‹ Corneille inconnuChapitre 11 sur 50 · Forsitan et nomen novit uterque meum · texte numérisé non relu

Forsitan et nomen novit uterque meum

'ARACTÈRE DU POÈTE.

parler ainsi de soi-même. On pardonnera toujours à un liomme célèbre de se moquer de ses ennemis, et de les rendre ridicules, mais ses propres amis ne lui pardonneront jamais de se louer. »

Voltaire, ce jour-là, était d'une délicatesse bien chatouilleuse. Il se sentait moins confit en modestie , lorsqu'à la première représentation de son Œd'qje édulcoré et enjolivé, il criait aux spectateurs : « Applaudissez, c'est du Sophocle. »

L' Excuse à Ariste, paraissant au lendemain du Cid, souleva des tempêtes. Les ennemis du poëte s'en firent une arme. Les indifférents eux-mêmes, ceux qui prétendaient à l'impartialité, à la tolérance, affectèrent de s'en montrer offensés. L'auteur d'une dissertation intitulée : le Jugement du Cid, composé ]^ar un bourgeois de Paris, marguïllier de sa imroisse, ajoute à la suite de quelques critiques sévères :

« J'ai voulu un peu rabattre cette grande vanité de Corneille, et faire comme ces soldats romains qui mêlaient quelques traits de moquerie à leurs empereurs parmi leurs chants de triomphe pour réprimer un peu leur joie.

« Il faut aussi que nous confessions que cet auteur, qui ne s'attendait pas à un aussi grand applaudissement, n'a pu supporter cette haute fortune^ et, se sentant élevé de terre et emporté sans ailes par ce vent populaire, il n'a pas su ce qu'il

devenait, et est tombé lourdement cjuand il s'est voulu fier sur ses forces, en se louant lui-même par une misérable Lettre a Ariste, où il s'est étendu en des vanités insupportables. Scudéry a bien eu quelques raisons de s'opposer à cette déification qu'il faisait de lui-même sans en demander permission à Jupiter. Il faut qu'il songe à se purifier auparavant de ce qui se trouve encore en lui de terrestre et de mortel. Il faut prier ses amis de l'avertir de ne pas se laisser aller à la vanité. Le pubHc a intérêt qu'il ne perde pas l'esprit, afin qu'il fasse encore des pièces de pareille force... »

La lutte augmenta la fierté de Corneille'. On sait comment il tint tête à ses adversaires, et combien difficilement il consentit à se soumettre au jugement de l'Académie. Nous n'avons pas à revenir sur cet épisode orageux et très-connu de sa vie. On nous permettra toutefois de nous arrêter un instant à l'épître dédicatoire de ta iSuivante, morceau fort curieux sous plusieurs rapports. Cette dédicace fut écrite vers le mois d'août 1637. Elle contient une partie critique très-remarquable, et dont nous aurons à nous occuper plus tard. Quant au début, il se ressent du mécontentement profond qu'éprouvait alors le poëte. Grâce à cette page, nous pouvons lire à livre ouvert dans son esprit.

« Je vous présente, dit-il, s'adressant à un personnage imaginaire, une comédie qui n'a pas été

CARACTÈRE LU TUÉTE. 61

également aimée de toutes sortes d'esprits. Beaucoup, et de fort bons, n'en ont pas fait grand état, et beaucoup d'autres l'ont mise au-dessus du reste des miennes. Pour moi , je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons avis, de c{uelque part c{ue je les reçoive. Je traite toujours mon sujet le moins mal qu'il m'est possible, et après y avoir corrigé ce qu'on m'y fait connaître d'inexcusable, je l'abandonne au puljlic. Si je ne fais pas bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai des vers à sa louange , au lieu de le censurer. Chacun a sa méthode ; je ne blâme point celle des autres, et me tiens à la mienne. Jusques à présent je m'en suis trouvé fort bien : j'en chercherai une meilleure quand je commencerai à m'en trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation de mes ouvrages m'obligent infiniment: ceux qui ne les approuvent pas peuvent se dispenser d'y venir gagner la migraine; ils épargneront de l'argent et me feront plaisir. Les jugements sont libres en ces matières et les goûts divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens admirer des endroits sur qui j'aurais passé l'éponge, et j'en connais dont les poèmes réussissent au théâtre avec éclat, et cpii, pour principaux ornements, y emploient des choses que j'évite dans les miens. Ils pensent avoir raison, et moi aussi : qui d'eux ou de moi se tronipe, c'est ce qui n'est pas aisé à juger. »

Interrompant à un certain endroit le discours en prose, et donnant carrière à sa veine poéticiue, il commente et développe à sa façon une pensée déjà exprimée par Rotrou dans l'élégie sur la Veuve :

Je vois d'un œil égal croître le nom d'autrui,

Et tâche à m'élever aussi haut comme lui,

Sans hasarder ma peine à le faire descendre.

