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Le désappoinlement de d'Aubignac et sa colère sont

cet égard d'une déférence que son bon sens arrachait à son irritable fierté, le poëte était à lui-même son censeur le plus vigilant, et, ne craignons pas de l'affirmer, le plus impartial '. Les Examens qui suivent la plupart de ses pièces attestent non-seulement la droiture de sa conscience, mais encore la noble inquiétude d'un esprit qui se contente difficilement, et qui, accoutumé à viser haut, est toujours en quête du mieux. Cette disposition était servie et soutenue chez Corneille par un goût trèsvif pour la lecture. Il ne se bornait pas au commerce femilier de trois ou quatre auteurs latins, Sénèque, Lucain, Tite-Live, Tacite, et de quelques écrivains espagnols ; sa curiosité s'étendait à tout. Il interrogeait avec une égale ardeur les traditions de l'antique mythologie, les historiens des Barbares, les annales de la Crèce. les récits de saint

lout à fait risibles. L'excessive docilité de Corneille met hors de lui le critique trop promptement obéi. « Cela est vraiment bien fin, dit-il, de corriger ses fautes et soutenir hardiment que Ton n'en a point fait, et d'avancer que je dormais ou ijue je rêvais ailleurs durant la représentation ; ses amis, (pii lors étaient auprès de moi, savent bien que j'étais assez attentif, et que je me plaignais souvent de leur interruption, quand ils exigeaient de moi des louanges que ma conscience ne pouvait donner. »

1. Le dénoùment de Nicomède fut modifié d'après les sentiments manifestés par les spectateurs, et bien que l'auteur persistât à le trouver bon.

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Ambroise, les Actes des Saints. Avant Manzoni, il fit monter les rois lombards sur la scène ; avant Voltaire, il rêva de placer en Chine l'action d'une de ses tragédies.

Ce Corneille chercheur, devinant les formes, traçant les cadres de la comédie moderne, rencontrant dans la tragédie l'expression naturelle, le langage vrai, mais préoccupé d'acquérir une noblesse de style qui répondît à la grandeur de ses pensées ; préludant au Cid par Méâée, au Menteur par VIIlusion; puis, lorsque la gloire est venue, ne se stérilisant pas dans la contemplation de son succès, variant les sources de son inspiration au point d'étonner et de déconcerter le public; s'égarant parfois, se retrouvant toujours, laissant partout où il passe l'empreinte de sa haute personnalité, et demeurant jusqu'au bout le représentant le plus fidèle de l'idéal stoïcien dans le christianisme, ne ressemble guère, il faut en convenir, au Corneille immobile, imposant, sans doute, dans sa solennité rigide, mais enfermé et comme figé dans un petit nombre de combinaisons convenues que présente à notre esprit une invariable tradition. Trouveral-on qu'il y perd en prestige, en dignité ? nous ne le croyons pas. L'objection eût-elle quelque valeur, nous demanderions ce qui est préférable : perpétuer une idée fausse, ou du moins incomplète, de Cornoillo. par im respect mal entendu de sa renom-

niée, ou le faire connaître dans sa réalité vivante, dans l'ampleur et la complexité de sa nature? Certes, nos devanciers ont été guidés par un sentiment de piété littéraire que nous comprenons, lorsqu'après avoir fait — assez arbitrairement d'ailleurs — le choix des œuvres réputées parfaites, ils ont voué au silence et aux ténèbres tout ce qui leur paraissait défectueux ou indigne du maître ; mais les points de vue se déplacent avec les siècles, et c'est aussi à un sentiment de piété que nous obéissons, quand nous invitons les amis de notre littérature nationale à ne plus scinder dans leurs études les productions de Pierre Corneille, à les embrasser dans leur ensemble, à les considérer dans leurs intimes rapports, car elles sont étroitement solidaires les unes des autres.

La juste célébrité qui s'attache au nom de l'illustre poëte ne sera ni amoindrie ni compromise, parce que des parties trop longtemps sacrifiées de son œuvre seront remises en évidence, ou parce que ses ouvrages, tirés d'un isolement systématique, seront reliés entre eux de manière à s'éclairer, à se commenter mutuellement. Déjà il est possible de pressentir que la critique, mieux informée, plus abondamment renseignée, en possession de documents, non pas nouveaux, mais interrogés pour la première fois avec une curiosité sérieuse, fortifiera, en les accroissant, nos motifs

