TIRCIS
Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin Ce discours emphatique irait encor bien loin. Vauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore, Pour en perdre le goût on n'a qu'à l'épouser. Un bien qui nous est dû se fait si peu priser. Qu'une femme fùt-elle entre toutes choisie, On en voit en six mois passer la fantaisie. Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté
AMuUHs m: ruETK. l-i:
Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité:
Au premier qui lui parle ou jette Tœil sur elle,
Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle...
Ces caprices honteux et ces chimères vaines. Ne sauraient ébranler des cervelles bien saines, Et quiconque a su prendre une fille d'honneur, N'a point à redouter l'appùt d'un suborneur,
TIRGIS
Peut-être dis-tu vrai, mais ce choix difficile. Assez et trop souvent trompe le plus habile, Et l'hymen, de soi-même, est un si lourd fardeau. Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau. S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme 1 Perdre pour des enfants le repos de son âme ? Voir leur nombre importun remplir une maison I Ah ! qu'on aime ce joug avec peu de raison I
Eraste ne se tient pas pour battu. Il porte la guerre sur les terres de son antagoniste et lui pousse un argument ad Jiomiiiem :
Tôt ou tard on s'y biùle;
Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé : Toi-même qui fais tant le cheval échappé, Nous te verrons un jour songer au mariage.
L'irrévérencieux Tircis n'en disconvient pas, njais il proteste contre les conséquences que songe
U6 CORNEILLE IXCuXXU.
à tirer son interlocuteur. S'il lui arrive de se marier, comme la chose est fort possible, ce ne sera point par amour, par entraînement pour la jeunesse ou la beauté, mais simplement par prudence sociale, et, tranchons le mot, si vilain qu'il soit, par intérêt. Écoutons ses raisons, car il n'en manque pas, et il les déduit avec autant d'habileté que d'aplomb :
Si Doris me voulait, toute laide qu'elle est,
Je reslimerais plus qu'Aminte et qa'Hippolyte ;
Son revenu cliez moi tiendrait lieu de mérite :
C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens
Pour l'amour conjugal a de puissants liens :
La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine,
Échauffent bien le cœur, mais non pas la cuisine;
Et l'hymen qui succède à ces folles amours,
Après quelques douceurs a bien de mauvais jours...
L'argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d'éclat à la même laideur ; Et tu ne peux trouver de si douces caresses Dont le goût dure autant que celui des richesses.
Après de pareils vers, on peut dire que le langage de la comédie est trouvé. Il ne s'en faisait nulle part alors de semblables ni même d'approchants, et l'auteur n'avait pas atteint sa vingt-quatrième année. C'était une véritable révélation. Ainsi se comprend et se justifie la vogue de Mélite^ Mais il y eut mieux (juc vogue. L'influence
AMOURS DU ruÈTE. U*
fut sérieuse, durable. On en suivrait aisément les traces jusque sous Louis XIV. Despréaux avait certainement lu la scène entre Eraste et Tircis. et il s'en est ressouvenu dans la Satlfe des Femmes. Le vers célèbre :
L'or même à la laideur donne un teint de beauté.
n'est qu'une réminiscence des vers de Mélite :
L'argent dans le ménage u certaine splendeur. Qui donne un teint d'éclat à la même laideur.
Le dissentiment entre l'argent et Taniour était aussi vif à cette époque qu'à la nôtre. On n'était, malgré l'étalage des grands sentiments chevaleresques, ni moins prudent ni moins calculateur qu'on ne l'est aujourd'hui. La question d'intérêt tient donc une place assez considérable dans le théâtre comique de Corneille.
Considérez, mon tils, quel lieur, quel avantage, L'affaire qui se traite apporte à votre sœur. Le bien est en ce siècle une grande douceur. Étant riche on est tout
dit dans /rt Veuve un père de famille en train de sermonner son fils. Les stances qui terminent la Suivante ne sont pas moins significatives. Cette xVmarante que nous avons vue lutter contre la riche
us tjJllXEILLE IXluXXU.