La gloire a des trésors qu'on ne peut épuiser.

El plus elle en prodigue à nous favoriser,

Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre.

On parle ainsi lorsc|u'on a le vent eii poupe et que tout vous sourit: mais gare à une bourrasque d'adversité ! Elle vous prend à Timproviste. La bonne opinion personnelle a beau subsister dans sa force : venant à se heurter aux caprices ou aux lassitudes du public, elle dégénère insensiblement en une mélancolie, non exempte de noblesse, qui ne domine le découragement que par l'énergie de l'affirmation intérieure. On met une sorte de plaisir amer à exagérer la grandeur de la chute, parce qu'on se révolte contre ce qu'elle a d'injuste, d'immérité. Corneille, en protestant contre les défaites, assez rares en somme, qu'il a éprouvées au théâtre, n'est arrivé qu'à les souligner davantage, à leur donner plus de retentissement, à les mettre en relief. La postérité et même les contemporains s'en

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seraient moins aperçus, s'il avait témoigné lui-mùme moins de surprise et de mécontentement. Voyez la préface de Pertliarite :

« La mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m'avertit qu'il est temps que je sonne la retraite. Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même^ que d'attendre cju'on me le donne tout à fait; et il est juste qu'après vingt années de travail, je commence à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode'. J'en remporte cette satisfaction , que je laisse le théâtre français en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et du côté de l'art et du côté des mceurs. Les grands génies qui lui ont prêté leurs veilles de mon temps y ont beaucoup contribué , et je me flatte jusqu'à penser que mes soins n'y ont pas nui. Il en viendra de plus heureux après nous qui le mettront à sa perfection et achèveront de l'épurer. Je le souhaite de tout mon cœur. Cependant, agréez que je joigne ce malheureux poëme aux vingt et un qui l'ont précédé avec plus d'éclat; ce sera la dernière importunité que je vous ferai de cette nature... »

Il faut être Achille ou Corneille pour avoir le droit de se retirer aussi fièrement sous sa tente. Le public reçut avec respect la verte mercuriale

1. C'est celle ironie d'auleur accoutumé aux applaudissements que Fonlenelle a eu le tort de prendre au sérieux et qui a servi de point de départ à la légende.

«54 CunXEILLE INCONNU.

qui lui était adressée, et ne garda point rancune au poëte. Lorsqu'il reparut en 1059, avec Œdipe, la joie de tous fut sincère , et l'admiration se fit jour avec une spontanéité touchante. L'enthousiasme, on le sait, fut grand encore aux représentations de 6'ertoj'iics , d'Otlion et de Soplionisde; mais, dans la gloire comme dans Tamour digne de ce nom, il y a une première fleur, un premier enivrement,, un premier prestige qui ne se retrouve jamais. Qu'on me passé un rapprochement qui ne saurait être une comparaison; je l'emprunterai à l'ordre des faits purement historiques. Wagram, Dresde, Champaubert sont de belles journées ; j'ose penser toutefois que si Ton avait interrogé Napoléon sur ses sentiments secrets, il aurait avoué que ses dernières victoires l'avaient laissé moins satisfait de lui-même et des autres que Marengo et Austerlitz. On peut ensuite gagner cent batailles, mais on n'a qu'un Marengo dans sa vie. On peut donner Œdipe et iSertoriv.s aux applaudissements unanimes de la cour, mais on n'entend qu'une fois en son âme et dans le public ce concert flatteur, ce murmure délicieux qui suivit le Cid, Horace, Cinna. Après certains succès, il n'y a plus moyen de croître; se maintenir ne suffit plus et paraît une tâche ingrate. La réputation de Corneille, consi:dérable avant le Cid^ s'était changée en une gloire immense après cette tragédie. Cette gloire dans tout

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son éclat dura plus longtemps C{u'on ne Ta dit, (|ue 'Voltaire ne Ta écrit, cjue Corneille lui-même ne Fa pensé.

