‹ Corneille inconnuChapitre 26 sur 50 · La Vio de Pierre Corneille · texte numérisé non relu

La Vio de Pierre Corneille

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une aisance dont il ne jouit jamais. Son patrimoine seul, qu'il ne partagea point, le faisait vivre, ainsi que son frère Thomas, pendant les dernières années de sa vie. Quelques pensions ajoutaient à ses revenus; mais nul capital amassé, nulle économie des temps passés, n'améliorait la position du vieillard. »

M. Levava'sseur rappelle ensuite, d'après une version qui laisse à désirer comme exactitude, l'anecdote, très-vraie au fond, de Pierre Corneille sortant avec des souliers troués, et obligé d'en faire raccommoder un, rue de la Parcheminerie, dans l'échoppe d'un savetier en plein vent; L'historien tire de ce fait des conclusions sévères, et peut-être exagérées, contre madame Corneille. Il ne devait pas être facile, même à sa femme, de gouverner , de discipliner Corneille dans ces détails de toilette qui sans doute lui paraissaient infimes ou insupportables. Ses distractions mettaient souvent en défaut la vigilance de la ménagère, et plus d'une fois, probablement, il fut grondé, en rentrant au logis, pour avoir commis quelque énorme étourderie de nature à rejaillir sur la maîtresse de la maison. L'abdication dans les petites choses coûtait peu à cet esprit vaste, accoutumé à parcourir les hautes régions, à se tenir sur les sommets ; ce (jui lui faisait défaut, c'était l'attention. « Eh! morbleu, monsieur, parlez de ces

aftaires à ma feinme^ et ne iirempêcliez pas de travailler! » aurait-il répondu à un jeune homme qui lui demandait la main d'une de ses liUes. Rien ne vient appuyer cette tradition, que Ton est en droit de considérer comme controuvée. ; mais la légende, même lorsqu'elle s'égare quant au fait précis, a sa valeur comme indication générale. Il est évident que madame Corneille passait pour la forte tète et la directrice de la famille. .Maintenant, comment s'est-elle acquittée de sa tâche ? A une telle distance, et avec le peu d'informations que nous possédons, c'est un point sur lequel il est bien difficile de se prononcer. La pauvreté de Corneille est un fait trop constant et trop dominant, hélas! dans sa vie, pour qu'un n'en soit pas frappé. J'avoue que j'ai pendant longtemps partagé quelques-unes des impressions de M. Levavasseur; mais en y regardant de près, je crois que la gêne croissante du grand poète peut très-bien s'expliquer sans que Ton ait besoin d'accuser madame Corneille d'imprévoyance ou de mauvaise gestion. C'est, du reste, un sujet que nous avons déjà rencontré, et qu'on nous permettra d'ajourner encore. Les affections de Corneille étaient essentiellement platoniques. Il exerçait sur sa volonté un empire assez grand, et ne se laissait jamais emporter au delà des limites qu'il croyait devoir se prescrire. Cela dit, nous ne chercherons pas à

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dissiiiiuler ({u"il élail lrès-accessil)le aux sédiiclions de l'esprit, et qu'une fois atteint, il demeurait intél'ieu rement très-fidèle à la personne dont la grâce ou la distinction intellectuelle Tavait fasciné. Nous en avons vu un exemple au début de sa vie, dans sa persévérante affection pour madame du Pont. Le goût très-vif et très-prolongé qu'au seuil de la vieillesse il éprouva pour mademoiselle du Parc, en est une preuve non moins éclatante.

Les Stances à une mar(iulse sont très-connues et méritent leur célébrité. Corneille s'y montre tel qu'il savait être dès qu'il consentait à déserter un instant le sublime, plein de bonne humeur, de verve mondaine et d'esprit. Un ton de douce plaisanterie vient à propos y tempérer ce que la fierté poétique pourrait avoir d'excessif. Dans ces vers, où le sourire du poète met sa passion à l'abri des railleries d'autrui, pour ne laisser voir que ce qu'elle a d'intéressant, règne cet accent demi-attendri qui donnera plus tard tant de charme aux stances si célèbres de Voltaire :

Si vous voulez que j'aime encore, Rendez-moi Tàge des omours.

