‹ Corneille inconnuChapitre 12 sur 50 · cnliXElLLE l.NiOXXU · texte numérisé non relu

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opinion personnelle. L'écrivain parle en inler[»rète du public, mais c'est là un artifice de langage bien connu, qui consiste à paraître tenir d'autrui le sentiment qu'on a Tintention de lui inculquer. Beaucoup de personnes qui, la veille, admiraient Corneille sans restriction, qui avaient applaudi Othoii et Sophonishe . auront été persuadées, le lendemain^ qu'elles avaient toujours pensé comme le critique. Ce qui est incontestable et ce que nous devons faire remarquer , c'est que cette terrible l)age des Réflexions sur Longin ne contient, en somme, aucune assertion historique en ce qui concerne l'accueil fait par le public aux dernières pièces de Corneille. Boileau^ en son nom et au nom de quelques amateurs, prononce dans son cabinet. Il établit des distinctions, crée des catégories. Rien ne nous dit que les spectateurs en fissent autant. Dans tous les cas, son témoignage ne nous apprend rien à cet égard, et il est permis de supposer que si le critique avait pu s'appuyer sur quelques faits éclatants, il n'y aurait pas manqué.

Voltaire, grand liseur, et pendant longtemps partisan déclaré de Despréaux, connaissait assurément le passage dont nous venons de parler. Il n'a fait dans son Commentaire que le développer en l'exagérant. Ce que Boileau a dit avec une sobriété incisive, mais avec mesure, avec gravité, Voltaire

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le reprend sans discrétion, sans ménagemenl.

« Corneille , dans ses vingt dernières pièces , dira-t-il de prime-saut et à brùle-poiirpoint, ne se sert presque jamais du mot propre, ne parle presffue jamais français, et surtout n'est jamais intéressant; et cela, tandis que la langue se perfectionnait sous la plume de tant de beaux génies du grand siècle, tandis que Racine parlait au co^ur avec tant de chaleur, de noblesse, d'élégance et dans un langage si pur. »

Le ton est absolument irrévérencieux. En plus d'un endroit il devient oulrageanl. Les pages sur TJiéodore, sur Pertliarite sont de véritables diatribes, où l'emportement et le dédain se donnent pleine licence. On est affligé de les lire; on rougirait de les citer. Le procédé de Voltaire est leste et commode. Ce ({ui lui déplaît n'existe pas. 11 passe sans s'arrêter, en jetant une brève parole de condamnation. En vertu de ce système, les pièces par lesquelles débuta Corneille n'ont point trouvé place dans l'œuvre du commentateur. Il s'explique à ce sujet très-délibérément :

« Nous commençons ce recueil par la Médée, parce que dans ce poëmeon peut entrevoir déjà le germe des grandes beautés qui brillent dans les autres pièces de Pierre Corneille... Ses premières comédies sont à la vérité indignes de notre siècle ; mais elles furent longtemps ce qu'il y avait de

moins mauvais en ce genre, tant nous étions loin de la plus légère connaissance des beaux-arts. »

Voilà c{ui est simple et sommaire. Il traite de même les dernières tragédies aussitôt qu'elles contrarient ou choquent son goût.

a II faudrait, s'écrie l'annotateur, arrivé au deuxième Sicle de Don iSancJie d'Aragon et ne se sentant pas disposé à continuer, il faudrait charger les pages de remarcjues plus longues que le texte, si on voulait critic|uer en détail les expressions. Les remarques sur le premier acte peuvent suffire pour faire voir aux commençants ce qu'ils doivent éviter et ce qu'ils ne doivent pas suivre. Les solécismes et les barbarismes dont cette pièce fourmille seront assez sentis. Comme Corneille n'avait point encore de rivaux, il écrivait avec une extrême négligence ; et quand il fut éclipsé par Racine, il écrivit encore plus mal. »

Et un peu plus loin, après avoir cité quelques vers :

« Que dire d'un pareil galimatias? Il faut se taire, et ne pas continuer d'inutiles remarques sur une pièce qu'il n'est pas possible de lire. Il y a quelques beaux morceaux sur la fin. Nous en parlerons avec d'autant plus de plaisir que nous ressentons plus de peine à être obligés de critiquer toujours. C'est suivant ce principe que nous no les reprenons qu'au cinquième acte. »

Si à cette méthode de hautaine élimination, vous joignez de fréquentes railleries, quelques-unes do ces bouffonneries où Voltaire se complaît, sans y exceller toujours autant qu'on Ta dit, vous comprendrez aisément qu'avec de telles notes la cause des dernières tragédies de Corneille ait été perdue auprès d'un public qui ne lisait pas le texte avec beaucoup d'attention et qui avait pris l'habitude de croire sur parole ses écrivains favoris. Ce qu'il y avait de plus grave^, c'est que les plaisanteries qui ne visaient que les œuvres imparfaites ou contestées rejaillissaient sur les chefs-d'anivre. La critique tournait au persiflage. Aussi, des protestations se firent entendre. Dans le cercle même des amis intimes de Voltaire on réclama discrètement. Des avertissements lui furent adressés ; mais le pli était pris et il en tint peu de compte. Il écrivait le 24 mars 1763 au comte d'Argental :

« La lettre de mes anges, du 15 de mars, est vraiment un bien bon ouvrage ; mais je voudrais qu'on leur donnât par plaisir à commenter OtJion, la Toison d'or et So]}lionisbe^ etc., etc.; la patience leur échapperait comme à moi; et si, pour se consoler, ils relisaient rphigénie, ils se mettraient à genoux devant Jean Racine.