« Il serait malaisé, nous assure Perrault dans ses Hommes illustres, publiés en 1608, d'exprimer les applaudissements que les ouvrages de Corneille reçurent. La moitié du temps «qu'on donnait aux spectacles s'employait en des exclamations qui se faisaient de temps en temps aux plus beaux endroits ; et lorsque, par hasard, il paraissait luimême sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoublaient, et ne finissaient point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de tant de gloire. »

Une renommée si éclatante ne se dissipe pas eu quelques années; elle s'étend, au contraire, elle va remplir et conquérir le monde, (ju'arrive-l-il alors ? Plus vaste, elle est en quelque sorte moins palpable. On dirait qu'en rayonnant au loin , la fiamme, au foyer même, a perdu de son intensité. Ce n'est qu'une illusion : la renommée, après avoir fait le tour du monde, revient au loffis plus solide et plus splendide; il s'agit seulement d'avoir la patience de l'attendre. L'Italie n'avait point tardé, selon ce que nous apprend Perrault, à comprendre le génie de Corneille, et à lui rendre hommage :

« Tout Paris a vu un cabinet de pierres de rapport fait à Florence, et dont on avait fait présent

au cardinal ]\Iazarin, où, entre les divers ornements dont il est enrichi, on avait mis aux quatre coins les médailles ou portraits des quatre plus grands poètes qui aient jamais paru dans le monde, savoir : Homère, Virgile, le Tasse et Corneille. On ne peut pas croire qu'il entrât de la flatterie dans ce choix, et qu'il n'ait été fait par la voix publique, non-seulement de la France, mais de l'Italie même, assez avare de pareils éloges. Cette espèce d'honneur n'est pas ordinaire, et peu de gens en ont joui, comme M. Corneille, pendant leur vie. »

L'admiration pour l'auteur à'Horace n'était ni moins profonde ni moins générale en Angleterre et en Hollande. Nous avons là-dessus le témoignage positif de Saint-Evremond, qui lui écrivait vers 166G :

« Si vous aviez à remercier tous ceux qui ont les mêmes sentiments que moi de vos ouvrages, vous devriez des remerciements à tous ceux qui s'y connaissent. Je vous puis répondre que jamais réputation n'a été si bien établie que la vôtre en Angleterre et en Hollande. Les Anglais, assez disposés naturellement à estimer ce qui leur appartient, renoncent à cette opinion, souvent bien fondée, et croient faire honneur à leur Ben-Johnson de le nommer le Corneille de l'Angleterre. M. Waller, un des plus beaux esprits du siècle, attend toujours vos pièces nouvelles, et ne manriue pas d'en tra-

duire iiu acte ou deux en vers anglais pour sa satisfaction particulière. Vous êtes le seul de notre nation dont les sentiments aient l'avantage de toucher les siens. Il demeure d'accord qu'on parle et qu'on écrit bien en France. « Il n'y a que vous, dit-il, de tous les Français, qui sache penser. » M. Vossius, le plus grand admirateur delà Grèce, qui ne saurait souffrir la moindre comparaison des Latins aux Grecs, vous préfère à Sophocle et à Euripide. »

Cette page de Saint-Évremond est aussi explicite que décisive. Elle rejoint et complète l'anecdote racontée par Perrault. Nous avons tenu à la citer sur-le-champ, sans faire mention de la lettre de Corneille à laquelle elle sert de réponse. Nous ne pouvons toutefois négliger cette lettre, qui est d'une extrême importance. Si Corneille, ainsi que le croit M. Taschereau, atteignit au comble de la réputation vers 1659, on peut également affirmer que dès IGGG, il était plongé au plus profond de l'angoisse et de la souffrance. Ce terrible état moral, dont l'aggravation est très-sensible dans la préface de Pulchérie (1G72), devait se prolonger jusqu'en 1677, et aboutir à ce trop fameux Remerciment au Roi, qui en est l'expression éloquente, et, ne craignons pas de le dire, excessive. L'interprétation de cette pièce de vers est très-délicate, et il nous semble que l'on s'est trop hâté d'y voir,

(ÎS iijRNEILLE LW'uXXr.

SOUS la fierté de la revendication, l'aveu probant d'une série d'insuccès. Nos lecteurs, édifiés déjà sur Taccueil que reçurent les derniers ouvrages de l'illustre tragique, et mis en garde contre les exagérations de la douleur, ne seront sans doute pas éloignés d'admettre que, sur le chapitre des faits, le témoignage de Corneille contre lui-môme ne prouve rien. Il se trompait ; mais quelles étaient les causes de son erreur? C'est ce que nous allons essayer d'éclaircir.