•Jueilc était cette marquise (jui réveillait ainsi, dans les conditions particulières dont nous allons parler, et (jui rappelait aux Muses profanes une

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in:=;piration lournée depuis sepl ou huit annéos dt'jà vers la poésie religieuse? Il s'est produit quelque incertitude à ce sujet. Un critique instruit et fin, qui se trompe rarement, M. Edouard Fournier, a cru, d'après une tradition dont j'ignore Forigine, que ce badinage avait été composé pour madame de Motteville, en réponse aux épigrammes ou aux dédains d'une jeune marquise; mais, ainsi que le fait remarquer très-justement M. Marty-Laveaux, il est impossible, lorsqu'on rapproche cette pièce de celles qui furent écrites par Corneille pour mademoiselle du Parc, pendant son séjour à Rouen, de ne pas voir qu'elle se rattache étroitement à cet ensemble, et qu'elle en fait partie. A plus d'une reprise, en ellet, Corneille s'est adressé à cette marquise, qui parait lui avoir tenu rigueur, et les Stances ne rt'pondent qu'à l'un des épisodes de ce long et sérieux attachement. Ce qui vaut mieux que toutes les inductions possibles, et ne permet pas le doute, c'est la mention suivante, que l'on peut lire au tome IX du recueil manuscrit de Conrart, en marge d'une pièce sur ïeBéjmrf d'Iris, signée Corneille l'Aisne : « 1658. C'est une jeune comédienne fort belle, nommé la du Parc, autrement la Marciu'ise. » Les copies qui circulèrent à l'époque même étaient moins discrètes, et substituaient au nom d'Iris celui de mademoiselle la Marquise, ou, plus simplement encore, de made-

moiselle du Parc. D'où venait à cette aimable personne ce surnom de marfiuise? Tenait-il à la noblesse, à la distinction de son jeu? Il était d'autant plus naturel de le penser que, selon un chroniqueur du temps :

. . . . Chacun était enchanté Alors qu'avec un port de reine Elle paraissait sur la scène.

Mais, grâce aux recherches faites par un avocat à la Cour d'appel de Lyon, M. Brouchoud, on a pu se convaincre que ce surnom était également une sorte de prénom. Il résulte de l'acte de mariage retrouvé par ^I. Brouchoud que ]\I. René de Berthelot (celui qui devait être l'illustre Gros-René) et damoiselle de Gorla ont reçu la bénédiction nuptiale en résrlise Sainte-Croix, le 25 février 1653. Cet acte est signé : marquise de Gorla et René Berthelot, dit du Parc. Dans l'acte de décès, la défunte est appelée Marquise, Thérèse de Gorle. Ce prénom était-il un souvenir, une indication ou une allusion à la naissance de la belle actrice? C'est ce que nous ne sommes pas à même de deviner. Bornons-nous à penser que si le marquisat de mademoiselle du Parc était un peu en l'air et très-aventuré, il n'était pas absolument fictif. Elle était mariée depuis cinq ans, et elle en avait à peu

près vingt-cinq, lorsqu'elle vint à riouen avec la troupe de Molière, dont elle faisait partie ainsi que son mari. Nous ne voyons point qu'elle ait joué dans Andromède, dont on a retrouvé la distribution manuscrite. Du Parc y représentait Jupiter, et IMolière, Persée. Les principaux rôles de femmes étaient tenus par madame de Brie et les deux demoiselles Béjart, Madeleine et Geneviève. Mais elle dut se signaler dans Nicomhle, oi\ le rôle de Laodice convenait parfaitement à son talent. D'autres pièces encore, empruntées au répertoire des deux Corneille, la mirent en relief et la firent apprécier des connaisseurs. Les deux frères en furent très-épris. Il était, du reste, dans la destinée de mademoiselle du Parc d'exciter la passion des plus grands poêles de son temps. Molière l'avait aimée; Racine, à quelques apnées de là, devait en tomber éperdument amoureux. C'est le cas de dire avec le Fabuliste, qui lui-môme la courtisa un moment : Tous étaient frappés. Lorsqu'elle connut Racine, elle était veuve depuis 1GG4, et se regardait peut-être comme maîtresse de ses actions. Mais tant qu'elle fut mariée, il ne semble pas qu'on ait eu un seul reproche à lui adresser.

