve d'une démonstration, elle est acceptée d'avance comme une sorte de postulat. Rien n'y gêne cette impression, puisque Pauline devient chrétienne et que Sévère lui-même rend hommage à la religion de Polyeucte. Mais Félix, transformé en héros du paganisme, aurait fait tort à cette unité d'impression : l'idéal cornélien aurait compté dans la pièce un exemplaire de plus, mais c'eût été aux dépens de l'idée chrétienne.