CHAPITRE II
LES PERSONNAGES
ARSINOE § 1.
Ainsi, ce dénouement, bien qu'il soit pour Arsinoé une défaite, ne saurait compromettre dans l'esprit du spectateur l'impression de sa grande habileté. Ses plans étaient bien combinés, — si bien qu'elle a touché, un moment, au triomphe : ce n'est pas sa faute si son fils les trahit. Elle avait tout prévu, — sauf Attale.
Et l'on ne peut pas dire que, de ce côté môme, sa prévoyance ait été en défaut. Arsinoé se défiait d' Attale, elle le savait trop scrupuleux (4). Elle ne lui a point confié ses plans. Elle veut le mener au trône sans qu'il sache comment (2). Elle se félicite devant lui de la manière dont tourne l'affaire de Métrobate, mais elle ne lui dit point que c'est là un résultat ménagé par sa perfidie (3). Elle ne l'a pas mis, plus que Flaminius, dans le secret de la feinte employée par elle pour atteindre son but: elle lui a laissé croire qu'elle visait réellement pour lui l'hymen de Laodice et le trône d'Arménie (4); Attale l'a si bien cru qu'il s'est épris sincèrement de la reine,
il) Cf. I, 5. Je crains qu'en l'apprenant son cœur ne s'effarouche... etc.
(2) Cf. I, 4, 5. Vous lui cachez, Madame, un dessein qui le touche...
(3) Cf. III, 8.
(4> Cf. 1,5. Et je n'engage aussi mon fils en cet amour
Qu'à dessein d'éblouir le roi, Rome et la cour...
mais Arsinoé n'avait point pensé qu'Attale ris brouille avec Rome pour cette femme qui le dédai a voulu le Taire roi de Bithyuie, elle y parvient: neveut pas l'être, et il est bien obligé, quand tngr cer à Laodice.
C'était cependant pour Attaie que travaillait amour pour son fils la rend injuste envers Nicomèt pour elle une sorte d'excuse. Elle s'adresse à AtU tout à fait maternel. Si elle ne le met pas au coura seins, elle le met dans la confidence desa joie quan sur le point de réussir (2) ; elle lui demande d'ail à un enfant qui ne doit pas tout savoir, de s'aban rement à sa conduite et à ses soins (3:; et elle es elle le voit, de lui-même, pénétrer avec flnessi raison3 d'une politique qu'on lui cachait (S). Elit voir partager la haine qu'elle a contre Nicomèd reproche, plus d'une fois (S), son trop de défér» frère qu'Attale ne peut s'empêcher d'estimer.
A la sincérité de cette affection maternelle se j' leurs des considérations d'intérêt personnel. Ars mère pour Altale, et une marâtre pour Nicomèt en Nicomède le fils du premier lit, elle hait e d'aiuesse qui empêche son propre fils de régner qu'elle lui porte s'accroît de toute celle qu'élit en retour de la sienne. Jugeant le prince d'apr et méconnaissant sa générosité, elle croit avoir h
(lier. V, 1. Venge-loi d'une ingrate, ( (î) III, 8.
(3; I, 4, Et de Ion heureux sort lai:
(4JV,). Mais voua nie r*\hscr. d'à
de lui pour le jour où il succéderait à son père (i). Un trône assuré à Attale, c'est un appui qu'elle s'assure à elle-même après la mort de Prusias, et grâce aux espérances que lui permet le caractère de son mari, son ambition s'est élevée pour Attale jusqu'au trône môme de Bithynie.
L'empire qu'elle a sur Prusias est en effet la base essentielle de toutes ses intrigues. Elle a su rendre cet empire solide et durable. Elle tient Prusias par l'amour qu'il a pour elle, et par celui qu'elle feint d'avoir pour lui. Elle excelle à jouer avec lui la comédie de l'affection vraie (2). Et elle s'attache en môme temps à ne jamais choquer ouvertement, tout en ayant l'air, parfois, de le lui reprocher doucement comme une offense à son amour, le reste de tendresse qu'elle connaît à Prusias pour Nicomède (3). Elle joue vis-à-vis de son mari un rôle parfaitement étudié. Métrobate et Zenon, sur son ordre même, se sont déclarés, devant Nicomède d'abord, chargés par elle de l'assassiner, puis, devant Prusias, chargés par Nicomède de la calomnier avec cette indigne imputation : et la voilà tout en larmes devant Prusias ému, pleurant, avec les apparences de la plus sincère douleur, sa vertu injustement attaquée, afin d'irriter davantage Prusias contre l'odieux calomniateur qui a causé toutes ces larmes (4). Et, pour achever d'attendrir en sa faveur son faible mari, la voilà, quand Nicomède paraît, qui, dans un mouvement d'hypocrite charité, demande elle-même la grâce du perfide, ayant Pair de dire
(1) Cf. IV, 2. Je ne demande point que par compassion
Vous assuriez un sceptre à ma protection... (c'ôst-à-dife : pouf
[ma protection.) — Et puisque ainsi jamais il ne sera mon roi,
Qu'ai-je à craindre de lui ? que peut-il contre «loi 1 .. Cf. IV, 3. Et tâchons d'assurer la reine, qui te craint.
(3) IV, 2, fin, par ex. : Qu'il (Attale) retourne y traînerons péril et sans gloire,
De votre amour pour moi l'impuissante mémoire... (*)IV,i.
