LR RAPPORT DE LA TRAGÉDIE CORNÉLIENNE A LA VIE
On n'a pas toujours été tendre pour Corneille sur la vérité de son théâtre. On l'a volontiers accusé d'avoir fabriqué des « bonshointnes » magnifiques, qui ne représentent rien qu'une idée en l'air de grandeur abstraite. « Des héros tout d'une pièce, immobiles et raides dans leurs grandes armures, artificieusement mis aux prises avec des événements extraordinaires, et y déployant des vertus presque surnaturelles, selon les cas, ou des vices non moins monstrueux : telle est la tragédie de Corneille. C'est beau, admirable, sublime, ce n'est ni humain, ni vivant, ni réel. » M. Brunetière est dur. M. Nisard, moins sévèrement, avait dit la même chose : après Corneille, il restait à la tragédie à se rapprocher de la vie.
Ces jugements ont pour principal inconvénient d'être relatifs : on parle ainsi de Corneille, parce
qu'on pense à Racine, parce qu'on veut passer à Racine; et comme on juge que Racine est vrai, Corneille étant autre, on le déclare hors du ATai. Mais la vérité est-elle une en ces matières? Laissons les comparaisons. Tâchons de ne pas nous souvenir de Racine, et regardons Corneille en lui-même, sans souci d'en faire un pendant symétrique.
Il y a trois vérités, ou trois relations par oîi le roman et le théâtre peuvent se rattacher à la vie. En premi-er lieu, la vérité locale, celle que Fénelon appelait il costume, celle qui se rapporte au propre, à l'accident, à l'individualité du sujet : c'est celle-là qui donne à une œuvre une couleur historique ou une physionomie actuelle. En second lieu, il y a une vérité moyenne dans la représentation de la vie, dans le dessin des caractères et des passions, dans le choix des actes et le ton des discours, qui fait que l'ouvrage ressort visiblement vrai pour la majeure partie des hommes et n'excède guère les limites de leur expérience commune. Cette vérité-ci est une sorte de réalisme moral. Enfin il y a une vérité supérieure, idéale, qui ne représente à la rigueur rien de réel, qui dépasse toute expérience d'homme, et qui pourtant, là où elle est, donne la plus puissante impression de la vie : là où elle manque, les œuvres sont moins vraies, quoiqu'elles en puissent coïncider plus exactement avec le réel. Dans quelle mesure ces trois vérités se rencontrent-elles chez Corneille?
J'ai déjà dit qu'il ne fallait pas lui demander la couleur historique. Il n'en a aucune,- et si l'on se laisse prendre à ses Romains pour les raisons que
nous avons vues, on ne se trompe ni à ses Grecs, ni à ses Asiatiques, ni à ses Byzantins, ni à ses Lombards, ni à ses Huns et ses Francs, ni même à ses Espagnols : ils sont tous français, contemporains du poète et bons sujets du roi Louis XIII. C'est-à-dire que, comme rien n'existe que dans une forme particulière, tout ce que le théâtre cornélien perd du côté de la couleur historique, il le regagne en intense actualité. Il nous offre une fidèle et saisissante peinture de cette France de Richelieu, de cette classe aristocratique qui inaugurait la monarchie absolue et la vie de société. Les sujets de l'histoire ancienne y sont tournés en tragédie politique : c'est qu'autour du poète, l'histoire qui se fait, c'est de la poiitique. Jamais la politique et son alliée l'intrigue n'ont eu plus de jeu, n'ont plus occupé les esprits. Négociations à l'extérieur, transports de pouvoir et de royauté, règlements et marchandages du sort des États, trames intérieures, conspirations, révoltes, enchevêtrement des intérêts de cœur et des intérêts publics, fuites de princesses mettant les peuples aux prises, mariages de princes allumant la guerre ou scellant la paix, immolations des sentiments personnels à la dignité du rang et à la raison d'Etat, sacrifice du bien commun à la passion égoïste : c'est alors l'histoire de chaque jour, et c'est la tragédie de Corneille.
Emilie et Cinna, c'est une Chevreuse engageant un Chalais ou un Marsillac dans de dangereuses aventures : et comme il arrive souvent que l'art devance la vie, ce sera dans dix ans la Fronde, une Longueville faisant d'un La Rochefoucauld ou d'un
LE RAPPORT A LA VIE. d6î>
Turenne des ennemis du roi. La question débattue par Auguste avec lui-même et avec Livie, c'est la question aiguë en ce temps de soulèvements de grands seigneurs, qui se croient protégés par leur nom contre les suites de leurs actes : c'est Richelieu refusant à Montmorency la grâce de Boutteville, c'est Chapelain expliquant un peu plus tard l'impossibilité de faire grâce à Montmorency lui-même. Les ministres et le public affirment la nécessité des rigueurs : Corneille répond par la toute-puissance de la clémence.