Daphnis, et lenler de lui enlever le cœur de Florame, n'a pas réussi dans son entreprise. Malgré bien des ruses et des malices, elle a été vaincue, et le mariage des deux amants va s'accomplir en dépit de ses efforts. Avant de prendre congé du spectateur, elle exhale son mécontentement et se plaint de son infidèle avec une naïveté qui ne laisse pas d'être touchante :
Daphnis me le ravit, uon par son beau visage, Non par son bel esprit ou ses doux entreliens, Non que sur moi sa race ait aucun avantage. Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens.
Filles que la nature a si bien partagées. Vous devez présumer fort peu de vos attraits : Quelques charmants qu'ils soient, vous êtes négligées, A moins que la fortune en rehausse les traits.
L'aveu est franc. 11 nous transporte en pleine réalité. Parmi les confidentes ou suivantes qui accompagnaient les grandes dames au théâtre, plus d'une a dû prendre secrètement sa part des regrets d'Amarante. Corneille, serrant de près cette fois la vérité morale, n'a pas cru pouvoir atténuer l'expression. Il a pensé que celte mélancolique protestation de la pauvreté froissée aurait plus de force dans sa sécheresse un peu crue. Tout entier d'ailleurs au soin de la sincérih' dans le langage, pour laquelle il avait un véritable culte, le poète né
cesse dans ses comédies do faire la guerre à ces phrases affectées que l'on puise dans les romans de boudoir ou de ruelles. Ennemi déclaré de ce que Montaigne appelait une suffisance pure livresque, il bannit du discours ces réminiscences de lecture. Son Tircis, dans Mélite, se moque de lui-même lorsqu'il soutient que pour plaire aux dames,
Il faut feindre des inaux^ demander guérison. Donner sur le pliébus. promeUre des miracles, Jurer qu'on brisera toutes sortes d'obstacles...
La raillerie n'est pas moins forte lorsque, dans la Veuve, Géron, pour excuser le langage emphatique et quelque peu ridicule de son ami Florange, ne trouve rien de mieux que de rejeter la faute sur ses lectures habituelles.
Madame, je vous jure, il pèche innocemment,
Et, s'il savait mieux dire, il dirait autrement.
C'est un homme tout neuf : que voulez-vous qu'il fasse ?
11 dit ce qu'il a lu
Ce n'était point ainsi que Corneille voulait qu'on parlât, et joignant l'exemple au précepte, il créait au sentiment une langue qui allait étonner l'E^urope dans Je Cid, mais qui déjà est surprenante de flexibilité, de chaleur, de grâce, dans la Galerie (lu Palais. Que la célébrité est capricieuse!
150 ('(JRXEILLE INCONNU.
Comment ces vers sur Tamoiir, qui n'ont pu passer inaperçus des contemporains, ne sont-ils pas devenus populaires? Là, comme ailleurs, habent sua fata... Donnons-nous au moins le plaisir de les lire ensemble :
A la première vue, un objet qui nous plaît, N'inspire qu'un désir de savoir quel il est. On en veut aussitôt apprendre davantage, Voir si son entretien répond à son visage, S'il est civil ou rude, importun ou charmeur. Éprouver son esprit, connaître son humeur : De là cet examen se tourne en complaisance ; On cherche si souvent le bien de sa présence Qu'on en fait habitude, et qu'au point d'en sortir Quelque regret commence à se faire sentir. On revient tout rêveur, et notre âme blessée, Sans prendre garde à rien, cajole sa pensée. Ayant rêvé le jour, la nuit, à tout propos, On sent je ne sais quoi qui trouble le repos. Un sommeil inquiet, sur de confus nuages Élève incessamment de flatteuses images, Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits, Que le réveil admire et ne dédit jamais.