1RSIN0I
qu'il ne faut rieD moins que toutes les victoires du effacer son crime (1). Et quel art pour mettre d cours les plus émus en apparence un tissu serré < qui doivent porter, pour y faire tenir tout un sys fense et tout un amas de perfides insinuations ! n'est point coupable, s'écrie-t-elle, — non, car
11 n'a fait qu'obéir à la haine ordinaire Qu'imprime à ses pareils le nom de belle-mère ; [IV
ce n'est point elle qui hait Nicomède, c'est Nico: hait ; c'est lui qui en raison de sa haine est porLé jours, dans les désagréments qui lui arrivent, des d'Arsinoé ; — et elle explique adroitement, commi où elle n'aurait aucune part, tout ce qui n'est en le fruitde ses intrigues (2). Pour porter à son demie tendrissement de Prusias, elle déclare qu'elle ne Ji pas, qu'elle mourra de douleur aussitôt après lui ( elle survivait, semble-t-elle dire, elle aurait tout à Nicomède ; et la conclusion que doit tirer de tout c c'est qu'il faut absolument donner un royaume à ne veut pas la laisser exposée aux criminelles d'un ennemi sans scrupules. — Les explications m( donne, pour se disculper des intrigues que lui in mède, sont faites adroitement pour agir aussi sur Prusias par la docilité qu'elle lui connaît à l'égard c'est Rome — et non pas elle, Arsinoé, — c'est I fait-elle entendre, qui demande un royaume pour et tout en ayant l'air de conseiller à Prusias de ne p guider par la crainte de Rome, elle rappelle avec très apparente pour Nicomède présent et à peint
(l| IV, î. Grâce, gTÎee, Seigneur, (î) IV, t. Q«e son maître Annito (3) IV, î. Je n'aime point si mal H) IV, î. Si vos amis do Rome Celait sans mon aveu LE THÉÂTRE CLABBIQTJK,
3i4 NICOMÈDE
pour Prusias lui-même, tout ce qui peut fortifier dans l'esprit du roi l'impression de la puissance romaine :
Et n'appréhendez point Rome, ni sa vengeance ; Contre tout son pouvoir il (1) a trop de vaillance : Il sait tous les secrets du fameux Annibal, De ce héros à Rome en tous lieux si fatal, Que l'Asie et l'Afrique admirent l'avantage Qu'en tire Antiochus, et qu'en reçut Garthage (2).
C'est là une scène de comédie supérieurement jouée où Arsinoé entremêle, avec une habileté merveilleuse, les sentiments émus pour attendrir, les explications adroites pour se justifier, les insinuations hypocrites pour accuser à son tour, les raisonnements dissimulés pour amener Prusias à ce qu'elle veut obtenir de lui : tout cela se déroulant, comme par un élan du cœur, avec une verve intarissable que vient encourager la vue de l'effet produit sur Prusias, et que les répliques pressantes de Nicomède ne font que surexciter. Loin d'être gênée par la présence du prince, Arsinoé en tire parti pour se donner plus sûrement aux yeux de Prusias l'apparence du bon droit. Avec une admirable finesse, elle parvient â dire, d'une manière détournée, devant Nicomède lui-même, tout ce qu'elle aurait pu dire, seule avec Prusias, pour l'animer contre le prince et pour servir Attale. Elle semble mettre une sorte de coquetterie à étaler toute son adresse devant celui qui doit en être la victime, elle joue son rôle, avec un aplomb imperturbable, devant Nicomède ébloui. Arsinoé après cela peut se retirer; Prusias, laissé à lui-même, comme une machine dont elle a fait jouer le ressort, a justement retenu des discours d'Arsinoé ce qu'elle voulait lui en faire retenir : il faut qu'Attale règne. « Donnons, dit-il à Nicomède,
. . . Donnons quelque chose à Rome qui se plaint, Et tâchons d'assurer la reine, qui te craint (3). »
(4) Nicomède,
C'est surtout cette scène qui contribue à faire vivre nage d'Arsinoé. Si elle ne se distinguait que par l'h ses plans, Arsinoé pourrait n'être qu'un personnage ; et assez abstrait; car le poète, derrière son person: se donner la peine de le rendre vivant, peut lui pr< ment tout ce qu'il veut en fait d'ingénieuses combin
Ainsi l'habileté diplomatique, — unie à un mervi lent de comédienne, — mise au service de l'affi terne Ile et des passions de la marâtre, — voilà ce qu le rôle d'Arsinoé.
Ce n'est point là une âme généreuse, assurémen ne peut pas dire que le personnage soit réellement Arsinoéa une passion basse, sa haine contre Nicom aussi un sentiment intéressant, son amour materne est une injustice, puisqu'elle cherche à déposséder mais elle n'emploie pas indifféremment tous les m< y parvenir. Nicomède et Laodice la calomnient qi croient capable de certaines violences (1). S; Nicomède croit avoir de bonnes raisons pour la ji puisqu'il vient de découvrir dans son armée deus assassins soudoyés par elle ; mais nous, spectateurs rons bientôt que Métrobate et Zenon étaient seulei pour alarmer le prince par un faux avis. Après te aussi, facile pour Arsinoé, de soudoyer ces gens pom réellement Nicomède que pour se dire seulement l'assassiner : c'eut été même le moyen le plus sûi définitif de faire régner Attale en se débarrassant de Arsinoé s'en tient à la ruse, elle va jusqu'à la fou; ne va pas jusqu'au crime proprement dit. Elle a p< pules tant qu'il s'agit de combiner des intrigues, e
en avoir qui l'empêchent de recourir à d'autres moyens. Moins grande dans le mal, moins tragique que la Cléopâtre de Rodogune, Arsinoé est une intrigante plutôt qu'une criminelle. Elle professe bien, en principe, les maximes d'Etat trop familières aux princes et à leurs ministres chez Corneille (1), mais elle ne les applique point tout entières : peu importe que ce ne soit peut-être que par prudence ; il n'en faut pas moins lui en tenir compte.