‹ Corneille inconnuChapitre 23 sur 50 · LYSE · texte numérisé non relu

LYSE

Je crois que celle viande aisément rassasie ?

MATAMORK

Aucunement.

ISARELLE

Enfin vous étiez descendu...

MATAMORE

Pour faire qu'un amant en vos bras fvit rendu. Pour rompre sa prison, en fracasser les portes. Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes.

LVSE

Avouez franchement que pressé de la faim. Vous veniez bien plutôt faire la i;uerre au pain.

MATAMORE

L'un et l'autre parbleu! cette ambroisie est fade : J'f n eus au bout d'un jour l'estomac tout malade. C'est un mets délicat et de peu de soutien. A moins que d'être un dieu l'on n'en vivrait pas bien.

L'humilité, cela va de soi, ne convient pas à Matamore. C'est dans l'invective et la menace, dans l'étalage surtout des terribles, des irrésistibles moyens d'action dont il dispose que sa langue se donne carrière. Rien ne l'arrête dans l'énumé-

140 CORNEILLE INTOXNU.

ration de ce qu'il se sent capable d'accomplir. On en pourra juger par la tirade suivante. Géronte, père d'Isabelle, a défendu à Matamore, qui en est fort épris, de continuer ses démarches auprès de la demoiselle et de franchir le seuil de sa maison, sinon ses valets y mettront bon ordre. Quand l'incommode vieillard s'est retiré^ Matamore laisse éclater sa fureur devant son laquais Clindor :

Ah! visible démon, vieux spectre décharné, Vrai suppôt de Satan, médaille de damné, Tu m'oses donc bannir et même avec menaces Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grâces?

Tandis qu'il est dehors, allez, dès aujourd'hui, Causer de vos amours et vous moquer de lui.

MATAMORE

Cadédiou! ses valets feraient quelque insolence.

OLIXDOR

Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.

MATAMORE

Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison Auraient en un moment embrasé la maison, Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières, Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières. Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux, Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux, Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre,

LE .MAITRE LE MoLlÈUE. Ul

Plomb, fer, plàtiT. ciment, peinture, marbre, verre. Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers. Offices, cabinets, terrasses, escaliers.

Juge un peu quel désordre aux. yeux de ma charmeuse !

Le tour de force ne consiste pas dans les prouesses imaginaires de Matamore, dans l'effroyable embrasement que doit produire le simple reflet de son épée, il réside tout entier dans la merveilleuse précision du poëtc qui s'abandonne à la verve la plus brillante sans cesser d'être parfaitement exact. C'est une çaecure d'homme d'esprit, menée à bien et vaillamment gagnée par un homme de talent. Ici le lion a /v', disaient les Grecs en notant de souvenir certains passages de Démosthènes. Nous aussi nous pourrions dire : Ici le grand Corneille, au lendemain de Méfiée, la veille du Ciâ, s'est diverti une dernière fois dans un éclat de rire homérique, dépassant de mille coudées les Cyrano et les Scarron, en cette tirade magistrale qui rappelle par l'exactitude des termes comme par la richesse du vocabulaire, les bouffonnes énumérations de Rabelais. Le Menteur, la S uile du Menteur sont d'une gaieté moins vibrante, mieux équilibrée. VlUvsion est une débauche de jeunesse^ une orgie de comique et même de Ijurlesque, mais c'est la passade d'un lilan qui s'égaie avant de soulever les montagnes. L'n sounie viviliaiit, presque grandiose, circule dans cette pièce et l'empêche

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de se i-elroidir eiilièremeiit, malgré la dislance (lui noLLs eu sépare. Remise au théâtre, il y a quelques années, elle a intéressé, captivé le public, grâce au jeu d'un comédien éminent '. Elle ne constitue cependant qu'une exception dans la manière comique de Corneille, et il eût été profondément regrettable de le voir se lancer dans cette direction, très en faveur alors, et pour laquelle son génie n'était assurément point l'ait. Quelle que soit la variété des aptitudes (et rien n'est plus légitime que de raffirmer), une tendance dominante relie toujours entre elles et caractérise les diverses forces intellectuelles. Cette tendance, chez Corneille, n'était pas la veine burlesque. Il avait les qualités qui permettent de traiter la comédie avec talent, avec succès : le naturel du style, la gaieté de l'esprit, l'habitude de l'observation. Toutefois, il était né pour se mouvoir dans une s[)hère plus pure et plus haute. L'étude et la peinture du sentiment l'appelaient.

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