Ce que nous nommons aujourd'hui le répertoire n'existait pas , ne pouvait point alors exister au théâtre. Corneille, Racine, Molière, le créaient, rétablissaient pour plusieurs siècles, mais sans être à même de profiter des avantages pécuniaires qu'assure maintenant pendant leur vie, aux auteurs célèbres, un répertoire définitivement institué. De droits d'auteur que l'on pût percevoir régulièrement, et qui, pour un écrivain fécond, devinssent une espèce de rente, il n'en existait pas davantage. Corneille, il est vrai, vendait ses tragédies aux comédiens ; mais, outre que la somme touchée était fort modeste, cette vente avait lieu à peu près une fois pour toutes, sauf le cas de rachat par une autre troupe. Le bénéfice de l'auteur était très-mince. Ajoutez à cela que les théâtres de province s'emparaient de la pièce, et la jouaient sans acquitter aucune rétribution. On était loin du

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temps où Beaumarchais songerait à fonder une société des auteurs dramatiques destinée à sauvegarder leurs intérêts '.

Corneille était donc pauvre, malgré le nombre, l'importance et le succès de ses ouvrages. On s'est étonné de cette pauvreté. De Tallemant à Voltaire, les détracteurs n'ont pas man({ué pour prononcer, les uns le mot d'avarice, les autres celui d'incurie, et pour regretter hypocritement que le créateur de tant d'œuvres admirables eût si souvent sollicité la générosité du souverain et même celle des riches particuliers. Nous n'avons pas la prétention de traiter en dix lignes ce qui se rapporte aux soucis d'intérieur et aux embarras pécuniaires

1. « Les productions tragiques ou comiques de Hardy se payaient trois écus la pièce. Ce n'était pas bien clier, mais il faut dire aussi qu'elles ne valaient guère mieux. A dater de Corneille, les comédiens commencèrent à payer un peu plus cher les ouvrages de théâtre, néanmoins c'était toujours un prix fixe débattu entre l'auteur et les acteurs, prix très-minime encore et qui n'empêchait pas le grand Corneille de mourir de faim ou à peu près et d'être obligé de recourir à l'affligeante industrie des dédicaces au plus offrant. » Ces quelques lignes sont tirées du travail, si remarquable et si complet, que M. Louis de Loménie a publié sur Beniniian-hais et son femps. 'Il faut lire, dans cet ouvrage, tout le chapitre XIX, si Ton veut savoir au juste combien la situation des auteurs dramatiques était précaire sou? Louis XIV. et même jusque vers la tin du siècle dernier,

10 CORNEILLE INfON^'U.

de Corneille. D'ailleurs, nous aurons occasion d'y revenir. Un seul point nous importe en ce moment : ce grand homme, vieillissant et chargé de famille, ne pouvait subsister de son travail qu'à la condition de voir s'élever le prix de ses pièces, et d'être, à peu de chose près, le maître unique de la scène. Il l'avait été longtemps; il en avait eu presque le monopole. Lorsque son génie lui eut suscité des imitateurs, la concurrence se fit sentir, et cette concurrence, qui avait pour effet d'empirer la pénible position du poëte^ était pour lui un sujet continuel de tristes réflexions.

Au-dessus de ces naturelles et légitimes considérations d'intérêt s'en plaçaient d'autres qui touchaient exclusivement à la question d'art. L'auteur de Polyeucte a toujours poursuivi un but, cherché à réaliser un idéal. Le triomplie de sa conception littéraire et dramatique — le moment n'est pas venu encore pour nous de la caractériser — a été l'ambition, le vœu noblement;, hautement exprimé, de toute sa vie. L'avenir de notre théâtre, à ses yeux, consistait dans la représentation et la glorification de types héroïques, placés dans des cadres trèsvariés, subordonnant inflexiblement, ou même rejetant tout à fait dans l'ombre les parties faibles, ou seulement trop sensibles, de la nature humaine. Certes, si quelqu'un put jamais se flatter d'imprimer en ce sens une direction aux artistes et au

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public, c'était rauteur applaudi de tant d'œuvres hors ligne. Aussi son désappointement fut-il extrême, son cliagrin très-vif, lorsque le succès des premières pièces de Racine vint révéler dans la nation un goût nouveau. La grandeur morale de Corneille est assez incontestable pour qu'il n'y ait pas lieu à réfuter le reproche de jalousie qui lui a été adressé quelquefois. Non, Corneille ne fut point jaloux de Racine: mais l'accueil fait aux productions de celui-ci, à des productions qui semblaient au vieux tragique la condamnation de son système théâtral, par ce môme public auquel il se flattait d'avoir inculqué sa manière de sentir et de comprendre l'art, lui porta un coup terrible, profondément ressenti. 11 crut sincèrement à une décadence momentanée de la tragédie, comme à l'infidélité des spectateurs. Corneille était dans cette disposition, lorsqu'il écrivait à Saint-Evremond :

« Vous m'honorez de votre estime en un temps où il semble qu'il y ait un parti fait pour ne m'en laisser aucune. Vous me soutenez . quand on se persuade qu'on m'a abattu, et vous me consolez glorieusement de la délicatesse de notre siècle, f[uand vous daignez m'attribuer le bon goût de l'antiquité. C'est un merveilleux avantage pour un homme qui ne peut douter que la postérité ne veuille bien s'en rapporter à vous. Aussi je vous avoue, après cela, que je pense avoir quelque droit

CORNEILLE IXCÛXXU.