« Que m'importe que Pierre soit venu avant ou après? Cela n'entre pour rien dans mes plaisirs ou dans mes dégoûts; c'est l'ouvrage que je juge et

non l'homme. Je veux que Pierre ait cent fois plus de génie que Jean; Pierre n'en est que plus condamnable d'avoir fait un si détestable usage de son génie dans la force de son âge. »

Lorsque la première édition du Commentaire parut, les lettrés manifestèrent une désapprobation assez vive. On trouva que, sous prétexte de dire la vérité, Voltaire s'était audacieusement affranchi des convenances. Toutefois, les choses n'allèrent point aussi loin que le prétend La Harpe , qui pousse l'incident au tragique. Selon l'irascible critique, la publication du Commentaii'esur Corneille souleva la j)0]}ul.ace littéraire. Cette publication excita des clameurs insensées , qui produisirent une commotion presque universelle. Cela est fort exagéré, mais il est certain que Voltaire rencontra dans le monde des lettres plus de résistance qu'il ne s'y était attendu. Aussi crut-il devoir répondre aux reproches qu'on lui adressait :

« Ceux qui m'ont fait un crime d'être trop sévère m'ont forcé à l'être véritablement, et à n'adoucir aucune vérité. Je ne dois rien à ceux qui sont de mauvaise foi. Je ne dois compte à personne de ce que j'ai fait pour une descendante de Corneille, et de ce que j'ai fait pour satisfaire mon goût. Je connais mieux les beaux morceaux de ce grand génie que ceux qui feignent de respecter les mauvais. Je sais par cœur tout ce qu'il a fait d'excel-

lent. Mais on ne m'imposera silence en aucun genre sur ce qui me paraît défectueux. »

Ceci sent un peu trop le châtelain de Ferney, comte de Tourney, propriétaire de Monrion, des Délices et autres lieux. Voltaire devait des comptes au public, du moment c|u'il faisait imprimer ses dissertations et ses notes, mais il ne déguisait pas sa pensée et ne cherchait pas à en imposer lorsqu'il affirmait sa profonde admiration pour Corneille. Sans doute la part de la mauvaise humeur, de Fimpatience nerveuse est infiniment trop grande dans ce Commenta ire. L'auteur s'est trop souvenu qu'il avait composé une Soplionisbe et un Œdipe, et il a parfois traité Corneille conmie l'eût fait vm contemporain jaloux. En multipliant les restrictions, en rayant de son théâtre les premières comédies et les vingt dernières pièces , il a causé à la réputation du grand tragique un dommage difficile à réparer ; il a porté à l'intégrité de son œuvre une atteinte durable. Tout cela est vrai et doit être dit à sa charge. Et pourtant, ce Commentaire, môme dans les parties oîi il nous semble , avec raison, le plus agressif, le plus injuste, est rempli d'observations fines et judicieuses. Bien plus, dans ces vingt dernières pièces pour lesquelles il se montre si sévère, l'annotateur signale à chaque instant des beautés, et dans l'exploration cjue nous allons entreprendre , si nous avons souvent à le

comljattre, mainte fois également nous aurons à le prendre pour guide. Polémiste en tout et partout, Voltaire n'a pas pu se défaire de ses habitudes, môme dans une tâche simplement littéraire. Les constantes vivacités de sa plume, la légèreté de son accent, sa promptitude au sarcasme et à la colère ont empêché de reconnaître ce qu'il y avait de sérieux dans son admiration pour le poC'te.

« Le génie de Voltaire , a dit M. Guizot dans une page éloquente et magistrale, avait peu de parenté avec celui de Corneille, et cette dissemblance a trompé quelquefois la justice qu'un grand homme aime à rendre à un grand homme. Le poète des passions tendres et emportées n'a pas toujours senti son cœur ouvert à des beautés qui sèchent les larmes ; le favori du monde élégant du dixhuitième siècle n'a pas su vaincre sa répugnance pour les incohérences grossières d'un goût que Corneille commença à former; enfin la précipitation d'un travail trop facile, et quelquefois trèsnécligé, a introduit dans le commentaire de Voltaire des erreurs de fait, qui suffiraient pour faire aussi supposer d'avance des erreurs de jugement qu'il est aisé de reconnaître. Un peu plus d'attention dans le travail et un peu moins de complaisance pour de petites passions auraient rendu excellent un ouvrage qui, malgré sa sévérité' souvent

minutieuse et quelquefois outrée, est habituellement^ par rabonclance, la justesse, la finesse et la clarté des observations qu'il contient, un modèle de critique littéraire. Voltaire voulut faire, envers le nom et la famille de Corneille, un acte de justice et une bonne action ; c'est grand dommage que, s'abandonnant aux faiblesses naturelles de son caractère et de son esprit, il n'ait pas conçu et exécuté son dessein avec assez de scrupule et de soin pour élever un monument digne de Corneille et de lui-même '. »

Les disciples (c'était inévitable) acceptèrent et reproduisirent, en les exagérant, les réserves et les critiques du maît;^e. En ce sens, le Cours de litférature de La Harpe, considéré longtemps comme une autorité presque indiscutable, a encore plus contribué que le Cora mental re au démembrement de l'ceuvre de Corneille. On y retrouve les jugements de Voltaire, répétés doctoralement et avec moins d'esprit. Ainsi La Harpe disait à ses auditeurs : « On me dispensera sans doute de parler des premières comédies de Corneille. On se souvient seulement qu'il les a faites, et que, sans rien valoir, elles valent mieux que toutes celles de son temps. »

A la fin de l'analyse de Sertorius, le critique ré-

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