Le poëte avait gardé de ces vers un bon souvevenir, puisque près de quarante ans plus tard, il en reproduisit quelques-uns dans Pulchérie en les modifiant légèrement. C'est Justine, la fille de Martian, qui parle et qui confie à son père les sentiments qu'elle commence à éprouver :
AMOUR? LU ruKTi:. loi
Qu'on rêve avec plaisir, quand noire àme blessée, Autour de ce qu'elle aime est toute ramassée ! Yous le savez, Seigneur, et comme à tout propos, Un doux je ne sais quoi trouble notre repos. Un sommeil inquiet, sur de confus nuages Élève incessamment de flatteuses images, Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits, Que le réveil admire et ne dédit jamais.
Le rapprochement est assez ciu'ieux, mais il aurait peu d"importance sïl ne se rattachait à un ordre de faits très-particuliers et d'un vif intérêt pour nous. On est frappé de voir Corneille reprendre ces vers amoureux de sa jeunesse, et leur donner, par ce nouvel emploi, une sorte d'autorité lorsqu'il a largement passé la soixantaine. Quelle flamme s'est donc rallumée en lui? Avait-il traversé une de ces crises intérieures dont les âmes fortement trempées sortent victorieuses, non toutefois sans avoir fait une extrême dépense d'énergie, sans avoir ressenti des déchirements cruels que le temps ne guérit pas toujours? Quelques-unes de ses dernières tragédies, notamment >S'ertoi'ius et Pulchéi'ie, ont éveillé cette pensée chez plusieurs écrivains. Fonl(Mielle lui-même a cru voir et a signalé dans Martian, ce vieillard si noblement passionné, quelques traits applicables au poëte sexagénaire. Nous croyons, en effet, que dans ces tragédies on peut saisir çà et là. dans certaines
152 criRNEILLE IXCnXXU.
paroles^ un écho éloigné et comme le grondement suprême d'un orage qui se ranime un instant avant de se dissiper. Le sentiment qu'il a su si admirablement peindre chez Rodrigue et Chimône a tenu dans la vie de Corneille plus de place qu'on ne croit. A chacune des principales époques de sa vie correspond une passion dans le sens le plus élevé de ce mot. Ce cœur, resté fidèle à l'idéal, n'a pas été insensible, et ses premiers battements ont éveillé chez le poëte adolescent le don sacré qui sommeillait encore. Nous avons là-dessus son propre témoignage :
J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande,
Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
Mon bonheur commença quand mon âme fut prise :
Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise,
Charméde deux beaux yeux, mon vers charmala cour,
VA ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.
J'adorai donc Philis ; et la secrète estime.
Que ce divin esprit faisait de notre rime,
Me fit devenir poëte aussitôt qu'amoureux :
Elle eut mes premiers vers, elle eut mes derniers feux ;
Et bien que maintenant cette belle inhumaine,
Traite mon souvenir avec un peu de haine.
Je me trouve toujours en état de l'aimer ;
Je me sens tout ému quand je l'entends nommer,
Et par le doux effet d'une prompte tendresse,
Mon cœur sans mon aveu reconnaît sa maîtresse.
Après beaucoup de vœux et de submissions.
A:\rouRS DU poète. ir):3
Un malheur rompl le cours de nos aflections ; Mais, toute mon amour en elle consommée, Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée ; Aussi n'aimai-je plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur. Vous le dirai-je, ami"? tant qu'ont duré nos flammes, Ma Muse également chatouillait nos deux âmes ; Elle avait sur la mienne un absolu pouvoir, J'aimais à le décrire, elle à le recevoir. Une voix ravissante ainsi que son visage, La faisait appeler le phénix de notre âge...
