‹ Corneille inconnuChapitre 33 sur 50 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

LA TENDRESSE ET L HEROÏSME CHEZ CORNEILLE. — CRITIQUES DE VOLTAIRE ET OBJECTIONS DE PASCAL.

Au moment où Corneille, clans V Excusa tio, semblait prendre rengagement de ne point franchir les limites du genre comique, la tragédie était à la veille de le hanter et de. le tenter. En effet, l'achevé d'imprimer de XExmsatlo est du mois d'août 1034. Or, à cette époque. Corneille commençait sans doute, sinon à écrire les vers, du moins à préparer le plan de Médée, c{ui dut être jouée dans les premiers jours de lG3o. Balzac, écrivant à Boisrobert, le 3 avril de cette année, parle de la pièce nouvelle, et rend justice au talent que déployait Mondory dans le rôle, très-ingrat d'ailleurs, de Jason. Ce nom de Mondory nous dit assez que Médée se produisit sur la scène du Marais. Il y eut des applaudissements ; mais le public se montra très-hésitant, très-perplexe. Si quelques spectateurs d'élite pouvaient déjà près-

sentir Je Cid, la plupart s'obstinaient vainement à retrouver Fauteur de la Suivante ou de ta Place royale. Le poëte se cherchait lui-;même.

Il crut s'être trompé;, et, en 1030, revint à la comédie par V Illusion. Mais le cadre étroit d'une bizarre intrigue, le ton léger de la plaisanterie, ne convenaient plus aux exigences d'un génie impatient d'éclater. A chaque instant, dans cette pièce, le burlesc{ue se transforme et semble près de s'élever à l'héroïsme.

« Les exagérations du capitan, a finement remarqué M. Marty-Laveaux, ne manquent, sous la plume de Corneille, ni de noblesse, ni de dignité. Il le fait, en plus d"une circonstance, plus réellement majestueux qu'il n'aurait fallu. Sa grande Time tournait, malgré lui, au sublime; elle y était entraînée invinciblement, et Matamore parle déjà parfois le langage de Rodrigue... »

Les beaux vers sur l'importance et la grandeur du théâtre contemporain, placés dans la bouche du magicien Alcandre, et qui terminent la pièce, ne sont guère en rapport avec l'agréable folie à laquelle ils fournissent une conclusion trop solennelle. On y sent un homme déjà fier du prochain avenir cp'il va si puissamment contribuer à créer. Certains de ses personnages ont des susceptibilités toutes castillanes. Il faut voir la révolte de Clindor. fils de bons bourcreois, détruise en valet de Mata-

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more, lorsque son riVal Adrasle se permet de le menacer :

Si le ciel en naissaut ne m'a i'aiL grand seigneur. Il m'a fait le cœur ferme et sensible à l'honneur, El je pourrais bien rendre un jour ce qu'on me prèle.

Ce Clindor ne serait pas indigne de se mêler à la suite de don Diègue.

Huant à la sombre Médée, des juges autorisés ont vu en elle la devancière, bien imparfaite encore, mais énergique, parfois éloquente, de Cliimène, d'Emilie, et de la Cléopâtre de Rodogiine.

Accoutumé à peindre le senliment dans ce (pfil a d'ingénieux, par le côté oi^i il touche à une délicate galanterie. Corneille abordait un monde nouveau en faisant parler la passion. Médée lui révéla ce qui lui manquait, et la leçon fut profitable, puisqu'il en résulta 1? Cid. Les trois premiers actes de Médée sont pleins de situations saisissantes. Les expressions naturellement poétiques, jaillissant avec spontanéité d'une veine opulente, y abondent :

.Je ne me repeus poinl d'avoir par mou adresse Sauvé le sang des Dieux et la fleur de la Grèce: Zéthès, et Calais, el Pollux, et Castor. Et le charmant Orphée, et le sage ^ieslor.

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dilla niagicieune, revendiquant l'Iionneur d'avoir dérobé les Argonautes à une mort presque inévitable. Cette brillante énumération a dfi ravir André Chénier, si, comme je n'en doute pas, il a lu l'œuvre ouljliée du vieux maître'. Il devait goûter aussi les vers tout émus, tout joyeux, que laisse échapper Creuse lorsque Jason lui apporte la robe de Médée, ce fatal présent, si ardemment souhaité, qui avant pou lui donnera une prompte mort :

Qu'elle a fait un beau clioix ! jamais éclat pareil Ne sema clans la nuit les clartés du soleil : Les perles avec l'or confusément mêlées, Mille pierres de prix sur ses bords étalées D'un mélange divin éblouissent les yeux.

On ne saurait mieux peindre sans s'arrêter" à décrire minutieusement, ni rehausser davantage la valeur d'un objet en traduisant la vivacité de l'impression qu'il cause. Quelques mots artistement disposés y ont suffi. Avis à nos réalistes modernes, qui consacrent à la description d'une toilette cent lignes dont on ne se souvient plus dès qu'on a tourné le feuillet.

