Molière ef sa troupe à Rouen
no CORNEILLE IXiïiXXU.
déjà produite à Lyon en 1G")3^ pour une autre troupe rivale, obligée dès lors de se dissoudre, ce directeur, délaissé des Rouennais, ne trouva rien de mieux que de prier Molière de se charger de sa troupe en la réunissant à la sienne. Molière accepta cette proposition, bien qu'il eût un personnel suffisant et la faveur du public, et. Tannée suivante, du Croisy entra lui-même dans cette troupe, qu'il ne quitta plus...
» Outre Molière, le personnel des acteurs se composait de MM. Beauval, Louis Béjart, dit l'Aiguisé, Brécourt, de Brie, du Croisy,^ Dufresne, du Parc, dit Gros-Réné, Hubert, Jodelet et TEspy. En tète des actrices étaient Madeleine Béjart, qui avait avec elle sa sœur, Geneviève Béjart (madame Hervé), mesdames Beauval, de Brie, du Croisy, du Parc, et mesdemoiselles Marotte Beaupré et Armande Béjart, autre sœur de Madeleine, la future femme de Molière, qui n'avait guère que treize ans lorsqu'elle vint à Rouen. »
Avec une troupe composée en grande partie de sujets d'élite, dirigée par un homme dont le zèle et l'habileté étaient incomparables, la campagne dramatique dut être brillante. Peut-être beaucoup de Rouennais ne connaissaient-ils pas encore les chefsd'œuvre de leur célèbre compatriote. On voyageait peu alors, et l'on ne se serait pas déplacé uniquement pour aller voir une pièce de théâtre, fût-ce
le Cl (7 on Pohjencte. Les troupes qui venaient donner des représentations n'avaient p'as toujours un personnel suffisant, et leur répertoire devait forcément être très-borné. Grâce aux comédiens de du Croisy et de Molière, un grand nombre d'habitants de Rouen purent donc, pendant six mois, se mettre complètement au courant des œuvres de Corneille. Il est probable que Thomas non plus ne fut point oublié. Timocrate. joué en 1656, était encore dans tout son éclat. Le succès de cette tragédie à Paris avait été tel, qu'au bout d'un certain nombre de représentations, les acteurs furent obligés de demander grâce au public. « Vous ne vous lassez point, messieurs, dit le régisseur aux spectateurs, de voir représenter T'iniocrate, mais nous nous fatiguons de le jouer. » Thomas Corneille, alors dans sa trente-troisième année, et ne songeant nullement, comme son frère, à déserter la carrière théâtrale, fut des plus assidus parmi ceux qui fréquentèrent la salle ou plutôt les coulisses du jeu de paume des Deux-Maures. Il fut émerveillé de mademoiselle du Parc, non pas qu'elle fût la meilleure actrice de la troupe, mais, elle en était à coup sûr la plus séduisante'. Pierre Corneille résistait d'abord; il esti-
l.«Elle était grande, bien faite et n'était pas bonne actrice,» disait à Mathieu Marais (1~03} Boileau. qui cependant TavaiL vue au plus haut point de la réputation.
