PRUSIAS
l'irrite, parce qu'elle l'empêche de satisfaire les désirs d'Arsinoé et de Flaminius. La crainte qu'il a de Rome lui donne de Pénergie pour exécuter les ordres qu'il en reçoit, et la confiance qu'il prend dans l'appui des Romains efface la peur qu'il pourrait avoir de Nicomède. Sûr de contenter Rome et Arsinoé, il est tranquille pour le reste. Et les fières répliques de Laodice et de Nicomède ne font qu'exaspérer en lui la colère de voir son autorité méconnue, au moment où il aurait le plus besoin de la voir obéie tout de suite. De là ses emportements en présence de Laodice impassible, sa rage et ses menaces d'homme faible qui voudrait effrayer comme il est effrayé lui-même (1) ; de là aussi la résolution énergique et violente qu'il finit par prendre contre Nicomède (2).
Flaminius lui a demandé pour Attale la main de Laodice (3). Nicomède et Laodice ont résisté au nom de leurs droits. Prusias, alors, toujours rusé dans sa faiblesse, trouve habile de présenter la chose à Nicomède comme un partage naturel à faire entre son frère et lui :
Choisis, ou Laodice, ou mes quatre couronnes. Ton roi fait ce partage entre ton frère et toi... (4).
Il compte bien que Nicomède ne pourra choisir que l'héritage paternel, et qu'alors Laodice, abandonnée par lui, sera pour Attale, selon le désir de Flaminius. Nicomède, par sa réponse, semble choisir Laodice : la Bithynie resterait donc le partage d'Attale. C'est bien, en définitive, ce que veut Arsinoé : mais elle n'a pas mis Prusias plus que Flaminius dans la confidence de son arrière-pensée, et Prusias se sent blessé dans sa dignité, de voir Nicomède négliger pour Laodice son héritage naturel : il trouve d'ailleurs un secret plaisir à reprocher au fier conquérant, pour une femme, une lâcheté qui l'excuse à
(1) iv, 1.
(2) iv, 4.
(3) II, 3, fin. La reine d'Arménie a besoin d'un époux... etc. \*) IV, 3.
ses propres yeux de celle qu'il montre lui-même vis-à-vis d'Arsinoé (1). Et quand Nicomède lui réplique justement en lui reprochant à son tour de se laisser gouverner par une femme (2), quand il a l'insolence de le braver ouvertement en déclarant que toutes les dispositions prises par Prusias resteront vaines (3) après sa mort, — Prusias, exaspéré, voyant qu'il est impossible d'obtenir du prince une concession conforme aux désirs de Rome, et qu'il faut à Nicomède tout, ou rien, — remet à Flaminius Nicomède comme otage, puisque, à moins de verser le sang d'un fils (4), il ne voit que ce moyen d'assurer pour l'avenir le respect de ses volontés.
Il ira même plus loin encore dans son oubli de l'amour paternel. Quand il voit ses sujets soulevés pour délivrer Nicomède, la peur de la sédition qui gronde autour de son palais et la colère contre un prince qui, même prisonnier, l'empêche encore d'être roi, le feraient aller, sans l'opposition de Flaminius, jusqu'à jeter au peuple la tête de son fils (5). Nous entrevoyons là, comme une % intention non réalisée, le dernier degré auquel pouvait aboutir, de la part du faible Prusias, l'état d'hostilité créé entre son fils et lui par les intrigues d'Arsinoé.
En face du groupe tragi-comique, d'Arsinoé et de Prusias, on a le groupe héroïque : Nicomède et Laodice.
Nicomède est, dans la pièce, la victime poursuivie par Arsinoé. Il défend contre les injustes entreprises de sa marâtre l'intégrité de ses droits. Héritier légitime du roi de Bithy-
(i) Cf. IV, 3. ... Quelle bassesse d'âme... etc.
(2) Je crois que voire exemple est glorieux à suivre... etc. (IV, 3).