Le monologu(? de Médée au premier acte, gran-

1. Cette supposition est d'autant moins gratuite que ce sujet eut toujours le privilège de captiver Gliéuier. II y songeait dès le collège en lisant Virgile, et plus tard il traduisait en vers le début de la Mcr/ce d'Euripide.

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diose iiivocalion, supérieurcmenL iuiilée de SéiiC(juo, arrache ce cri d'admiration à Voltaire, ordinairement si rétif : « Ces vers sont dignes de la vraie tragédie, et Corneille n'en a guère fait de plus beaux. » M. Guizot en a été aussi extrêmement frappé. Personne, du reste, n'a compris au même degré que cet éminent critique, n'a marqué avec autant de décision et de franchise, l'importance relative de celte première œuvre tragique du grand poète : « Il semble, en arrivant là, écrit le sobre et judicieux commentateur, qu'après avoir erré sans but, sans boussole et sans espoir, on débarque enlin sur une plage ferme d'où l'on aperçoit, dans le lointain, des terres fécondes. L'imagination et la réflexion apparaissent, appliquées enfin à des objets dignes d'elles; des sentiments importants prennent la place des jeux puérils de l'esprit, et déjà Corneille montre comment il saura les exprimer. Déjà Fon voit dans le moi de Médée, supérieur au Medea superest de Sénèque, cette concision énergique à laquelle il saura réduire l'expression des sentiments les plus fiers et les plus sublimes. Dans ces vers, qu'il ne doit pas au tragique latin :

Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? ^l'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits!

on pressent combien de force et de |)rofondeur il saura renfermer dans les tours les plus simples.

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Enfin, dans la scène où Mëdée discute avec Créon les raisons qu'il peut avoir pour la chasser de ses états, on reconnaît cette raison puissante et grave, si étrangère à la poésie de ce temps, et qui mérita à Corneille cet éloge du poète anglais Waller : « Les autres ibnt bien des vers; mais Corneille est le seul qui sache penser. » C'est déjà cette dialectique pressante et serrée, que le souvenir des études de son premier état, autant peut-être que l'esprit de son temps, fit trop souvent dégénérer en subtilités, mais qui, lorsqu'elle frappe. à plein^ porte des coups irrésistibles. »

Le souvenir de Phèdre a été un peu légèrement évoqué par Voltaire à propos de Médée. S'il existe entre ces deux personnages quelques ressemblances purement extérieures, la différence morale est profonde, immense. Elle éclate dans un rapprochement aisé à faire. Toutes deux descendantes du Soleil, toutes deux livrées à une passion terrible, qui les emporte et les dévore, elles élèvent volontiers leur pensée vers l'illustre auteur de leur race; mais chez Phèdre, c"est avec la conscience d'une irrémédiable faiblesse, d'une culpabilité écrasante; c'est pour s'humilier, se maudire. Souvenez-vous de cet harmonieux et douloureux gémissement :

Misérable ! et je vis I et je soutiens la vue De ce sacré Soleil dont je suis descendue !

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J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux ; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher?...

Voicij au contraire, le langage que tient Médée :

Auteur de ma naissance aussi bien que du jour,

Qu'à'regret tu dépars à ce fatal séjour,

Soleil, qui vois TatTront qu'on va faire à ta race.

Donne-moi tes chevaux à conduire à ta place :

Accorde cette grâce à mon désir bouillant :

Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant ;

Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste :

Corinthe consumé garantira le reste.

Despréaux avait raison, lorsque, voulant désarmer la sévérité d'Arnauld et de Nicole, il insistait à dessein sur la douleui' certvease

De Phèdre, malgré soi. perfide, incestueuse.

Médée, qui n'a reculé devant rien pour satisfaire sa passion, est prête à connaettre de nouveaux crimes pour assurer sa domination exclusive sur le co?ur de Jason. Ce qui se manifeste surtout cliez elle, ce qui enlève presque à l'amour ce caractère fatal que les anciens se plaisaient à lui donner, c'est la volonté de fer qu'elle déploie, et dont elle se glorifie à plusieurs reprises :

L'âme doit se raidir plus elle est menacée. Et contre la fortune aller tète baissée.

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La choquer liardiment, et, sans craindre la mort, Se présenter de front à son plus rude effort. Cette lâche ennemie a peur des grands courages, Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.

Telle est rattitude dont elle ne se départ point pendant toute la pièce. Aux menaces, aux exhortations, aux conseils de prudence, elle oppose un redoublement d'exaltation et de fierté. x\insi, lorsque Jason, tâchant de Tadoucir et de la calmer, lui dit :

Lassés de tant de maux, cédons à la fortune,

il faut entendre de quel accent indigné elle lui répond :

Ce corps n'enferme pas une âme si commune ; Je n'ai jamais souffert qu'elle me fît la loi. Et toujours ma fortune a dépendu de moi.

