‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 86 sur 134 · CHAPITRE VI POLYEUGTE ET LE JANSÉNISME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI POLYEUGTE ET LE JANSÉNISME

Polyeucte, nous l'avons vu, est une pièce toute inspirée du sentiment chrétien : on a voulu quelquefois en préciser davantage le caractère, on a prétendu y reconnaître, non pas seulement une inspiration chrétienne en général , mais encore d'une manière plus particulière, une inspiration janséniste. Sainte-Beuve, par exemple, écrit dans son Histoire de Port- Royal (1) : « Il ne serait pas malaisé, à mon sens, de soutenir cette thèse : Corneille est de Port-Royal par Polyeucte. »

La chronologie ne s'oppose pas à cette manière de voir. Sans doute, au moment où Corneille composait Polyeucte (2), la question du jansénisme n'occupait pas encore les esprits comme elle devait le faire quelques années plus tard, après la condamnation des cinq fameuses propositions, et surtout à l'époque des Provinciales. Mais, dès 1636, M. de Saint-Cyran avait introduit à Port-Royal les idées jansénistes. « Lorsque Corneille fit Polyeucte, dit Sainte-Beuve, Port-Royal et son œuvre étaient déjà manifestes, dans leur premier et plein éclat. Dès 1637, la retraite de M. Lemaitre, qui s'était arraché du barreau et de la carrière des hautes charges pour se faire solitaire, avait tourné de ce côté tous les yeux ; la prison de M. de Saint- Cyran, enfermé à Vincennes depuis 1638, tenait les esprits

(1) Livre 1, chapitre 6.

(2) En 1639-40, ou, suivant un autre système de dates, en 1642-1643.

Colyeucîe et Le jansénisme attentifs... La doctrine de la grâce, que relevai allait se divulguant. »

Du reste, ceux même qui, comme Sainte-Bi voir dans Polyeucte la marque d'une inQuem sont obligés de reconnaître qu'ils ne trouvent pï Royal et Gorneille.de relation directe. Corneille les Pascal à Rouen, vers 1639, mais ceux-ci encore, à cette date, en relation avec Port-Ro; le poète, élevé chez les jésuites, resta toute s eux. Si donc il a fait de Polyeucte une pièce jan guère pu être que sans le vouloir et sans le sa subi, à son insu, l'influence dés idées qui s'ag de lui. La question se ramène donc tout entiè de la pièce en elle-même. Il s'agit de voir si la tient, en effet, des traces évidentes d'une insp niste.

Lerôle de Polyeucte, dans son ensemble, est ment celui d'un martyr de la primitive Eglise. '. ments et l'attitude que pouvait avoir, au temps lions, un chrétien de l'âge héroïque : le janséni à voir dans tout cela. La grâce agit en lui, loi mais cette manière de concevoir l'action de lagr. été le monopole des jansénistes. Un élan subi chercher le martyre au sortir du baptême : c'e du sacrement récent, dont aucun crime encor affaiblir la vertu : Corneille lui-même présente en faisant dire à Néarque :

Vous sortez du baptême, el ce qui vous anime, C'est sa grâce que" vous n'affaiblit aucun crime ; Comme encor tout entière, elle agit pleinement. Et tout semble possible à son feu véhément. (Il, t

Y a-t-il rien là qui ne soit conforme à la doctrii en général ? Et quand même Corneille aurait si tribué cette ardeur soudaine de Polyeucte à une i:

sible et secrète, au lieu de recourir à ce que Sainte-Beuve appelle « l'appareil extérieur du baptême », il n'aurait pas pour cela accordé davantage au jansénisme : il n'aurait fait que suivre de plus près la vieille légende de Surius (1). Assez grand est, dans l'histoire des persécutions, le nombre de ceux qui mouraient, chrétiens et martyrs, sans autre baptême que celui de leur sang : la grâce les avait inspirés, la grâce les soutenait, la grâce les faisait triompher, et la simple doctrine chrétienne, sans la moindre complication de jansénisme, suffisait pour expliquer leur conduite. — Le cherchera-t-on alors, ce jansénisme, dans certaines idées exprimées çà et là par Néarque ou par Polyeucte ? Gitera-t-on les vers prononcés par Néarque dans la première scène de la pièce :

Âvez-vous cependant une pleine assurance

D'avoir assez de vie ou de persévérance ?

Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main,

Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain ?

Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce

Ne descend pas toujours avec même efficace... etc. (I, 1.)

