‹ Corneille: études sur le théâtre classiqueChapitre 98 sur 134 · ATTALE · texte numérisé non relu

ATTALE

lui loyalement, sans intrigue cachée, sans recourir à l'intervention de Prusias ni de Rome ; mais Arsinoé travaille pour lui, et, quand il est appelé à profiter enfin des intrigues de sa mère, il en accepte, sans hésiter, le bénéfice (1). Il se laisse tranquillement investir de tout l'héritage de Prusias, — y compris les trois royaumes que Nicomède avait conquis par ses victoires (2), — sans regarder si Nicomède a pu en être légitimement dépossédé ; il s'empresse de remercier Flaminius comme Fauteur d'un si favorable résultat (3). Il n'a pas un scrupule, —pas un mot de regret non plus pour ce frère aine dont on va le débarrasser en l'envoyant à Rome ; il ne songe au contraire qu'à poursuivre son avantage, il veut profiter de l'éloignement de Nicomède pour achever, par la conquête de Laodice, la satisfaction de ses vœux.

C'est seulement lorsqu'il s'entend dire par Flaminius qu'il doit renoncer à Laodice, même dans le cas où il s'en ferait aimer, c'est seulement alors qu'il sent se réveiller en lui ses sentiments d'estime et d'admiration de Nicomède. Il conçoit seulement alors le dessein de sauver, s'il se peut, son aîné.

Ainsi, le développement du rôle d'Attale parait être dirigé surtout par l'amour pour Laodice. Attale aimait sincèrement cette princesse vers laquelle Arsinoé ne l'avait poussé que pour alarmer Nicomède ; il avait regardé le titre de roi et d'héritier de la Bithynie comme un moyen, surtout, de la conquérir (4), — et, du moment que cet espoir lui est interdit, tout l'héritage de Prusias perd son prix aux yeux d'Attale.

Il est vrai que sauver Nicomède, c'est se priver lui-même, plus sûrement et définitivement, de Laodice. Attale ne peut pas l'ignorer. Mais le ressentiment contre les Romains, qui seuls à ce moment mettent obstacle à son amour, l'emporte

(i) iv, 4, s.

(2) IV, 4. Je le fais roi de Pont et mon seul héritier... (3; IV. 4. Toi, rends grâces à Rome, etc.

et IV, 5.

(4) IV, 5. Je l'avouerai pourtant, le trône de mon père

Ne fait pas le bonheur que plus je considère. .. etc.

chez lui sur la répugnance à servir un rival. L'opposition qu'il trouve de la part de Rome à ses vœux, étant plus inattendue, le touche davantage. Elle cause chez lui une amère déception. Attale, naïvement, se croyait l'enfant choyé de Rome, comme il l'est d'Arsinoé : il reconnaît qu'il n'a été pour les Romains qu'un instrument de leur politique ; il s'imaginait qu'ils travaillaient, par sympathie pour lui, à sa grandeur : il comprend qu'ils n'y travaillaient que par calcul égoïste. ïl voit dès lors en eux, non plus des amis, mais des maîtres. Il entend leur ambassadeur prendre déjà avec lui le ton de la menace [{). Sa générosité naturelle se révolte alors contré la perspective d'être asservi, sur son trône même, à de pareils alliés : il songe à Nicomède, son aîné, dont il pouvait du moins être, sans honte, le premier sujet, — à ce Nicomède si jaloux, si capable aussi de défendre contre les Romains l'indépendance des rois ; et, puisqu'il lui faut en toute alternative renoncer à son amour, c'est à Nicomède seul qu'il veut en faire le sacrifice. Renoncer à Laodice à cause de Rome, ce serait céder par impuissance; rendre Nicomède à Laodice, ce sera faire, selon l'idéal ordinaire des héros cornéliens, un acte héroïque de libre volonté.

Seulement, de pareils sacrifices, à moins d'avoir été résolus dans l'entière spontanéité d'une âme généreuse, — et ce n'est point le cas pour Attale, puisqu'il a eu besoin d'une forte désillusion pour y parvenir, — de pareils sacrifices ne sont jamais bien vus, au théâtre, de la part d'un rival. Tout ce qu'a pu faire Corneille, c'a été d'écarter notre pensée du sacrifice même pour la reporter tout entière sur le généreux mobile qui l'inspire : une sincère admiration pour la noble fierté de Nicomède (2). Et plus tard, au dénouement (3), il n'y aura pas une seule allusion directe, de la part de Nicomède, à l'heureuse issue de son amour : son union avec Laodice reste pour

(1) IV, 5. Pour ne vous faire pas de réponse trop rude... etc.

ainsi dire sous-entendue; elle est impliquée de Nicomede sans être explicitement annoncé)

Du reste, on ne doit pas accuser Attale d'oi ment ce qu'il doiLà sa mère et de l'exposer un à une vengeance possible de la part de Nicom l'admiration pour Nicomede, qui inspire la co lui donne autant de confiance qu'à Laodice ell générosité du prince; et si cette confiance av; Attale était tout prêt à réparer ou à expier soi

Ainsi, Attale, engagé, au début, par sa situa son amour et par ses intérêts, dans le parti de sinoé, est conquis en définitive par la grai royale que représente Nicomede. L'attractioi lui ce noble caractère dégage en lui, pour l'é des considérations égoïstes, la générosité nath et l'otage des Romains devient le sauveur d naïveté politique, son enthousiasme pour les péchaient tout d'abord d'apercevoir la servilil leur alliance : il ne voyait pas ce qu'il y a d l'attitude d'un Prusias. Une occasion le lui f enfin, et il aime mieux, alors, renoncer à sa la garder dans les mêmes conditions que son [

Ce personnage d' Attale, du reste, sans pou' d'invraisemblance ni de contradiction, n'est pe jours d'un dessin assez net. Corneille l'a sacri complètement peut-être au développement d Nicomede. Attale est tout d'abord le prince q d'Arsinoé opposent à Nicomede ; Corneille en lui faire essuyer de temps en temps les mép riesde son rival. Puis il a fait de lui, à l'heure ■ le sauveur de Nicomede. Mais tout en sauvant ; Attale devait rester dans une attitude d'inféric ce service qu'il rend à son frère nous apparai

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jnage d'un admirateur dévoué, acheminé peu à peu vers l'héroïsme comme par un attrait croissant vers Nicomède. Car Attale se montre héroïque à la fin, non point parce qu'il poignarde le malheureux Araspe, non point parce qu'il renonce àLaodice qui ne veut pas de lui, mais parce qu'il sait repousser l'injuste cadeau que lui faisait Prusias au détriment de Nicomède. L'inconvénient est que l'on peut toujours se dire : si Attale avait trouvé l'ambassadeur romain plus favorable à ses vues sur Laodice, il aurait probablement, dans .son naïf égoïsme, conservé, sans le moindre scrupule, les dépouilles de son aîné.

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