Médée se vante. 11 y a quelque chose qui échappe à sa puissance redoutable, à ses effroyables sortilèges, quelque chose qui lui est refuséj qui se dérobe à son action : c'est justement la tendresse de l'homme qu'elle aime. Elle est obligée d'en convenir dans ces vers, qui nous semblent de toute beauté, et qui éclairent d'une lueur perçante les profondeurs de cette ûme sinistre :

Misérable ! je puis adoucir des taureaux ;

La llamme m'obéit et je commande aux eaux ;

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L'enfer tremble, et les deux, sitôt que je les nomme : Et je ne puis toucher les volontés d'un homme !

3IiséraNe/ s'est écriée, elle aussi, la magicienne, dans sa fureur de voir son joug brisé, ses philtres sans efficacité, sans force ; mais combien ce J/isérable! est loin de l'exclamation poussée par Phèdre, et comme il en diffère ! Chez Médée, c'est le dernier mot de l'impuissance et de la rage ; chez Phèdre, c'est l'indice des révoltes de la conscience, et, qui sait, la possibilité d'une rénovation intérieure.

^La passion rencontre devant elle deux sortes d'obstacles : les uns viennent du dehors, ce sont les circonstances; les autres du dedans, ce sont les avis de la conscience et de la raison. Il en résulte deux genres de lutte qu'il importe de distinguer avec spin. La dignité morale n'y est pas également intéressée. Triompher des circonstances, cela peut tenir soit à des conditions favorables, soit à l'habileté de la conduite, soit enfin à la persistance de la volonté ; se vaincre soi-même est l'effet direct et glorieux de la vertu. Ces deux ordres d'efforts moraux trouvent nécessairement dans l'art des expressions correspondantes. Un certain art excelle à peindre les combats de la passion contre les difficultés extérieures. Il y en a un autre ((ui s'attache surtout à saisir le drame in-

'^^2 CUll.XElLLE I.XCUXXU.

tiine. à le reproduire, à dégager la leçon quïl contient : c'est l'art spiritiialiste et chrétien, que nous plaçons infiniment au-dessus do l'art matérialiste, pour lequel le libre arbitre, et ses conséquences si fécondes, n'existent pas. Cet art du christianisme stoïcien, Corneille l'a fondé chez nous. Il n'apercevait pas clairement le but lorsqu'il écrivit 3Iédée, où la passion n'est traversée et arrêtée que par la répugnance des honmies et les sévérités du destin. Voilà pourquoi, malgré de très-grandes et très-incontestables qualités poétiques, Méclée n'a pas pris rang dans la famille des véritables tragédies cornéliennes. Corneille n'atteignit son idéal qu'à partir du Cld, et depuis, il ne s'en écarta plus.

Cet idéal, Voltaire n y a rien compris. C'est ce (]ui rend si souvent insupportable la lecture de son Comuieniaive. Les boutades de mauvaise humeur, les pointilleries d'amour-propre, les injustices de parti pris suffiraient déjà pour enlever à ce travail beaucoup d'autorité ; mais ce qui le sape par la base, ce qui le ruine de fond en comble, c'est riniiitelligence on demeure le criti({ue. dès qu'il s'agit d'apprécier l'esprit de l'œuvre qu'il analyse et qu'il discute. Le dix-huitième siècle (que je n'ai pas la prétention de juger en deux lignes) était, en bien comme en mal, essentiellement une époque de théories. On y procédait par systèmes, c'est-à-dire

par des ensembles de vues qui faisaieiU volontiers table rase des conceptions antérieures lorsque celles-ci les contrariaient sur quelque point capital. La théorie très en faveur alors au théâtre, celle qui inspirait Zulime et Tancrtde^ qui affadissait La Chaussée, qui boursouflait Diderot et qui finit par se noyer dans les larmes de la Mère coiqmMe, était la glorification du senlimenl, juste le contraire de ce que Corneille avait poursuivi, et, autant que possible, réalisé dans son œuvre. De là, les colères, les dédains, quelquefois bouffons, presque toujours sincères et portant constamment à faux de Voltaire commentateur. L'amour, tel qu'il est peint dans Corneille, lui paraît absolument ridicule ; il n'y voit qu'une affectation déplacée de grandeur d'âme, une tendance déclamatoire, un oubli complet ou un mépris inexcusable de la nature impartialement observée. Ce désaccord, entre le poëte et son commentateur, est fait pour blesser les esprits délicats, équitables ; mais aussi, comme les mauvaises choses ont parfois un ])on côté^ il est très-propre, en offensant ces esprits, à leur rendre la pleine liberté de leur appréciation.

(( Je ne comprends pas , a dit un littérateur distingué', que dans les éditions de Corneille, on condamne le vieux poëtn à traîner à son pied, pour

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