‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 85 sur 134 · POLYEUGTE ET LES RÈGLES · texte numérisé non relu

POLYEUGTE ET LES RÈGLES

que possible, rendre naturelle l'entrée ou la sortie de chacun d'eux. — Cette règle est encore observée dans Polyeucte mieux que dans aucun des autres chefs-d'œuvre de Corneille. Les scènes y sont très régulièrement liées les unes aux autres ; chaque personnage a sa raison, toujours naturelle, pour entrer en scène à son tour, comme pour se retirer. Prenons, par exemple, le premier acte. Polyeucte y est, au début, en scène avec Néarque ; Pauline vient le rejoindre pour s'assurer qu'il ne sortira pas malgré ses instances ; Polyeucte, entraîné par Néarque, se hâte au contraire de la fuir, pour ne pas risquer de lui céder ; Pauline reste ainsi seule avec Stratonice pour lui faire les confidences que le poète avait besoin de nous faire entendre ; Félix vient la trouver pour lui annoncer l'arrivée de Sévère, et tous les deux quittent la scène à la fin de l'acte, l'un pour aller recevoir Sévère au-devant des murs de la ville, l'autre pour se préparer à le recevoir, dans le palais, suivant l'ordre de son père. — Il en est de même pour chacun des autres actes. Tout est naturel, tout est expliqué, tout est motivé dans les moindres détails.

Une difficulté pour le poète, dans le système classique, est, assez souvent, de trouver un personnage important pour écouter en scène les récits que comporte la pièce. Car, si l'action qui lui est racontée devait l'intéresser, il faut que nous voyions pourquoi il n'y assistait pas lui-même. — Dans Horace, par exemple (1), le combat des Horaces et des Curiaces est raconté par Julie devant le vieil Horace, et, si l'on vient par hasard à se demander pourquoi ce dernier n'était pas lui-même un des spectateurs du combat, la pièce n'offre pas de réponse à cette question, il est même difficile d'en imaginer une qui soit réellement satisfaisante. — Si peu important que soit le reproche, il est encore mieux, pour le poète, de ne pas y prêter. Dans Polyeucte, il y avait aussi un récit à faire, puisque la conduite que tiennent au temple païen Néarque et Polyeucte était un de ces spectacles que l'art classique s'obligeait à « reculer des

(1) Voir l'étude sur Horace, p. 152.

288 POLYEUGTE

yeux (1) ». C'est aussi une confidente qui raconte l'aventure, et elle la raconte à Pauline. Mais comment Pauline ne se trouvait-elle pas elle-même au temple ? Comme fille du gouverneur et femme de Polyeucte, sa présence n'y était-elle pas exigée par les vraisemblances ? Ne doit-elle pas, du reste, s'inquiéter de voir si la rencontre de Polyeucte et de Sévère n'amènera entre eux aucun incident fâcheux ? — - Elle s'en inquiète en effet, elle nous le dit dans un assez long monologue (2) : pourquoi, alors, attend-elle, dans le palais de Félix, l'issue de la cérémonie ? — Elle en a donné la raison à Polyeucte :

Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme :

Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir ; (II, 5.)

et elle avait annoncé sa résolution à Sévère lui-même :

Et moi, dont votre vue augmente le supplice,

Je Yéviterai même en votre sacrifice.

Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets.

Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets. (il, 2.)

Ainsi, par un motif qui dérive naturellement du caractère et de la situation du personnage, Corneille peut éloigner Pauline du sacrifice et la réserver pour entendre le récit que viendra faire Slratonice.

Quand on analyse ainsi la pièce dans ses moindres détails, on comprend que Corneille ait pu écrire dans son Examen de Polyeucte : « A mon gré, je n'ai point fait de pièce où l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux ménagé ». Sans doute une légère faute à cet égard n'est pas de grande importance: elle passe inaperçue, le plus souvent, à la représentation ; mais quand les fautes de ce genre se

(1) Expression do Builcau. (Art poétique Chaut III*)

POLfEÛCTE ET LES RÈGLES 28Ô

multipV* ' '^esansqu'on les ait distinctement remarquées, il en . • \ t • ! i.'vn ion de quelque chose de défectueux, de néf ' :r i- »ix « **. ^ntraire, dansune tragédie comme Poiyeci', '• -n\ i m <:■: i;^«.vé autant que d'une large et belle m^'ra f : -t\

Af ■

tB TttEATttE CLÀÔSIQUB. — COB&EXLLE. 9

Page 1