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mail davantage le talent de mademoiselle Marotte Beaupré, qui rendait tolérable, à force d'art et de chaleur, une très-faible tragédie de Quinault, Amalazonfe. Il vit enfin la Ilarqïme, et le charme opéra. Dès lors, l'éloignement momentané qu'il avait témoigné pour le théâtre diminua notablement, et le désir de composer de nouveau se réveilla en lui. On aime à penser que les applaudissements de ses compatriotes et aussi les pressantes instances que ne manqua pas de faire près de lui Molière eurent autant de pouvoir sur le poëte que les attraits de la belle llarquise. La cause du théâtre ne pouvait rencontrer un avocat plus éloquent ni phis convaincu que le futur auteur du Misanihroi^e. « Vous ne sauriez, devait lui dire celui-ci, abandonner la scène française à des auteurs sans mérite, sans autorité. Allez-vous, parce que vous avez éprouvé quelques-unes de ces contrariétés, de ces disgrâces qu'il est impossible d'éviter lorsqu'on travaille pour le public, vous retirer de la lice et vous condamner au silence, dans la force de l'âge et la haute maturité du génie? Est-ce au commencement d'un règne qui s'annonce comme devant être glorieux que vous priverez votre pays de productions destinées à répandre en tous lieux le nom et la gloire de notre nation? Je comprends et j'honore vos scrupules religieux, mais n'avez-vous point rendu dans vos tragédies le plus bel hommage
AMUL'RS DU rOÉTE. H'J
à l'tïspril ('hrëtieii '? Rappelez- vous ce qu'était la tiiéùtre lorsque vous avez donné vos premières comédies, qu'entre nous, vous avez tort de tant dédaigner aujourd'hui? La grossièreté, la basse bouffonnerie, la licence s'étalaient effrontément. Vous avez rétabli la pureté des mœurs, ramené le dialogue aux convenances, chassé le trivial et le burlesque. Dans la tragédie, la noblesse des sentiments, la magnificence du langage, la grandeur des situalions étaient inconnues chez nous avant le Cid et Horace. Aucun talent digne de prétendre un jour à votre héritage ne s'est encore montré. Rotrou est mort. Laisserez-vous l'art dramatique aux mains de Quinault? Continuez à produire, à fournir des exemples qui puissent vous préparer des successeurs et même au besoin des rivaux. Vous taire plus longtemps serait manquer au devoir, à la France et au roi. »
Il y avait dans ces paroles de quoi ébranler l'homme le plus résolu, et Corneille commençait à l'être beaucoup moins. Si la Marquise n'était pas aussi éloquente que Molière, elle était peutêtre plus persuasive. Amoureux malgré lui, le tragique avait ses moments d'humeur entreprenante
1. «Un Li joué de notre temps des piéccs^saintes de M. de Corneille qui ont été Tadmiration de toute la Franco. » (Préface de Tarlvffc.)
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et de cjuasi présomption comme lorscjif il écrivait \e^ iS ta lices. D'autres fois, il se morigénait et se serait volontiers traité de vieux fou. Voici un couplet de chanson oii il semble vouloir brCder ses vaisseaux :
Ce qui vous rend, adorable N'est propre qu'à m'alarmer, Je vous trouve trop aimable Et crains de vous trop aimer.
Mon cœur à prendre est facile.
Mes vœux sont des plus constants ; Mais c'est un meuble inutile Qu'un galant de cinquante ans.
A certaines heures, la résignation ne lui paraissait pas si aisée. II souffrait de voir la comédienne, après lui avoir fait bon accueil^ se montrer gracieuse envers d'autres soupirants, et quêter, par des prévenances, par des câlineries indispensables, cette faveur du public si capricieuse, si changeante, que jusqu'aUrs elle avait eu le secret de fixer :
D'an accueil si flatteur, et qui veut que j'espère, Vous payez ma visite alors que je vous voi, Que souvent à l'erreur j'abandonne ma foi, Et crois seul avoir droit d'aspirer à vous plaire.
Mais si j'y trouve alors de quoi me satisfaire, Ces charmes attirants, ces doux je ne sais quoi*
AMOURS LU PUÈTE. Ho
Sont des biens pour tout autre aussi bien que pour moi, Et c'est dont un beau feu ne se contente guère.
D'une ardeur réciproque il veut d'autres témoins. Un mutuel échange et de vœux et de soins, Un transport de tendresse à nul autre semblable.
C'est là ce qui remplit un cœur fort amoureux : Le mien le sent pour vous, le vôtre en est capable. Hélas ! si vous vouliez, que je serais heureux !
Le Ion de ce sonnet sembla probablement trop vif à la dame. 11 fallut en rabattre et revenir à Tenclre-sur-Fstimç, comme disait mademoiselle de Scudéry^ Le poëte, désappointé, s'exécuta san> trop de mauvaise grâce, et manœuvra même assez habilement pour tâcher de gagner du terrain tout en paraissant reculer :
Je vous estime. Iris, et crois pouvoir sans crime, Permettre à mon respect un aveu si charmant :
Il est vrai qu'à chaque moment
Je songe que je vous estime.
Cette agréable idée où. ma raison s'abîme. Tyrannise mes sens jusqu'à l'accablement ;
Mais pour vouloir fuir ce tourment,
La cause en est trop légitime.