‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 91 sur 134 · D'ARSINOÉ · texte numérisé non relu

D'ARSINOÉ

Ainsi le plan d' Arsinoé a réussi. La feinte arrangée par elle a eu son effet. En menaçant Nicomède dans son amour pour Laodice, on a provoqué de sa part des violences qui ont irrité Prusias. Attale, délivré d'un frère peu commode, régnera sur la Bithynie, et même sur les États ajoutés par les armes de Nicomède au royaume paternel. Quant à Laodice, elle peut faire désormais de sa personne et de son royaume ce qui lui plaira : peu importe à Arsinoé.

Peu importe à la mère : mais le fils n'a pas la même indifférence. Il aimait Laodice, il l'aime encore, et il croit pouvoir maintenant prétendre à sa main, puisque, d'après les ordres mêmes de son père, Laodice était destinée à l'héritier de la Bithynie fi). Mais il se heurte ici contre la politique de Rome, qui s'oppose pour Attale, comme elle s'y opposait pour Nicomède, à la réunion de l'Arménie avec les quatre royaumes de Prusias. Arsinoé le savait bien, que Rome ne lui permettrait pas une telle ambition, et, fort sagement, elle se l'était d'avance interdite. Et, comme à ses yeux il importe avant tout pour Attale de se conserver l'appui et l'alliance de Rome, elle conseille à son fils de se contenter du résultat obtenu et de renoncer, au moins pour le moment, puisqu'il le faut, à son amour et à Laodice (2>. Attale semble se résigner, mais dans son cœur s'est éveillé un profond ressentiment de la contrainte que Rome lui impose, et, par contre-coup, le regret

(1) Cf. IV, 5. Et par son propre aveu la reine d'Arménie

Est due à 1 héritier du roi de Bithvnie.

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d'avoir laissé sacrifier Nicomède, seul capable de tenir tête à cette Rome si arrogante et si égoïste '1).

L'occasion va se présenter pour lui d'agir d'après ces sentiments nouveaux. Laodice, en vue d'obtenir la délivrance de Nicomède, a fait répandre dans le peuple par des gens à elle la nouvelle de son arrestation : et le peuple, qui aime le prince, s'est soulevé en sa faveur. — Arsinoé avait prévu ce tumulte i2), mais il devient plus inquiétant qu'elle ne l'avait pensé 3). Elle trouve néanmoins un moyen de sauver l'avantage acquis ;4L Flaminius, dont le vaisseau était tout prêt à partir, emmènera son otage en sortant du palais par une porte secrète; pendant ce temps, Prusias se montrera au peuple pour l'amuser par de bonnes paroles et donner à Flaminius le temps de s'éloigner; puis, une fois le vaisseau parti, il laissera au besoin le peuple forcer le palais : la foule cherchera Nicomède, mais ne l'y trouvera plus : le roi en sera quitte pour accuser Rome de l'enlèvement du prince, et la révolte, perdant son but, s'apaisera d'elle-même (5).

Tout irait bien ainsi, sans les beaux sentiments qu' Attale a récemment conçus. Tandis que Flaminius gagne la porte secrète avec Araspe (6) et trois soldats (7) qui doivent veiller sur Nicomède, Attale le suit (8), et, à peine l'ambassadeur a-t-il passé lui-même la porte, qu'Attale s'élance sur Araspe, le poignarde, et met en fuite les autres gardes effrayés (9) ; Nicomède, ainsi délivré, se montre au peuple qui se calme en le voyant, puis, généreusement, vient s'incliner devant son père : pour mettre fin aux intrigues d'Arsinoé, il offre de con-

(2) Cf. V, 1. J'ai prévu ce tumulte...

(3) Cf. V, 2, 3, 4, 5.

(4) L'idée est proposée par Flaminius, mais Ar>inoé la complète par quelques additions essentielles qui la rendent praticable. Cf. V, 5.

(5) Cf. V, 5.