C-ette confession, qui clôt d'une manière inattendue V Excuse à Ariste, est assez complète sans qu'on puisse cependant l'accepter comme parfaitement exacte. Il faut d'abord ne pas oublier que les derniers feux dont il est ici question ne s'appliquent nullement à madame Corneille. Le poëte n'était point marié, et s'il avait déjà vu ^larie de Lampérière, elle n'avait pas encore sur lui cet ascendant qu'elle devait jirendre plus tard, el qui amena leur union à peu d'années de là. On pourrait croire au moins que, jusqu'en 163o ou 1637, selon que l'on place T Excuse à Ariste avant ou après le Cid, Corneille n'a pas eu d'autre inspiratrice, d'autre Muse que la dame mystérieuse célébrée en termes si magnifiques sous le nom de Philis. Il était naturel de penser (et l'on ne s'en est pas fait faute) que la composition de Mélife se rattachait à cette affection première, si ardente, si persévt'rante. Le récit
154 CORNEILLE IXrOXNU.
de Fontenelle favorisait cette opinion, qui paraissait se trouver d'accord avec le vers où notre poëte, en se glorifiant de son amour, qu'il veut estime^' jusqu'au tomdeau, rappelle que ce fut par là qu'il apprit à rimer. Aujourd'hui, grâce aux patientes et sagaces recherches de M. Gosselin \ nous savons quelle était Philis, et nous avons grandement lieu de douter qu'elle ait été pour rien dans le petit imbroglio qui donna naissance à Mélite. Elle se nommoit Marie Courant. Corneille s'était senti pour elle une sympathie très-vive, lorsqu'elle n'était qu'une petite fille, et que lui-même étudiait encore au collège des Jésuites. On ignore s'il la rechercha en mariage. Ce qui n'est pas douteux c'est qu'elle épousa M. Thomas du Pont, correcteur en la Chambre des Comptes de Normandie. Il est assez probable que cette union qui les séparait pour toujours atteignit douloureusement Corneille et que pendant plusieurs années leurs relations furent languissantes et froides; mais un sentiment élevé, l'estime qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, les empocha de rompre et permit à leur amitié de se renouer plus forte, plus solide que jamais. L'abbé Granet, qui publia, en 1738, les Œuvres diverses de Corneille, a donné quelques détails intéressants sur madame du Pont.
1, ParllcularUés de ht rie jinliciairc (le Pierre Corneille.
« Elle était parfaitement belle, nous dit-il, et Pierre Corneille l'avait aimée très-passionnément. Il fit pour elle plusieurs petites pièces de galanterie qu'il n'a jamais voulu rendre publiques, quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brûla lui-môme environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquait la plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avait beaucoup d'esprit, elle les critiquait fort judicieusement, en sorte que M. Corneille a souvent répété qu'il lui était redevable de plusieurs endroits de ses dernières pièces. » Dans cette liaison telle que nous la connaissons, dans cette affection d'enfance qui eut ses heures de tendresse, d'émotion et demeura profondément sérieuse, môme lorsque sa vivacité se fut amortie, il n'y a pas de place pour une amourette de hasard comme celle sur laquelle repose Mélite. L'anecdote racontée par Fontenelle n'a donc aucunement trait à madame du Pont. Elle n'est pas toutefois sans exactitude. En dépit des assertions contenues dans V Excuse à Arisfe, Corneille, bien avant son mariage et peutêtre pour se consoler des dédains de Marie Courant ou de sa famille, fit une cour assez assidue et qu'on n'a pas sujet de croire malheureuse, à une demoiselle Milet, pour laquelle il composa le sonnet, puis la pièce de Méïite. L'anagramme, du reste, est de toute évidence, Mélite n'étant que Milet
lôG CORNEILLE INCONNU.
reloLirné. La tradition rouennaise sur ce point ne s'est jamais démentie et a toujours été très-formelle. Je me souviens que lorsque j'étais enfant, on montrait encore dans la rue aux Juifs la maison où avait demeuré mademoiselle Milet. Ainsi tout se trouve expliqué. Les premiers vers de Corneille ont bien réellement été composés pour madame du Pont, ou plutôt pour Marie Courant ; mais il y a eu dans sa fidélité poétique une notable parenthèse, et il s'exagère sa constance lorsqu'il s'écrie :
Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée. Aussi n'aimai-je plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.