(3) Me voyez-vous pour l'autre y renoncer moi-même?... etc. (IV, 3). (*) ...Oui, si leur artifice
De votre sang par vous se fait un sacrifice... (5) V, 5.
nie, il était* à ce seul titre (1), l'époux, désigné d'avance, de Laodice : comme un amour réciproque est né entre cette princesse et lui, le projet, poursuivi en apparence par Arsinoé, de faire épouser Laodice par Attale, le menace à la fois dans ses droits et dans son amour. Mais, si Nicomède n'était pas autre chose que le défenseur obstiné de ses propres intérêts, il pourrait être, toujours, un personnage attachant, puisque sa cause est juste, son amour sincère, et qu'il aurait, dans la pièce, l'attitude, toujours intéressante, d'un prince persécuté par une haineuse marâtre ; mais il serait difficile, avec cela seul, de lui trouver quelque chose de bien héroïque.
Ce qui le grandit, c'est la haute idée qu'il représente; c'est qu'en défendant sa cause il défend la cause même de la dignité royale. De bonne heure il a vu, dans sa propre maison, son père avilir le titre de roi par sa faiblesse envers une femme, par sa servilité envers les Romains ; et ce spectacle a révolté la fierté naturelle de son àme. Il s'est dit que le jour où il régnerait, ce ne serait pas pour être à son tour un roi sans volonté. En attendant, fuyant la cour qui n'offre à son esprit que de pénibles images d'abaissement, il s'est cherché à la tête de l'armée de mâles et fortifiantes occupations (2); résolu, comme il l'est, à défendre, au besoin, contre Rome, l'entière indépendance de sa couronne, il a dû s'exercer au métier des armes ; pour former en lui le talent militaire dont il pourra un jour avoir besoin, il a eu l'avantage de rencontrer un maître de génie, Annibal, réfugié dans les Etats de son père ; il s'est attaché au grand exilé avec une sorte de vénération, et tous deux, étroitement unis par leur haine ardente contre ies Romains, se sont entretenus dans les souvenirs de Trasimène et de Cannes, — et dans l'espérance, peut-être, de semblables journées pour l'avenir.
(1) Cf. I, 1. Par son ordre et le mien, la reine d'Arménie
Est due à l'héritier du roi de Bithynié...
(2) Cf. IV, 2; C'est gloire et non pas crime à qui ne voit le jouf
Qu'au milieu d'une armée, et loin de votre cour...
Ce sont justement les Romains qui viennent servir contre lui les intrigues d'Arsinoé; ce sont eux qui demandent à Prusias un royaume pour Attale, avec la main de Laodice. Et Nicomède pourra réclamer d'autant plus fièrement le respect de ses droits qu'il ne fera, en cela, que revendiquer contre Rome l'indépendance des rois humiliés. Au lieu du soin de son intérêt, c'est le souci même de la dignité royale qu'il peut mettre en avant ; au lieu de dire à Prusias : « ne touchez pas à mes droits, en faisant régner Attale à mes dépens », il pourra lui dire : « ne laissez pas Rome empiéter sur les vôtres (i) » ;
De quoi se mêle Rome, et d'où prend le Sénat,
Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre Etat?... (II, 3.)
Et en effet, on le sent bien, l'injure faite aux rois par cette arrogante intervention de Rome le touche au moins autant que l'injustice personnelle qu'on veut lui faire. Au lieu de 'dire : «n'entreprenez rien sur Laodice, parce que je l'aime», il pourra dire : « n'entreprenez rien sur elle, parce qu'elle est reine; elle est reine, et, par suite, doit rester libre de disposer de sa personne (2). » Dans son amour, c'est encore la dignité royale qu'il veut que l'on respecte. Il ne demande qu'à voir Prusias la respecter lui-même en lui. Quand Prusias lui annonce qu'il veut assurer un royaume à Attale, par complaisance autant pour les désirs d'Arsinoé que pour ceux de Rome, — quand il déclare qu'il entend, par un partage entre Attale et Nicomède, accorder ses sentiments de père avec ceux de mari, Nicomède, qui n'accepte aucun partage, ne lui demande point de se montrer père plutôt que mari ; il n'a qu'à lui dire : « Soyez roi,
<1) Cf. II, 3. C'est votre intérêt seul que sa demande touche. — Le vôtre toutefois m'ouvrira seul la bouche. (2) Cf. II, 3, fin. Traitez cette princesse en reine comme elle est... et plus loin : Une seconde fois, avisez, s'il vous plait,
A traiter Laodice en reine comme elle est. ..