L'accident de Suréna que son roi fait assassiner, c'est Guise aux Etats de Blois, c'est Concini entrant au Louvre ; c'est Wallenstein tué dans sa chambre C'est, en espèces moins sanglantes, Condé à Vincennes, Retz au château de Nantes; c'est la chute de Fouquet : meurtre ou prison, c'est le terme commun des sujets qui se font craindre de leurs maîtres.
Le spectateur de Pertharite pouvait-il ne pas songer aux événements récents d'Angleterre? Nous demeurons, nous, incrédules et froids : en i652, on se disait que Cromwell n'avait pas été moins embarrassé que Grimoald d'avoir en sa puissance la personne du roi détrôné : qu'il avait souhaité, comme Grimoald, d'en êti'e débarrassé par la fuite ou par un accident plutôt que par un jugement public et une exécution régulière. Moins de quarante ans plus tard, un autre usurpateur, le prince d'Orange, devait répéter plus fidèlement le rôle de Grimoald, et pousser le roi Jacques à une fuite précipitée par laquelle il évitait une grande perplexité, et un rôle odieux.
Il ne faudrait pas croire que Corneille travaillât sur l'actualité comme un romancier ou dramaturge d'aujourd'hui qui exploite le scandale récent ou le fait divers sensationnel. Sa tragédie n'est jamais un reportage, c'est évident. Mais la vie contemporaine l'enveloppe, l'assiège, le pénètre : elle dépose en lui mille impressions qui se retrouvent lorsqu'il aborde un sujet, qui, à son insu, dirigent son choix, et, dans quelques lignes indifférentes d'un médiocre historien lui font découvrir une tragédie puissante. Elle lui fournit la représentation précise qui réalise dans son esprit les vagues et abstraites données de l'histoire. Il pense le passé dans les formes et les conditions du présent.
Cette localisation de la tragédie cornélienne dans le présent ne se fait pas remarquer seulement dans les sujets et dans les actions, on l'aperçoit encore dans le dessin des caractères, dans l'attribution qui leur est faite de certains sentiments auxquels notre esprit a souvent peine aujourd'hui à se prêter. Les héros amoureux sont des précieux, qui croient que leur amour placé sur un bel objet les rend plus honnêtes hommes, et qui, n'étant jamais aveuglés ni affolés de passion, savent converser spirituellement sur leurs affaires de cœur. L'amour n'empêche pas ces héros, ces politiques de se conduire par des maximes héroïques ou politiques. Il est un amusement, ou plutôt un goût noble qui embellit tout à la fois et égaie des existences vouées aux rudes efforts. Même développé en profondeur, élevé à l'idéal par l'invention psychologique du poète, il relient la physionomie et comme la coupe du temps,
qui le fait dater. César fait le galant avec Cléopâtre du ton dont Condé entretenait Mlle du Vigean. Entendez Polyeucte expliquer à Néarque la puissance d'un bel œil sur les gens de sa qualité : ne dirait-on pas un courtisan donnant à comprendre à quelque a cuistre de Saint-Sulpice » qu'il n'y a point d'honnête homme sans amour?
A côté de l'amour, que de sentiments, que d'aspects et comme d'attitudes des âmes, tout en ayant d'éternels fondements dans la nature humaine, n'ont pourtant un air de vie et de réalité que si on les replace dans le milieu du xvii^ siècle, sur toutes les conventions sociales qui les soutiennent? Ces princesses dont la vocation est de sentir, d'aimer par raison d'Etat, à qui leur gloire interdit de donner jamais leur royale main à un sujet, le plus grand même et le plus noble, une Infante, une Pulchérie, une Eurydice, ne sont-elles pas les contemporaines de Marie de Gonzague aimant Cinq-Mars et épousant le trône de Pologne, de Mademoiselle demeurant vieille fille, parce que, comme fille de France, elle ne doit épouser qu'un roi d'un grand royaume? Nous serions tentés de voir des artifices, des ficelles de théâtre dans l'importance donnée à la distinction des rangs, aux inégalités de la naissance, dans l'usage que le poète fait de ces ressorts pour nouer ou dénouer ses intrigues. Il nous paraît encore naturel que des filles de ducs refusent d'épouser des bourgeois, que des bourgeois refusent leurs filles à des ouvriers : mais nous nous étonnons que le sang royal mette une distance infinie entre une amoureuse et son héroïque amant. Nous sommes
sui'pris que Corneille éprouve le besoin de faire reconnaître pour un vrai prince ce don Sanche que pendant quatre actes et demi il nous a fait admirer pour un soldat de fortune, et pour le fils d'un pêcheur : et nous ne comprenons plus quand ce héros qui criait fièrement tout à l'heure :
Ma valeur est ma race et mon bras est mon père,
dit aux grands d'Espagne quil'ont hautement méprisé, vilipendé, insulté, pour n'être pas gentilhomme : « Vous étiez dans le vrai ». Tout s'éclaircit quand on revit par la pensée dans ce xvii" siècle, où rien ne dispensait d'être né, où Madame faisait biffer sur un registre le nom de Bavière dont Mme de Dangeau, née du mariage morganatique d'un électeur, avait signé; où le maréchal Fabert, faute de quelques « quartiers )),ne pouvait recevoir 1' « Ordre »; où un Turenne croyait se grandir en se prétendant prince, où les princes étrangers avaient dispute contre les pairs pour la préséance, les pairs contre les présidents à mortier; où c'était une affaire d'avoir le tabouret ou le fauteuil dans une visite, le Monsieur ou le Monseigneur dans une lettre, le Pour M. un tel ou le M. un tel sur la porte d'un logis dans les voyages de la cour; où les reines se morfondaient à attendre leur chemise, quand il n'y avait pas là de main assez qualifiée pour la leur présenter, ou quand deux mains également qualifiées se la disputaient.