L'auteur de MéVite se montrait singulièrement oublieux, et mademoiselle Milet aurait été en droit de réclamer. Elle s'en garda bien, sachant que les poètes, même les plus sincères, ont une manière à eux d'arranger les choses au point de vue d'une certaine unité de sentiment qui a sa convenance esthétique et morale. Il suffisait à Corneille que sa tendresse pour Marie Gourant eût persisté dans le fond de son âme pour qu'il se crût autorisé à ne pas tenir compte d'une distraction, peut-être trèsplatonique.
Il ne considéra son cccur comme tout à fait libre du passé qu'après son mariage avec Marie de LainpéiMèro. Le peu que l'on sait des circonstances qui
AMulRS bl l'UETK.
précédèrent cette union est dans toutes les mémoires. Quelques lignes de Fontenelle ont créé une légende à laquelle Térudition moderne portera peut-être atteinte, mais qui jusqu'à présent^ n'ayant pu être contrôlée, n'a pas été contredite. S'il faut confesser une impression qui m'est personnelle, je dois déclarer que plus j'ai examiné les rapports de Corneille avec liichelieu, plus j'ai conçu de doutes sur le rôle déterminant qu'on attribue à celui-ci dans le mariage du poète. Si, comme Fontenelle l'affirme, ce fut un mariage d'amour, il me semble qu'on aurait surpris çà et là dans les œuvres de l'écrivain quelques témoignages de reconnaissance qui font complètement défaut. Loin de là, nous verrons que Corneille, le moins haineux des honnnes, n"a eu jusqu'en sa vieillesse qu'une haine implacable, et que l'objet de cette haine était Richelieu. La pensée qu'il devait Marie de Lampérière au toutpuissant cardinal aurait dû désarmer sa rancune; mais la lui devait-il effectivement, et, sur ce point comme sur tant d'autres, la prétentieuse légèreté de Fontenelle ne s'est-ellc pas jouée de notre crédulité'?
1. Je parle exchisi\ émeut du biugraplie inexact de Corneille. Fontenelle, philosophe, savant et surtout historien des sciences, n'est pas un écrivain que Ton puisse juger en deux mots.
15A rORXEILLE IXrOXXr.
L'agréable tableau que Ducis a tracé des ménages de Pierre et de Thomas Corneille est f'-équemment cité dans les cours de littérature. On aime à croire qu'en vertu d'une sympathique divination, cette jolie fantaisie poétique est l'expression de la réalité, et l'on se représente avec plaisir le bonheur familial, la vie modeste et patriarcale des deux frères. Nous ne saurions confirmer ni contester l'exactitude de cette peinture. La vérité est qu'on ne sait absolument rien sur la vie de Corneille dans son intérieur. Il n'a jamais parlé de sa femme ni en bien, ni en mal '. Les contemporains ont gardé le même silence, et si Ton ne savait, par des vers latins qui coururent vers 1640, que le poëte faillit mourir d'une péripneumonie la nuit de ses noces, on ne connaîtrait relativement à ce mariage aucune particularité digne de foi. Madame Corneille survécut dix ans à son mari et mourut dans la famille
L Un lecteur assidu de Corneille nous signale, comme ayant pu être inspirés par la lune de miel, ces vers du premier acte de Polyeucte :
Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme ; Vous ignorez quels droits elle a sur toute Tàme Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
La remarque est très-ingénieuse ; toutefois, il faut convenir que l'allusion est d'une discrétion extrême et aussi voilée que possible.
AMijURS du riiETE. 159
de son père, aux Andelys. Sa sceur, Marguerile de Lampérière, avait épousé Thomas Corneille.