d admirer railleur de China. Ainsi, nous venons de montrer que le reproche d'immobilisme, auquel n'échappe pas toujours le Corneille des Œuvres cJioisies, tombe absolument devant une lecture des Œuvres crmplè/es faite en se conformant à l'ordre chronologique. Il en est de même pour l'accusation de monotonie. Le théâtre, et dans le théâtre un genre particulier, la tragédie pompeuse, telle est la limite que très-fréquemment on assigne au génie de Corneille. Sur le vaste clavier de l'art dramatique, on lui accorde de manier supérieurement une note, une seule ; mais si on lui concède la grandeur, c'est en lui imposant comme condition de se répéter indéfiniment. On ne nie pas qu'il soit sublime; mais on constate que le propre de la sublimité soutenue est de donner au langage un accent uniforme. Encore une assertion qui ne résiste pas à une connaissance approfondie de tout ce qu'a écrit, de tout ce qu'a tenté cet homme de conscience, de labeur et d'initiative : le mot surprendra peut-être ; je le maintiens, car il n'est que strictement vrai. Non-seulement la tragédie commence avec le Cid, la comédie avec le Menteur, mais l'opéra débute avec Ajidj'omèdeja féerie avec la Toison d'or, le drame romantique avec Don Manche d'Aragon. Les Discours sur la Tragédie posent dans notre littérature les assises de la critique théâtrale;

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ils en sont encore aujourd'hui l'un des modèles. Ajoutez à cette multiplicité, déjà si grande, de formes et de tons^ le don du badinage qui se révèle dans les Poésies légères, et le sentiment du lyrisme religieux, manifesté avec une largeur inrnmparable dans la traduction de V Imitation de Jésus- Christ, et vous devrez convenir que, loin d'être monotone, le génie de Corneille se plaît et triomphe dans la variété. Ce sont là des résultats importants^ et ces résultats, que je me borne à indiquer en ce moment, on les doit, on les devra de plus en plus à une interprétation qui ne néglige rien dans l'œuvre du poëte, et qui, sans tout admirer de confiance, en faisant ses réserves et formulant ses objections^ s'applique soigneusement à ne rien méconnaître de parti pris.

C'est un grand avantage que d'avoir un texte où s'appuyer. Les raisonnements ont du bon; les preuves sont meilleures. S'il m'est impossible d'aller voir le site, le paysage que vous me vantez, je me contenterai de la description que vous m"en faites; mais si vous pouvez m'y mener , une heure de promenade me satisfera plus que cent descriptions, fussent-elles des plus habiles rhéteurs. On se propose ici précisément quelque chose d'analogue. Notre ambition serait de convaincre le lecteur, non pas en recourant aux subtilités de la dialectique ou en l'accablant de théories, mais en

rinvitant à parcourir avec nous les parties si rarement, si superficiellement explorées, de l'œuvre du poëte. Il s'agit d'une excursion littéraire^ et non d'une thèse. Un épicurien, ami de la plaisanterie, a dit que l'homme qui invente un mets délectable ou qui combine un assaisonnement nouveau est un bienfaiteur pour ses semblables. C'est taire la part un peu trop large à la gourmandise. Transportez cette boutade matérialiste dans le domaine du monde spirituel, elle y trouvera une plus noble et plus digne application. L'humanité a besoin de plaisirs intellectuels ; elle en a besoin pour résister victorieusement à la tentation permanente des distractions grossières, des séductions basses. Il est bon qu'aux malsaines ivresses d'une corruption froide qui atteint jusqu'au goût, viennent s'opposer, pour s'y substituer peu à peu , les pures joies de l'esprit. Or, s'il est un plaisir délicat, profond, inépuisable, qui élève l'âme en développant l'intelligence, c'est assurément l'intime connaissance des belles œuvres d'art et de littérature. Chaque jour ne voit point éclore un chef-d'œuvre ; mais chaque jour, du moins, dans le recueillement du foyer domestique, dans le calme des champs ou dans la solitude du cabinet, nous pouvons demander au commerce des maîtres, à l'interprétation originale de leurs ouvrages, ces heures de félicité studieuse qui sont la récompense bien légi-

time du travail et de la sagesse, la plus douce, la plus féconde des consolations après la méditation et la prière.