Et ce machiavélisme, tant reproché au pauvre Corneille comme une chimère subtile de sa normande cervelle, n'est-ce pas l'esprit même de cette
diplomatie si confiante en ses négociations, si habile à élever et à lever les difficultés, si experle aux combinaisons, si peu étonnée de faire échec aux alliés avec les ennemis, qui savait dans la préparation d'un traité changer peu à peu de camp, et se ti'ouver à la signature dans le parti opposé à celui dont elle était aux préliminaires, qui excellait à concilier sans résoudre, à semer dans les conventions de paix les prétextes de guerre, et à détruire les contrats apparents par les articles secrets? N'estce pas aussi l'esprit de ces cours et de ces factions, où l'on voit des intrigants comme Retz, des entremetteuses comme la Palatine, des maîtres fripons comme Mazarin, mener les affaires en partie double, et tenir à l'ordinaire deux marchandages ouverts pour s'adjuger enfin au plus offrant?
Que la tragédie de Corneille reprend de couleur et de vie, quand on la lit l'imagination pleine de l'histoire politique du temps! Comme elle paraît une lumineuse concentration des traits moraux épars dans les mémoires de Retz et de Saint-Simon, dans les lettres et les papiers des ministres et des ambassadeurs! Elle est à peu près à la France de Louis XIII ce que le Rouge et le Noir ou le roman de Balzac sont à la France de Charles X ou de Louis- Philippe.
Mais entrons encore plus avant dans les âmes : on ne conteste le plus souvent la psychologie de Corneille que parce que, dans le champ illimité de l'activité morale, il a pris son point de vue d'après la réalité qui s'offrait le plus visiblement à ses yeux. L'homme dont il a donné la formule idéale, le type
général, c'est son contemporain, c'est le Français lie la première moitié du xvii* siècle. Il est possible «{lie ce type ne soit plus communément réalisé aujourd'hui, et que le type d'une génération plus récente, dégagé par Racine, tombe plus fréquemment sous notre expérience. Du sentiment, de l'intelligence, et pas de volonté, des aspirations, des rêves, et pas d'action, de la passion qui fuse en gestes et en mots, de la faiblesse emballée, et, chez les meilleurs, des capacités de souffrir infiniment profondes ou délicates, c'est, dans notre temps, ce qui nous paraît le réel. Mais ce ne l'était pas, ce ne pouvait l'être pour Corneille, entre i63o et 1640. J'ai démontré ailleurs * que ce qu'il avait vu, un autre l'avait vu de même, et cet autre est Descartes : le poète et le philosophe se sont rencontrés dans leur psychologie et leur morale, dans leurs jugements sur la passion, l'amour et la volonté. S'ils se sont rencontrés, ce n'est pas que l'un ait instruit l'autre : c'est que la même réalité imprégnait leurs esprits, nourrissait leur expérience, et que la même nature offi^ait des sujets à l'analyse du philosophe, des modèles à l'art du poète.
Cet homme, d'après qui se construisent le Traité des passions et Cinna ou Nicomède, c'est le rude gentilhomme qui est né aux dernières années du XVI* siècle, après que vingt ans d'anarchie avaient éteint les splendeurs italiennes de la Renaissance; c'est le fils des guerres civiles, d'abord presque illettré, énergique et souple. Incapable de