Si les ménages heureux sont, comme les peuples^ ceux qui n'ont pas d'histoire, le mutisme de Corneille doit être interprété tout en faveur de sa félicité domestique. Le poëte qui écrivit le rôle de Pauline avait une haute idée de la foi conjugale. Il importe aussi de remarquer que dans son théâtre, où les termes se ressentent quelquefois de la vivacité gauloise, il ne louche jamais à ces sujets, plus tristes que bouffons, qui reviennent trop souvent dans les Contes de La Fontaine et dans les comédies de Molière. Il passe à côté de Georges Dandin sans le regarder, et son pinceau, obstinément chaste, se refuse à immortaliser Sganarelle. Une seule fois, dans V Illusion, Corneille, encore célibataire, a risqué une apologie, et encore très-détournée, de rinfidélité. Clindor, poussé à bout par les reproches de sa femme Isabelle, laisse voir, dans un accès d'humeur, le fond de sa pensée :
Les femmes, à vrai dire, ont d'étranges esprits! Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrême A leur bizarre humeur le soumette lui-même, Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements, Qu'il ne refuse rien à leurs contentements : S'il fait la moindre brèche à la fui conjugale, Il n'est point à leur gré de crime qui l'égale ; C'est vol, c'est perlidie. assassinat, poison,
K30 (UllXEILLE IXCU-X-Xr.
C'est massacrer son père et brûler sa maison. Et jadis des Titans Teffroyable supplice Tomba sur Encelade avec moins de justice.
La boutade est spirituelle, mais elle n"a aueune portée et ne recèle point une intention fâcheuse. Clindor plaide tout au plus les circonstances atténuantes et n'élève pas plus haut ses prétentions d'indépendance. D'ailleurs, le ton exagéré qui règne dans TlJli'.sioji, qui lui donne son unité et en fait le comique, enlève aux paroles du mari un instant révolté la signification qu'elles auraient en un autre endroit. Ce qui est certain, c'est que Corneille, dans ses comédies, n'a contribué en rien à dramatiser ou à égayer l'adultère. Il n'a point de reproches à s'adresser à cet égard. C'est un grand lionneur pour lui. Selon toute probabilité, son union avec j\Iarie de Lampérière ne fit que redoubler cette disposition grave et respectueuse.
En se plaçant à un autre point de vue, on s'est demandé si madame Corneille avait eu les qualités nécessaires à quelqu'un qui se trouve à la tète d'une nombreuse famille. Un des historiens du poëte, M. Gustave Levavasseur, a dirigé son analyse en ce sens, et s'est efforcé de ressaisir, de recomposer de son mieux cette physionomie si longtemps, si complètement effacée.
« Je ne sais si je me trompe, a-t-il écrit au clia-
A-MUURS LU POÈTE. 101
pitre X de son livre ' ; mais je crois que l'on pourrait porter ce jugement sur la fille du lieutenant général des Andelys, qu'épousa Corneille.
« D'une famille plus élevée que celle de Corneille, puisque le père la lui refusait; fort jolie, puisqu'elle avait tourné la tète de notre héros jusqu'à le distraire de ses travaux, elle devait avoir en partage toutes les qualités du cœur et de l'esprit; autrement, Corneille qui, malgré sa rudesse, était choyé des plus grandes dames de la cour, et qui, d'ailleurs, à l'hôtel de Rambouillet, pouvait voir et entendre tout ce que l'esprit avait de plus raffiné et la galanterie de plus gracieux, aurait fait un fâcheux parallèle une fois arrivé dans son ménage. Par vertu et par amour du devoir. Corneille, malgré des défauts contraires aux qualités que nous venons de signaler, eût pu sans doute rester le meilleur des maris ; mais, à coup sûr, lui (jui fut toujours aussi un modèle d'amitié fraternelle, n'eût pas souffert que son frère Thomas préparât son malheur en épousant la sœur de madame Corneille. Mais, en revanche, elle devait manquer essentiellement des qualités de la femme de ménage. Autrement, Corneille, avec ce qu'il avait gagné, ses gratifications et ses pensions, pouvait, en y joignant son patrimoine, se faire