‹ Corneille inconnuChapitre 14 sur 50 · CORNEILLE PRECURSEUR ET MAITRE DE MOLIERE · texte numérisé non relu

CORNEILLE PRECURSEUR ET MAITRE DE MOLIERE

Quand les ordres du ciel nous ont faits Tun pour Tautre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre : Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sème l'intelligence avant que de se voir.

On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment :

Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément;

Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles

La foi semble courir au-devant des paroles :

La langue en peu de mots en explique beaucoup .

Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup ;

Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,

Le coeur en entend plus que tous les deux n'en disent.

Ces vers que nous avons ouljliés et qu'on savait encore par cœur au dix-liuitiènie siècle, sont tirés de la Suite du Menteur. Sauf quelques lettrés curieux, qui connaît aujourd'hui cette comédie? J'ai

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voulu tout d'abord détacher ce morceau agréable, jadis célèbre, sur la sympathie, pour donner un échantillon du style dans lequel la pièce est écrite. Corneille le préférait à celui du J/enfeur. Il nous semble que le poète ne se trompait pas.

On se demande à quelle suite le Menteur peut se prêter. L'action paraît terminée par la conclusion du mariage de Dorante et de Lucrèce. Le rideau n'a plus qu'à tomber sur ce dénouement. A quel propos se relèverait-il? Nous avons compté sans l'humeur aventureuse du jeune gentilhomme. La gravité du mariage a effrayé sa légèreté. Faiblement épris d'ailleurs, il a reculé au dernier moment. Soudain il a disparu. Depuis deux ans on n'a pas eu de ses nouvelles. Son père est mort après avoir épousé Lucrèce , pour réparer en homme d'honneur la singulière incartade de Dorante. La veuve ne ménage pas trop l'héritage paternel, et le fidèle Cliton, au désespoir, est à la recherche de son maître, quand il apprend, par hasard, que celui-ci se trouve dans les prisons de Lyon. Il court aussitôt l'y rejoindre.

Oh ! rassurez-vous. Dorante n'a commis aucun méfait. Vous verrez comme il est corrigé et assagi. S'il est prisonnier en ce moment, c'est que sa générosité naturelle lui a joué un très-mauvais tour. Iicncontrant, aux portes de Lyon , deux cavaliers en train de fcri-aillcr avec acharnement, il s'appro-

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cliait dans l'intention de les séparer, lorsque l'un d'eux tombe mortellement atteint. Dorante quitte son cheval pour prodiguer des secours au mourant. Pendant ce temps, le duelliste survivant s'empare de la monture abandonnée, pique des deux

. et mettant à couvert le coupable, Le laisse auprès du mort faire le charitable.

La lin de l'aventure se devine et Dorante n'a pas de peine à l'expliquer.

Ce fut en cet état, les doigts de sang souillés,

Qu'au bruit de ce duel trois sergents éveillés,

Tous gonflés de l'espoir d'une bonne lippée.

Me découvrirent seid et la main à l'épée.

Lors, suivant du métier le serment solennel.

^lon argent fut pour eux le premier criminel :

Et s'en étant saisis aux premières approches,

Ces Messieurs pour prison lui donnèrent leurs poches.

Et moi, non sans couleur, encor qu'injustement,

Je fus conduis par eux en cet appartement.

Voilà^ j'espère, un récit bien circonstancié , auquel rien ne manque. Tous les détails y sont. C'est précisément d'où naît l'incrédulité du valet, accoutumé aux fameuses narrations mensongères , qui ont fait de son maître la fable de la capitale et le héros d'une comédie. Aussi avec cette franchise Iiarcjuoise que l'ancien théâtre accordait aux serviteurs, sans doute afin de rendre plus piquant le

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contraste avec la réalité, Cliton ne se gène nullement pour faire entendre à Dorante quïl n'est point convaincu par son récit. Le malicieux personnage se hâte de lui apprendre que dans tout Paris chacun s'entretient encore de ses hâbleries. On ne saurait avoir une renommée plus étendue ni plus fâcheuse. C'est ainsi que se trouve amenée une scène très-originale, où Corneille, rendant compte lui-même du Menteur ^ fait avec infiniment de bonne grâce ;, sans le moindre embarras, les honneurs de son œuvre et du succès qu'elle a obtenu.

dans Paris, en langage commun

Dorante et le Menteur à présent ce n'est qu'un, Et vous y possédez ce haut degré de gloire Qu'en une comédie on a mis votre histoire.

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