‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 83 sur 134 · POLTEUGTE ET LES RÈGLES · texte numérisé non relu

POLTEUGTE ET LES RÈGLES

L'étude de la pièce en elle-même nous a déjà conduits à reconnaître dans Polyeucte l'unité de l'action (i). — Ce n'est point là une règle que Ton puisse jamais, comme les autres, qualifier d'arbitraire. On peut seulement l'entendre dans un sens plus ou moins large. — L'action peut être plus ou moins simple, plus ou moins resserrée : mais elle doit toujours, en définitive, être une dans sa complexité même ou dans son étendue. — L'action, dans Polyeucte, est formée de deux éléments d'abord distincts : mais cette dualité d'aspect n'y fait aucun tort à l'unité de l'ensemble. Les deux actions dont résulte la pièce sont de bonne heure rattachées l'une à l'autre ; elles se confondent ensuite dans leur développement, et non seulement elles se mêlent, mais encore l'une d'elles est étroitement subordonnée à l'autre.

Quant aux deux autres unités, elles ne peuvent être mises sur le même rang que l'unité d'action. Il ne s'agit pas ici d'apprécier en lui-même le système dramatique qui accepte les trois unités : mais, du moment que le poète conçoit et compose ses pièces d'après ce système, son œuvre ne peut évidemment que gagner à s'y plier naturellement et sans effort. Or, c'est justement cette aisance dans l'observation des règles qui distingue Polyeucte parmi les chefs-d'œuvre de Corneille.

(I) Voir Chap. I et Chap. III.

Dans le Cid, par exemple, Corneille prétend observer l'unité de temps, et il n'y parvient pas sans peine. L'action de Polyeucte, au contraire, peut se dérouler, sans aucune invraisemblance, dans l'espace d'un seul jour. Corneille s'est habilement servi de la donnée même de sa pièce pour en hâter le dénouement : il a profité de la présence de Sévère pour précipiter la décision de Félix. — Est-il naturel, — pouvait-on se demander, — que Félix se presse ainsi d'envoyer son gendre à la mort ? Est-il donc obligé de le faire périr le jour même? S'il a vraiment, comme il le dit, de l'amitié pour lui, avec un désir sincère de le sauver, pourquoi ne pas lui laisser, pour réfléchir, pour se rétracter peut-être, un plus long délai ? L'empereur ordonne de punir les chrétiens, sans doute, mais le cas de Félix, obligé de sévir contre son propre gendre, est assez délicat pour que le gouverneur puisse du moins le soumettre à l'appréciation de l'empereur lui-même.

Corneille a prévu cette objection : il la fait exprimer, dans la pièce même, par Albin (1). Et Félix répond :

Sévère me perdrait, si j'en usais ainsi... etc.

S'il en usait ainsi, l'unité de temps, elle aussi, risquerait d'en souffrir. Un autre inconvénient, d'ailleurs, en résulterait : ce serait de faire sortir l'action du cercle fermé où elle te meut entre Félix, Polyeucte, Pauline et Sévère, pour y faire intervenir, d'une manière tout accidentelle, un élément étranger à la pièce, ce serait de substituer, comme ressort d'action, à la volonté de Félix, la volonté de l'empereur, d'un personnage que rien ne nous fait connaître et auquel rien ne nous intéresse. — La réponse de Félix, tirée de son caractère même, écarte tous ces inconvénients : la présence de Sévère rend tout délai impossible. — Et, comme si ce n'était assez de cette raison déjà sérieuse, Corneille en ajoute une autre : il a supposé que la foule ne voit pas sans murmurer la condamnation de

(I) HT, 5. Ecrivez à Décie afin qu'il en ordonne.

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