L'esprit de conjecture est mortel à l'histoire littéraire, et il ne lui faut faire de concessions qu'avec la plus grande réserve. Pourtant, il est difficile de ne pas admettre que la présence à Rouen d'une

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excellente troupe de comédiens pendant six mois, les conversations d'un homme tel que -Molière, à Taurore de son génie, enfin le charme incontesté de mademoiselle du Parc, n'aient exercé sur les résolutions de Corneille une influence décisive. Depuis six ans, c'est-à-dire depuis la chute de Pertharite, il avait pris officiellement congé du théâtre. Son parti semblait arrêté de se consacrer désormais à la poésie religieuse, non pas, comme l'a prétendu malicieusement Voltaire, qu'il eût songé à traduire Vlmitation seulement après un échec au théâtre. C'est au contraire après le succès populaire et persistant de NkomMe qu'il forma cette résolution. La mauvaise fortune de Pertharite ne pouvait évidemment que l'y confirmer. I\Iarguillier de la paroisse Saint-Sauveur, absorbé dans les pensées graves, dans les pratiques religieuses, tout entier à sa vie d'intérieur, à ses habitudes de province, il semblait avoir rompu pour toujours avec le. démon dramatique. Tout au plus s'occupait-il de préparer une édition définitive de ses œuvres^, qu'il croyait complètes, et lisait-il Aristote pour y chercher les éléments des théories qu'il comptait formuler à ce propos sur l'art théâtral. Ce n'est pas qu'il se sentît diminué ni au-dessous de lui-même.

J'ai quelque art crarraclier les grands noms du tombeau, De leur rendre un destin plus durable et plus beau,

ammT'rs pu rriKTE. lt)ll

De faire qu'après moi l'avenir s'en souvienne :

Le mien semble avoir droit à rimmortalilé... ^

disait-il dans un sonnet placé en tête du livre de M. de Campion sur les Hommes illustres. Ce n'était toutefois qu'un réveil passager, et il s'accoutumait insensiblement à considérer sa carrière dramatique comme finie, lorsqu'on annonça, vers les fêtes de Pâques de 1658, que des comédiens venaient de s'installera deux pas de la rue de la Pie, où demeurait le poëte, au jeu de paume des Deux-Maures, dans la rue des Charrettes, à peu près à Tendroit où s'élèvent a.ujourd'hui les bâtiments de la douane, et à celui des Braques, situé au bas de la rue du Vieux-Palais. Ces derniers étaient tout à fait voisins de la famille Corneille '. Par une rencontre singulière, il y avait en ce moment à Rouen deux troupes de comédiens, celle de Molière et celle de Philibert Gassaud, sieur du Croisy.

« Comme Molière lui enlevait son puldic, nous apprend M. F. Bouquet -, circonstance qui s'était

1. Très-proclies voisins, en elTet, puisque la maison du père de Corneille était adossée à ce jeu de paume. Comment Pierre et Thomas n'auraient-ils pas eu. dès leur enfance, le goût de la comédie? Sur ce point de détail, ainsi que sur la composition de la troupe de Molière, en 1658, il faut lire l'article de M. F. Bouquet, intitulé : Le jeu de jxiume de Saint-Eustache. j^aroisse Saint-Sarweur. à Rouen, dans la Revue de Normandie (1869).,

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