Mais n'est-ce pas là ridée chrétienne en général, <— qu'il ne faut pas résister aux invitations de la grâce divine, sous peine de nous voir ensuite délaissés par elle, — qu'il ne faut jamais renvoyer au lendemain, quand on peut l'accomplir le jour même, l'œuvre de notre salut?— Etait-il besoin d'être janséniste pour approuver, comme doctrine, ces autres vers de Néarque :

Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne; Mais, à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs Veut le premier amour et les premiers honneurs. Gomme rien n'est égal à sa grandeur suprême, // faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même, Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang, Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. (1, 1.)

(1) Puisque, dans le récit de Surius, Polyeucte brise les idoles sans avoir reçu le baptême. (V. l'Abrégé du martyre de saint Polyeucte).

POLVEUCTE BT LE MNSENISUE

Et Polyeucte énonce-t-il une maxime excii niste quand il dit a Félix que la grâce

... Est un don du ciel et non de la raison ? (V

Il ne dit pas, remarquons- le, que la raison se d'erreur, qu'elle ne serve qu'à égarer l'homm de la foi et de la vérité, — ce qui est la thé quelle semble arriver le Pascal des Pensées l'idée janséniste: Polyeucte dit simplement qi — sans la grâce, — ne peut rien, et que, pi son Dieu face à face, il aime mieux compte) Félix, sur l'action, seule décisive, de la gràc très douteuse, de pénibles raisonnements. I prêche, ne compte-t-il pas, avant tout, pour fa les âmes sa parole et ses arguments, sur le sible qui agit, silencieusement, dans les cœm Il n'y a donc rien, en somme, dans les rôles de Néarque, qui nous oblige à y ■ voir une cialement janséniste. Dira-t-on que la don conversion de Pauline et de Félix exprimt frappante, l'idée janséniste de la grâce f — Une, nous l'avons vu, ce dénouement est :

de tout son rôle : elle avait « trop de vei devenir chrétienne ; » elle a, d'elle-même, t moitié l'action de la grâce ; le miracle, s'il rien que ne justifient les propres mérites c Félix : c'est de ce côté que la thèse du Polyeucte pourrait se présenter avec le plu La conversion, absolument inattendue, de ce indigne nous montre en effet, pourrait-oi agissant d'une manière tout arbitraire,

■ l'Oraison funèbre

des mérites ou des démérites de l'homme : elle correspondrait ainsi à l'idée janséniste que l'homme n'est pour rien dans l'œuvre de son salut, et que tout dépend uniquement du souffle de la grâce opérant selon le caprice de l'éternelle prédestination. — Mais rien dans la pièce, aucun vers, aucun mot, ne motive, n'autorise même une semblable interprétation. Il serait très risqué d'attribuer à une influence janséniste, en tout cas inconsciente, cette idée qu'a eue Corneille de faire convertir Félix à la fin de sa pièce. Corneille avait, pour cela, des raisons d'un ordre purement dramatique : il nous les donne lui-même dans son Examen : « Ces deux con versions (celle de Pauline et celle de Félix) servent, dit-il, à remettre le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans cela j'aurais eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état qui rendit la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la curiosité de l'auditeur. » Corneille parle des deux conversions à la fois : en tout cas, après celle de Pauline, celle de Félix devenait à peu près nécessaire pour compléter le dénouement ; sinon, en présence de sa fille convertie, Félix se fût trouvé dans la même situation qu'en présence de son gendre chrétien, et un nouveau drame commençait. Ces deux conversions, du reste, étaient parfaitement à leur place à la suite du martyre de Polyeucte : les histoires des persécutions offraient à Corneille assez d'exemples de ce genre. Il n'y a donc rien, dans Polyeucte, que l'on doive spécialement attribuer à une inspiration, même inconsciente, venue de Port-Royal. On peut ajouter que le génie de Corneille devait être, par ses tendances ordinaires, assez rebelle à une influence janséniste. Corneille est le poète de la liberté, de la volonté triomphante, arrivant par ses seules forces à réaliser le bien ; et le rôle de Pauline, de cette païenne qui s'achemine vers le christianisme par un effort continu sur ellemême, qui se prépare pour ainsi dire, par ses seuls mérites à recevoir la grâce, est bien l'expression de cet idéal cornélien, tandis que l'idée janséniste, au contraire, tendrait plutôt à anéantir l'œuvre de la liberté humaine devant celle

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