Un véritable roi n'est ni mari ni père ;
11 regarde son trône, et rien de plus. Régnez (1).
Et en effet, qu'importe à Nicomède que Prusias oublie à son égard l'affection paternelle ? Si Prusias sait régner comme il le doit, sans se laisser gouverner par les caprices d'une femme non plus que par les menaces de Rome, cela suffira pour maintenir intacts ses droits au trône de Bithynie comme à la main de Laodice. Ainsi, Nicomède ne fait en somme qu'opposer son idéal du roi aux ruses d' Arsinoé, et cela lui suffirait pour vaincre, si Prusias était encore capable de s'élever jusqu'à un pareil idéal.
En fait, pour l'emporter dans son duel avec Arsinoé, il lui faudrait autre chose qu'une grande idée. Il a son armée, qui est, entre ses mains, une force redoutée : mais il s'en sépare (2), — et, à la cour, il n'a plus que son prestige : ce n'est pas assez (3). Pour la finesse politique, il n'est évidemment pas à la hauteur d' Arsinoé. Il tombe naïvement dans tous les pièges que lui tend sa marâtre. Laodice, plus perspicace, fait remarquer fort justement à Nicomède son imprudence (4). Nicomède ne devine pas que Métrobate et Zenon ne devaient servir qu'à lui faire quitter ses troupes ; et il est excusable de ne point le deviner ; mais, s'il croit être, dans son armée, exposé à des tentatives d'assassinat (5), peut-il s'imaginer qu'il y sera moins exposé, à la cour, au milieu des gens d' Arsinoé ? — Il est venu, dit-il, pour protéger Laodice (6j : il la protégeait bien
(1) iv, 3.
(2» Cf. I, 1.
(3) I, 1. Quelque haute valeur que puisse être la vôtre,
' Vous n'avez en ces lieux que deux bras comme un autre*,
(♦) I, 1. Seigneur, votre retour, loin de rompre ses coups,
Vous expose vous-même... etc.
(5) I, 1. Retourner à l'armée, ah ! sachez que la reine... etc.
\fi) 1,1.. ..... Et le puis-je, Madame ? etc.
326 NIGOMÈDE
mieux de loin, avec une armée (i), qu'à côté d'elle avec de l'ironie. Toute la ressource qu'il a en réserve, c'est, s'il se voit provoqué, de faire entendre à Prusias Métrobate et Zenon (2) : il ne réfléchit pas qu'Arsinoé, sachant bien qu'il a emmené avec lui son fameux Métrobate (3), ne serait pas assez naïve pour le pousser à bout si elle n'avait de bonnes raisons pour ne pas craindre de sa part l'emploi de son grand moyen. Ici encore Laodice, plus fine, soupçonne quelque chose de la vérité (4). En somme, les objections qu'elle lui faisait sur son retour étaient celles du bon sens même (5), et l'événement les justifiera. Nicomède y répond par de nobles paroles:
Que si notre fortune à ma perte animée
La prépare à la cour aussi bien qu'à l'armée,
Dans ce péril égal qui me suit en tous lieux
M'envierez-vous l'honneur de mourir à tos yeux ?...(!, 1.)
la vérité est qu'il est venu étourdiment, par amour pour Laodice, se livrer lui-même entre les mains de ses ennemis. C'est généreux, mais un peu naïf.