à traiter de ridicules ces vains trophées qiron établit sur le débris imaginaire des miens, et de regarder avec pitié ces opiniâtres entêtements qu'on avait pour les anciens héros refondus à notre mode. »

Nous voici maintenant tout préparés à lire le Remerciment au Roi. On comprend que cette pièce ait reçu plusieurs interprétations. Cela tient à ce que l'inspiration n'y est pas une. L'accent de la plainte s'y fait sans doute remarquer; mais il n'a rien de commun avec le ton de l'humilité ou de l'abdication. Corneille déplore l'abandon où il croit que ses pièces sont laissées; il n'y souscrit en aucune façon. Au contraire, il forme solennellement appel devant le roi contre le mauvais goût du public, responsable par ses défaillances des voies périlleuses où s'engage l'art dramatique. Du moins il peut se rendre témoignage , en ce qui le concerne, d'avoir combattu jusqu'au bout, et de ne s'être point, en quelque sorte, déserté lui-même. Voilà ce qui l'amène, après avoir rendu grâces au roi de vouloir bien ressusciter sur la scène quelques-uns de ses plus célèbres ouvrages, à lui dire:

Achève : les derniers n'ont rien qui dégénère, Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père : Ce sont des malheureux étouffés au berceau. Qu'un seul de tes regards tirerait du tombeau. On voit Serforiiis, Œdipe et Rodorjunr

CARACTERE DU PUÈTE.

Rétablis par ton choix dans toute leur fortune; Et ce choix montrerait qivO//ion et Surcna iSe sont pas des cadets indignes de Clnna. Snphonisbe à son tour, Atlila, Pulchérie Reprendraient pour te plaire une seconde vie ; Aycsilas en foule aurait des spectateurs, Et Bérénice enfin trouverait des acteurs '. Le peuple, je l'avoue, et la cour les dégradent : J'affaiblis ou du moins ils se le persuadent ; Pour bien écrire encor j'ai trop longtemps écrit, Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit ; Mais contre cet abus que j'aurais de suffrages Si tu donnais les tiens à mes derniers ouvrages ! Que de tant de bonté l'impérieuse loi Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi ! Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes, Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines Diraient-ils à l'envi, lorsque Œdipe aux abois De ses juges pour lui gagna toutes les voix. Je n'irai pas si loin et si mes quinze lustres Font encor quelque peine aux modernes illustres, S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner Je n'aurai pas longtemps à les importuner.

Ces beaux vers placent riiistorien littéraire dans une situation très-délicate. Sans doute il est per-

1. Ce vers appelle une explication : Tifc et Bérénice d^wait été joué, on s'en souvient peut-être, par la troupe de Mo • lière au Palais-Ro3-al, en 1610. Corneille reçut à cette occasion 2,000 livres pour ses droits d'auteur. C'était libéralité, disons mieux, générosité de la part de Molière, car, depuis le 21 novembre, on jouait Bérénice de Racine à l'hôtel de

siiadé, comme le poëte. que les dernières Irag'édies ne sont pas indignes de leurs aînées, ou du moins que l'air de famille s'y reconnaît encore à plus diin trait admirable; d'autre part, s'il demeure inflexiblement sur le terrain 'des faits , il lui est

