Iniilalion, livre II, cliap. i
•■^U''^ CuKNEILLE INCUXXi:.
Pour l'élever de terre, homme, il te faut deux ailes.
La pureté du cœur et la simplicité :
Elles te porteront avec facilité
Jusqu'à l'abîme heureux des clartés éternelles.
Celle-ci doit régner sur tes intentions.
Celle-là présider à tes affections,
Si tu veux de tes sens dompter la tyrannie :
L'humble simplicité vole droit jusqu'à Dieu.
La pureté l'embrasse, et l'une à l'autre unie
S'attache à ses bontés, et les goûte en tout lieu.
Si ton cœur était droit, toutes les créatures Te seraient des miroirs et des livres ouverts, Où tu verrais sans cesse en mille lieux divers Des modèles de vie et des doctrines pures. Toutes comme à l'envi te montrent leur auteur : Il a dans la plus basse imprimé sa hauteur, Et dans la plus petite il est plus admirable : De sa pleine* bonté rien ne parle à demi, Et du vaste éléphant la masse épouvantable Ne l'étalé pas mieux que la moindre fourmi.
Si nous voulons caractériser comme il convient la traduction de Vlmitatio/i telle que Ta entendue et l'éaliséc Corneille, il faut abandonner résolument tout point de vue mondain, et surtout le point de vue trop spécialement littéraire auquel en ce sujet nous tendons toujours à nous placer ; il faut s'accoutumer à considérer ce grand et imposant travail, non pas comme une oeuvre où l'ai't doit dominer, mais comme un acte au sens le plus
< L'DnTATIOX » TR-UiUITE. 2i>:^
énergique du uiot. un acLe Irès-po-itiî' el Irès-rormel de religion, de propagande morale, spirituelle. Xoiis entrerons ainsi exactement dans la pensée du porte, et. nous rendant compte du but qu'il a poursuivi, nous serons tout à fait à même déjuger si Texécution de Fentreprise a répondu au dessein du tradiictfui'.
I/idée dont il importe de lùen nous pénétrer est celle-ci : Corneille n'est point un virtuose, prenant Vlniltafioii comme un thème propre à faire briller son talent ou à lui suggérer des variations imprévues, d'autant plu- frapy)antes qu'elles seraient moins en raiq>ort avec sa manière habituelle. En traduisant l'édifiant et ravissant ouvrage, il ne cède point au désir d'étonner ses contemporains \M\v une soudain»' transformation nu pliitùt pai' une application inattendue de sa puissance poétique : il ne fait de gageure ni avec les autres ni avei- luimême. Son projet est beaucoup plus simple. 11 vont pi iiter la lumière à des chrétiens comme lui. les consoler, les re(^onfortt^r, et. en s'acquiltant de ce devoir, achever d"épiu\''r et de sanctifier son talent. Cette interprétation se présente avec une force toute particulière à l'esprit lorsqu'on lit la Dédicace de Pierre Corneille au pape Alexandre Vil . sous le patronage duquel il tint à placer sa traduction. L'inttMitioii exclusivement pieu-e d'^ ce travail y é'st maripiée avec une précision qui n'aurait
2i)4 CORNEILLE INft )NXt: .
pas dû laisser prise à rincerlilude ou à la fantaisie. Alexandre VIT, lorsqu'il n'était encore que Fabio Chigi, avait composé de beaux vers latins, où la pensée de la mort revient très-souvent. Corneille, dans son Epître dédicatoire. fait allusion à cette particularité. Il avoue que ces considérations sur le néant et Téternité, semées si abondamment dans les belles poésies latines que lui a fait connaître Tarchevêque de Rouen, Harlay de Champvallon, lui causèrent tout d'abord une énmtion extrême :
« Elles me plongèrent dans une réilexion sérieuse qu'il fallait comparaître devant Dieu, et lui rendre compte du talent dont il m'avait favorisé. .Je considérai ensuite que ce n'était pas assez de l'avoir si heureusement réduit à purger notre théâtre des ordures ' que les premiers siècles y avaient comme incorporées, et des licences que les derniers y avaient souffertes ; qu'il ne me devait pas suffire d'y avoir fait régner en leur place les vertus morales et politiques, et quelques-unes même des chrétiennes, qu'il fallait porter ma reconnaissance plus loin, et appliquer toute l'ardeur
1. Le mot est un peu rude pour la délicatesse des oreilles modernes, plus timorées souvent que les consciences, mais à la place où nous le trouvons, ce mot a la valeur d'un témoignage historique, et nous n'avons pas le droit de clianner un texte dont la signification est importante.