Aussi n'est-ce point pour l'habileté que Corneille a voulu nous faire admirer son héros. La diplomatie, c'est le domaine d'Arsinoé : ce ne peut pas être celui de Nicomède. Ce qui fait l'infériorité du prince dans sa lutte avec Arsinoé, c'est justement quelque chose qui contribue à la grandeur de son caractère, c'est la noble franchise de son àme. Et s'il pouvait y avoir eu pour lui quelque ridicule à être dupe des fourberies savantes d'Arsinoé, il s'en relève pleinement quand il reconnaît lui-même, pour s'en faire honneur, son manque de clairvoyance :
(1) I, 1. Retournez à l'armée, et pour me protéger... etc.
(2) II, 3, fin. Cf. 111,4. liais enfin on m'y force, et tout son crime éclate. ••
(3) I, 3. Oui, Madame, j'y suis, et Métrobate aussi.
* (4) Cf. III, 4. ... Je ne comprends point toute cette conduite...
(5) 1, 1. S'ils vous tiennent ici, tout est pour eux sans crainte...
NICÛMÈDE
S'il faut grâce pour mai, choisissez de me Les voilà tous, Madame, et si vous y joîgn D'avoir cm des méchants par quelque aut D'avoir une âme ouverte, une franchise en Qui dans leur artifice a manque de lumière C'est gloire et non pas crime à qui ne voit Qu'au milieu d'une armée, et loin de voln Qui n'a que la vertu de sou intelligence, Et vivant sait remordt marche tant défi
Xicomède va droit devant lui, sûr de n même dans la défaite, parce qu'il n'aura sesse à se reprocher. Et sa franchise mém de son droit, lui fait une sorte d'habile habileté, irréfléchie sansdoute, — et, si el ferait tort à sa grandeur, — n'est-ce pas 1 assurance à identifier sa causeavec celle et à confondre, devant Prusias, son prop du trop faible monarque (1) ? N'en est-ce son tranquille sang-froid à interrompre le par lequel Arsinoé, afin de le faire croire demander grâce pour lui comme pour ut est-ce point une, dans la même scène (3) avec laquelle, dans la sécurité de son inn Prusias d'envoyer au supplice Métrobat en toute hypothèse, puisqu'ils ont été (oui teurs de la reine et les siens t II se doi d'embarrasser Arsinoé, sans paraître l'a qu'il a touché juste, il insiste sur son M où il a le droit de dire à la reine :
... Parlez, Madame, et dites quelle cause A leur juste supplice obstinément s'oppos
Le vfltre toutefois m'ouvrira seul 1s Gr&eo... — De quoi, Madame î est Cependant, pnbqu'enfin l'apparent;!
Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trépas
Ils auraient des remords qui ne vous plairaient pas (1) .
L'emfcarras que lui cause la proposition de Nicomède serait -en effet de nature à compromettre Arsinoé, si elle était moins habile à le dissimuler, et surtout si Prusias était moins prévenu en sa faveur. Et Prusias lui-même, convaincu malgré tout par la fière et franche attitude de son fils, lui dira, •quand Arsinoé se sera retirée :
Quoi qu'on Vose imputer, je ne te crois point lâche... (2).
Mais la franchise et la fierté de Nicomède, l'emportant toujours chez lui sur les considérationsd'habileté,viennent détruire presque aussitôt par des maladresses les avantages qu'il s'est donnés d'abord. Il n'y a rien de plus beau, et de plus habile en même temps, parce qu'on y sent la sincérité d'une grande âme, que sa fière réponse à Prusias qui l'invite à se justifier des accusations de Métrobate :
M'en purger! moi, Seigneur ! vous ne le croyez pas !... (IV, 2.)
Mais Nicomède éprouve le besoin de compléter sa défense par l'indication des seuls moyens auxquels pourrait recouf ir un liomme tel que lui :
Soulever votre peuple, et jeter votre armée
Dedans les intérêts d'une reine opprimée ;
Venir, le bras levé, la tirer de vos mains,
Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains,
Et fondre en vos pays contre leur tyrannie
Avec tous vos soldats et toute l'Arménie,
C'est ce que pourrait faire un homme tel que moi,
S'il pouvait se résoudre à vous manquer de foi. ^IV, 2.)