Bourgogne, et il était à prévoir que l'avantage, dans cette lutte, resterait à Fauteur à'Androinaque. Le grand poëte comique faisant taire, par respect pour le génie, la prudence ordinaire du directeur, mit son théâtre et ses meilleurs acteurs, notamment Baron chargé du rôle de Domitian, à la disposition de Corneille. Il fit plus. Le Bourgeois cjentil- Jiomme était alors dans sa nouveauté et tout annonçait qu'il tiendrait longtemps Taffiche : Molière ne voulut pas attendre que la vogue de cette comédie fût épuisée. Pour faire représenter Tite et Bérénice sur-le-champ, dans les meilleures conditions, il décida que les deux pièces alterneraient, et •que chacune d'elles successivement serait donnée trois fois consécutives. Elles se partagèrent ainsi la scène jusqu'à la fin de l'année théâtrale, c'est-à-dire jusqu'au 11 mars 1611. jour de la clôture de Pâques. M. Taschereau. auquel nous empruntons ces renseignements, nous apprend que, les deux premiers jours, les recettes de Tite et Bérénice furent très-productives. Des quinze recettes suivantes, les unes furent encore importantes, les autres moyennes ; mais, malgré le renfort d'une seconde pièce, les quatre dernières demeurèrent presque nulles. Après Pâques, on reprit le Botirgeois gentilhonnne, mais, au grand regret de Molière, il n'y eut pas lieu de donner de nouveau Tile et Bérénice. C'est là ce que Corneille considérait comme un abandon, et ce dont, cinq ans après, il croyait devoir se plaindre dans son Rcnifrcimenl aii roi.

r'ARACTÈRE DU POÈTE. 15

bien difficile de souscrire sans réserve aux plaintes et aux récriminations de Corneille contre le public. Par un respect qui nous semble bien entendu, par zèle pour la renommée de Timmortel tragique, il est contraint de réfuter ou plutôt de rectifier ses assertions.

Est-il question des poésies légères, des compositions lyriques, le débat change d'aspect, mais il y a toujours débat. C'est alors contre le poëte dramatique qu'il faut batailler. Si vous louez ses (ouvres, ne lui parlez que de celles qui se sont produites sur la scène, c'est à peine s'il connaît les autres ou s'il daigne s'en souvenir. Il vous répondra^ avec un parfait détachement, sur ce chapitre :

Mon génie au théâtre a voulu m'attaclier.

Partout ailleurs je rampe et ne suis plus moi-même.

Cette haute idée de la dignité particulière à la poésie dramatique. Corneille se l'est faite de trèsbonne heure, car nous le voyons exprimer la même pensée au début de sa carrière, dans VExcusatio ù l'archevêque de Rouen, si riche en indications sur sa biographie morale :

« Arrachée à son grand théâtre, c'est à peine si ma muse parvient à se faire entendre ; elle bégaie et ne se risque point à parler par sa propre bouche. Là sont mes limites, ne me cherchez pas en

dehors : le théâtre fermé, il ne faut plus attendre de vers de moi '. »

C'est l'auteur de Mélite qui parle. Les pièces qu'il vient de désigner, de rappeler, sont Ja Galerie du Palais, la Veiwe. Notez bien que la tragédie de Médée n'est pas encore écrite. A mesure que se déploiera le génie de Corneille, que s'étendra sa réputation, nous verrons s'affermir et s'accroître l'estime du poëte pour son oeuvre dramatique, et nous verrons aussi tout naturellement ses préférences se déplacer. Elles abandonneront certaines parties de son théâtre pour se reporter sur d'autres. Ces comédies qu"il regardait avec tant d'indulgence, tant de complaisance môme, en 1034, voici comment il les traite en 1649, dans une lettre à ]\I. de Zuylichem, en s'excusant de n'avoir rien produit de nouveau , à cause des désordres de la Fronde.

« ... Pour ne pas paraître devant vous tout à fait les mains vides, je me trouve réduit à vous envoyer deux recueils de mes ouvrages qui n'ont rien de nouveau que l'impression. Je crois toutefois que le premier n'a pas eu assez de réputation pour

1. Vix sonal a magno diviilsa camsena tlieatro, Blsesaque iiil proprio subliuet ore loqui. Hi mihi sunt fines, nec me quœsiveris extra :

Carminibus ponent clausa theatra moduin.

(AnACTÉRE bV ruETE.

aller jusqu'à vous '. Ce sont les péchés de ma jeunesse et les coups d'essai d'une muse de province qui se laissait conduire aux lumières purement naturelles, et n'avait pas encore fait réflexion qu'il y avait un art de la tragédie, et qu'Aristote en avail laissé des préceptes. Vous n'y trouverez rien de supportable qu'une Médée , qui véritablement a pris quelque chose d'assez bon à celle de Sénèque, el ne l'a pas tellement défigurée qu'il ne lui reste une partie de ses grâces. »