(6) Le capitaine des gardes de Prusias.

(7) Cf. V, 5. Ne prenez avec vous qu Araspe et trois soldats.

(8) Cf. V, 5. Attale, où courez-vous ?... etc.

m cf. v, 7,

çurj aa %xiTeaa royaume pour Attale, qui pourra ainsi reversas» qae Nionrède lai-mème ail à renoncer ni à Liodx-e a; i soa trône héréditaire (().

Atuie sera d,«>c roi, quelque part, — et, en cela, Arsinoé peoi è;re satisfaite, nuis c'est an peu une royauté de roman ijoe ceii* qui lui est promise : ce n'est plus la royauté très reeile et très positive qn'Arsinoé avait en vue pour lui. On peut d-.-nc le dire, Arsinoé est battue; son plan a échoué: rea^se. an m, mien t. an quatrième acte, il est renversé an cinquième. Et d'où vient cet échec f De la mutinerie du peuple ? Non : contre cet accident, Arsinoé, toujours fertile en ressources, a vite imaginé nn expédient; et cet expédient réussirait, sans Attale. C'est pour ainsi dire la suprême ironie de cette pièce, si pleine d'ironie d'un bouta l'autre, que ce s>*it le [ils. Uni choyé par Arsinoé, qui détruise lui-même et Ini seul î l'effet un monienl sa mère avait combinées poi En tout cas, ce revirement devoir s'achever par le triou ploment à un concours de cii deux choses: la générosité d' lui est offerte de se manifesi l'étude du personnage nous part. Quant à l'occasion offe dans la fuite précipitée à laq Flaminius est réduit par le si Voltaire critique l'artifice Corneille. « C'est, dit-il (3), ui permis d'employer, parce qu'e pas renfermée dans l'expositic pas née du sujet, elle est sans

il y a, dans le moyen mis en œuvre par Corneille, l'intervention, toujours défectueuse, d'un hasard, si Ton entend par ce mot hasard un élément étranger à l'action même de la pièce : or, il entre ici en jeu un élément de ce genre: c'est le peuple avec ses passions ; mais les sentiments même du peuple sont, après tout, l'effet des vertus et des victoires de Nicomède. Ils ont été indiqués, dès le début de la pièce, dans l'exposition (1) ; et dans la suite le poète ne nous les a pas laissé oublier : Prusias s'en préoccupe (2], Laodice s'en prévaut devant l'ambassadeur romain, pour lui montrer le peuple tout prêt àsoutenir Nicomède (3); et ils se manifestent enfin, grâce à l'intervention de cette même Laodice (4) que son amour fait agir.

La mutinerie finale ne manque donc point d'une certaine préparation : ce sont en somme les personnages mêmes de Laodice et de Nicomède qui amènent cette occasion dont s'empare Attale pour faire triompher leur cause. — Et les autres circonstances sont expliquées aussi d'une manière très suffisante. Si Flaminius tient à emmener son otage en le faisant passer avec lui par la porte secrète du palais, c'est dans l'intérêt de la politique romaine, qui compte sur Nicomède pour tenir Attale dans une crainte salutaire (5). S'il n'y a pour garder Nicomède qu'Afaspe et trois soldats, — ce qui rend possible l'entreprise d'Attale, — c'est parce que Arsinoé s'est dit que

Peut-être un plus grand nombre aurait quelque infidèle (6).

En somme, au point de vue de l'action, bien qu'il contredise lin peu brusquement le développement antérieur de la pièce, le dénouement reste assez bien expliqué et assez bien préparé,

(4) I, 1. Le peuple ici vdus aime, et liait ces cœurs infâmes...

(2) II, 1. Il est le dieu du peuple,..

(3ï 111,2. Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat... etc.

(4) Cf. V, 3. Ces mutins ont pour chefs les gens de Laodice*

(5) Ci. V, 1. C'est un lion tout prêt à déchaîner sur moi.

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