En augmentant le nombre des plaisirs intellectuels, en élargissant dans Tordre classique le cercle, un peu trop sévèrement restreint, des saines et attrayantes lectures, la critique rend à tous un service qui n'est pas à mépriser. Si elle n'invente pas un mets nouveau , comme le voulait notre sceptique épicurien, elle met en honneur un mets ancien qui, en dépit d'injustes préventions, a du piquant et de la saveur. Pendant la première moitié de ce siècle, il a été de mode, chez nos gens de lettres, de chercher au delà du Pdiin ou de l'autre côté de la Manche des sujels d'étude, des thèmes d'inspiration. Avant d'emprunter à nos voisins, nous aurions dû nous assurer que .nous connaissions à fond nos richesses nationales. Il nous eût suffi de jeter les yeux sur cette époque de Louis XIV, que nous croyions posséder dans ses moindres détails, pour demeurer convaincus qu'il nous restait encore chez nous beaucoup de notions à compléter, beaucoup de découvertes à faire. Même aujourd'hui, notre patrimoine littéraire est pour nous, sur bien des points, une terra incognîla. Nous ressentirons, en nous lançant dans l'exploration de l'œuvre de Corneille, en examinant de près certaines compositions dédaignées, ignorées, les émo-

Lions du voyage cl les plaisirs de la conquèLe; seulement, le voyage s'accomplira sans nous éloigner de notre sol, et la conquête ne sera qu'une réparation équitable. Elle consistera simplement à réintégrer, selon leur valeur, au rang qui leur est dû dans la tradition française, des ouvrages qui ne sont pas indignes de figurer dans l'histoire de notre littérature.

Grâce à l'excellente édition publiée dans la collection des Grands écrwains de la France, par M. Charles Marty-Laveaux, cette exploration est devenue aussi facile , aussi agréable qu'elle est profitable. Jamais hommage plus magnifique n'a été rendu à la mémoire de Corneille. Cette publication est déjà un pas décisif dans la voie large qui s'ouvre désormais devant la critique impartiale. Tout a été recueilli, revu, collationné, annoté avec le même soin. Il n'y a pas eu des réprouvés et des élus, des favorisés et des déshérités; chaque composition célèbre ou obscure, contestée ou applaudie, se présente à nous entourée des renseignements et des indications que l'on est en droit de souhaiter. De l'éclatant chef-d'œuvre à la moindre pièce de vers, aucune des productions du grand poëte ne reste dépourvue d'un historique succinct, s'il y a lieu, étendu, quand il le faut, qui prévient les vœux de la curiosité la plus exigeante. L'ensemble de ces historiques, répandus

dans dix gros volumes, constitue à lui seul un immense travail. Ce n'est pas tout cependant : des notes nombreuses courent au bas des pages, éclaircissant au fur et à mesure les difficultés qui se rencontrent. On y trouve aussi les variantes, beaucoup plus fréquentes chez Corneille qu'on ne le croit généralement , et Ton assiste aux hésitations du poëte, on suit les modifications de sa pensée, tandis que le texte définitif, établi avec une exactitude scrupuleuse, fournit la leçon à laquelle il convient de s'arrêter et de se confier. Un lexique en deux volumes, où la langue de l'illustre écrivain est étudiée à fond, couronne ce monument littéraire, que précède une Notice ViograyMqae rédigée avec une élégante sobriété. Dans cette courte et substantielle Notice, M. Marty-Laveaux a su réussir à condenser, à classer les diverses informations contenues dans les essais et les monographies dont Corneille a été l'objet. A la rigueur, cette Notice, qui compte une soixantaine de pages, dispense de consulter la plupart des travaux antérieurs.

On doit pourtant faire une exception en faveur du livre, justement estimé, de M. Taschereau, VRistoire de la rie et des ouvrages de Pierre Corneille. Lorsque cet ouvrage parut, en 1829, il rendit aux lettrés un véritable service. L'histoire littéraire, à laquelle nous avons vu prendre une extension si

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considérable, était alors fort pauvre et fort timide. Sur Corneille particidièrement, on n'avait que la spirituelle et insuffisante biographie écrite par Fontenelle, et une étude imprimée en 1813 par M. Guizot, morceau digne d'attention, comme tout ce qui est sorti de la plume de cet éminent écrivain, mais qui, au point de vue biographique, demeurait forcément dans des termes très-généraux et laissait subsister beaucoup de lacunes. L'auteur est revenu plus tard à cette étude ', pour la perfectionner et l'étendre; il en a fait surtout un travail de critique, recommandable par la finesse et l'élévation des vues ; mais cette réimpression ne date que d'une vingtaine d'années, et en 1829, presque tout ce qui touche à la biographie du poëte normand était à découvrir ou à rectifier. M. Taschereau fut assez hardi pour entreprendre cette tâche difficile, et assez heureux pour la mener à bien. Malgré d'autres travaux littéraires et de graves occupations administratives, il est toujours resté fidèle au maître. Proportions gardées, avec plus de circonspection et de mesure , mais avec non moins de persévérance, il s'est montré pour l'auteur du Ciel ce que Walkenaër fut pour madame de Sévigné. Aussi, dans une nouvelle édition de son ouvrage, en ISoo, a-t-il pu, après avoir reproduit

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