Voilà les comédies bien et dûment condamnées. Plus Corneille s'éloignait de ses premières productions, plus il s'étonnait d'avoir pu condescendre à une familiarité de style en désaccord avec son goût pour le noble et le sublime. Il se promettait de n'y point retomber, et poussait si loin la susceptibilité, l'inquiétude à ce sujet, qu'il en vint presque à concevoir des doutes sur l'élévation des vers de Po- Vijeucte. « J'ai fait Pompée, écrit-il dans l'épître qui précède le Menteur, pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de Poïyeucte si puissants que ceux de Chino , et leur montrer que j'en saurais bien retrouver la pompe, quand le sujet le pourrait souffrir. » La même préoccupation reparaît dans l'examen de Pompée. « Pour le style, il

1. Ce volume comprend les premières pièces depuis Mclilc jusqu'à Vlllusion inclusivement.

78 CORNEILLE IXCUXNU.

est plus élevé en ce poome qu'en aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les vers les plus pompeux que j'aie faits. » Nous sommes avertis. Le poëte n'appréciera désormais dans son œuvre que les parties destinées à exprimer son idéal dans un langage ample et majestueux. Le reste a disparu pour lui. Il l'oublie, le dédaigne, ne le veut plus voir. En se montrant si peu soucieux de la variété de ses dons naturels, Corneille commettait une erreur, une faute. Il jetait sur toute une branche de ses productions un discrédit immérité; enfin, il préparait des circonstances atténuantes aux négligences et aux légèretés de l'avenir. Un écrivain, dont nous aurons à citer le témoignage lorsque nous examinerons les ceuvres lyriques de notre poëte, M. Eugène Noël a dit excellemment : « Corneille n'ayant foi en son génie que pour le théâtre, a donné lieu le premier à l'injustice pour ses poésies volantes, à force de les déprécier. On l'a cru sur parole, et pourquoi? Parce que, même en se dépréciant, il restait admirable. De qui sommesnous dupes ici ? De son propre génie ' . »

C'est aussi notre sentiment. De même que Cor-

i. Notice sur Pierre Corneille au tome II de V Anthologie Crépet. — Dans son très-agréable volume intitulé : Rouen, j/ronienades et causeries, M. Noël a écrit deux intéressants chapitres sur la vie familiale et provinciale de Pierre Corneille, sur ses relations avec Molière et les parents de Pascal.

neille, impatient des demi-succès, les transformait en échecs dans son imagination et dans ses propos, de même, non plus, il ne se souciait point assez de prouver avec éclat la souplesse et la variété de son talent. Il n'a pas été un bon économe de sa gloire.

Nous avons dû faire une part considérable à cette injustice d'un grand homme envers lui-môme parmi les causes diverses c|ui ont fâcheusement agi sur la destinée de son œuvre et en ont à la longue obscurci des parties dignes, selon nous, d'intérêt et de durée.

Cette cause valait la peine d'être mise en lumière. Mais, si importante c|u"elle soit, elle n'est pas la seule. Plus d'une restriction, plus d'une attaque est venue du dehors. Le siège de l'œuvre de Corneille a été fait par le dix-huitième siècle presque tout entier, et c'est Voltaire qui, son Commentaire à la main, a donné l'assaut. Toutefois, dès la fin du dix-septième siècle, une brèche avait été pratiquée. Deux coups violents avaient ébranlé et disloqué ce vaste monument. Dans la première édition des (7f//'fff^è;'^5 (1687-1G88), La Bruyère disait en une phrase sibylline, qui aurait pu être plus correcte : « Les premières comédies de Corneille sont sèches, languissantes et ne laissaient pas espérer cj[u'il dût ensuite aller si loin, comme ses dernières fojit qu'on s'étonne qu'il ait pu tom^

80 CORNEILLE LXCuXXU.

ber de si haut '. » La limitation était déjà posée, indiquée, mais elle se perdait en quelque sorte dans un jugement général que nous n'avons pas à examiner. D'ailleurs, les Caractères, très-discutés à leur apparition, n'eurent pas tout d'abord l'autorité dont ils sont en possession aujourd'hui.

Boileau-Despréaux appuya davantage et ne ménagea point les développements. Dans ses Réflexions sur le traité du sudlir/ie, publiées en 1694, il traça impérieusement autour de l'œuvre du grand tragique un cercle qui ne devait être élargi que de nos jours. Tous les écrivains du temps de Louis XV (pour nous borner à ceux-là) n'ont fait que développer l'opinion péremptoire émise par Despréaux. Ils Font adoptée sans la moindre discussion, sans vérification aucune. Ce passage des Réflexions sur Longin est un arrêt dont on s'est borné à broder le dispositif en s'y soumettant avec une docilité surprenante. Relisons-le sans le discuter, ce qui nous écarterait en cet instant de notre rôle d'historien, mais d'assez près pour en bien saisir l'esprit et indiquer dès à présent quelques réserves.

« Corneille est celui de tous nos poètes qui a fait le plus d'éclat en notre temps; et on ne croyait

1. Ce second membre de phrase date de la quatrième édition (1689).

iaiultere du ruETE. 81

pas qu'il put jamais y avoir en France un poëte digne de lui être égalé. Il n'y en a point, en effet, qui ait plus d'élévation de génie, ni qui ait plus composé. Tout son mérite pourtant, à l'heure qu'il est, ayant été mis par le temps comme dans un creuset, se réduit à huit ou neuf pièces de théâtre qu'on admire, et qui sont, s'il faut ainsi parler, comme le midi de sa poésie, dont l'orient et l'occident n'ont rien valu. Encore dans ce petit nombre de bonnes pièces, outre les fautes de langue qui y sont assez fréquentes, on commence à s'apercevoir de beaucoup d'endroits de déclamation qu'on n'y voyait point autrefois. Ainsi, non-seulement on ne trouve point mauvais c[u'on lui compare aujourd'hui M. Racine, mais il se trouve même quantité de gens qui le lui préfèrent. La postérité jugera qui vaut le mieux des deux ; car je suis persuadé que les écrits de l'un et de l'autre passeront aux siècles suivants : mais jusque-là ni l'un ni l'autre ne doit être mis en parallèle avec Euripide et avec Sophocle, puisque leurs ouvrages n'ont point encore le sceau qu'ont les ouvrages d'Euripide et de Sophocle, je veux dire l'approbation de plusieurs siècles. »

Le jugement est dur. Que dis-je, un jugement ; c'est presque une exécution. L'orient de la poésie de Corneille, c'est-à-dire les comédies et Médée^ n'a rien valu : ceci est net. L'occident pas davan-

82 CORNEILLE INCuXNU.

tage; et par cet occident il faut entendre tout ce que le tragique a produit à partir (^Iléradius. Nous obtenons ainsi les huit ou neuf pièces qui sont exceptées de la condamnation générale. Encore la bonne foi commanderait-elle probablement d'en retrancher la Sjdte du Menteur et Théodore, que Despréaux devait tenir en médiocre estime. Restent donc six ou sept tragédies que le critique est bien loin de regarder comme irréprochables. Il y signale, il y blâme des. fautes de langue assez fréquentes et beaucoup d'endroits de déclamation. Pas une preuve à l'appui, pas une démonstration de détail. Aucune pièce n'est citée comme bonne ou comme mauvaise. La sentence, très-ferme d'accent, très-positive dans son ensemble , demeure , quant à son application , enveloppée d'une certaine obscurité.

Ce qui donne beaucoup à penser après les marques d'une sévérité si extrême dont les motifs ne sont point allégués, c'est la conclusion que Despréaux en tire immédiatement. Corneille, limité et diminué comme il vient de l'être, n'est plus sans rival ; on peut lui comparer Racine. On est même autorisé, jusqu'à un certain point, à le lui préférer. Cette seconde partie de la page affaiblit un peu la première. La sincérité, la loyauté de Roileau ne sont point, do notre part, l'objet d'un doute. Nous aimons à croire que, dans son appré-

CAROCTÈRE LU PuÈTE. 83

ciation de Pierre Corneille, il ne s'est laissé dominer ni par la mauvaise humeur que pouvaient lui causer les admirateurs, souvent intolérants, parfois inconsidérés, du grand tragique, ni par le désir de mettre à néant leurs prétentions, une fois pour toutes, en insinuant, — de manière à ce qu'on ne pût pas s'y tromper, — la supériorité de Racine sur son glorieux prédécesseur. On ne saurait nier, cependant, que ce jugement aurait plus d'autorité s'il ne se trouvait consigné dans une série de remarques polémiques dirigées contre Perrault et ceux qui partageaient son opinion dans la ({uerolle entre les Anciens et les ÎModcrnes. Or, le frère et le neveu de Corneille s'étaient rangés du côté de Perrault et témoignaient en toute occasion leur hostilité persistante contre Racine '. Ce n'étaient pas là des raisons suffisantes pour entraîner Fimpartial Boileau à commettre une injustice; c'était assez peut-être pour donner moins d'indulgence à sa pensée, plus de mordant à sa plume.

Nous ne devons pas négliger une observation essentielle. La page de Despréaux sur Corneille est une pure appréciation critique, expression d'une

1. Ils étaient aussi au plus mal avec La Bruyère. Thomas Corneille et Fontenclle avaient pour leur illustre parent cette admiration intolérante qui éveille chez les contemporains Tesprit de contradiction et de blâme.

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