Chez Adrien Le Clère
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erarbitraire, ce caractère artificiel qu'on reproche souvent, non sans raison, aux essais de ce genre. L'unité de cœur et crintelligence domine tout, couvre tout. Aussi conseillons-nous à ceux de nos lecteurs qui ne se sentiraient pas en disposition d'aborder directement, immédiatement, la traduction de Corneille, de recourir d'abord au livre d'Onésime Leroy. On ne saurait, comme préparation, comme initiation, rencontrer rien de plus consciencieux, de plus complet.
Sans insister davantage, il nous suffit de nous rtre attaché à bien établir, à mettre en pleine himirre l'intention chrétiennement pratique de cette traduction, trop longtemps méconnue, tardivement replacée au rang dont elle est digne^ et que l'on a toujours eu le tort de peser dans des balances exclusivement littéraires. L'action charitable, l'efficacité morale, voilà ce dont Corneille s'est uniquement in(}uiét('. L'immense succès de son œuvre atteste que, sous ce rapport, il n*a éprouvé aucun mécompte, et, de fait, lorsque dans sa vieillesse, des accès de découragement amenaient sous sa plume des plaintes et des récriminations, il n'a jamais reproché au public la moindre tiédeur à l'égard de ses poésies sacrées. Loin de s'arrêter dans cette voie après la version de Vlmifotion, qui luj avait demandé environ sept ans de travail, il continua, en traduisant du lalin de Santeul, les
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Hyiuiiei; (Je miute Geneclèce pour sou aiui, le P. Boulart, supérieur général des Uénovéfaing, et les Louange.s (Je Jo mlufe Vierge^ atlribuées à saint Bouavenlure. Il ne vivait plus alors dans la retraite, car cette dernirrc traduction, datée de IGGo, se place entre la représentation à'OJÎKJH et celle à'AgésiJ((,s. La même remarque s'applique à VOf^f^e (Je la sainte Viej'ge, traduit et publié en iOTO. Le volume où se tnjuve cet Of/lce de la Vierge contient, en outre, la traduction des sejd psauraes (Je la Péihitenee^ celle des Vêpres et Compiles du dimanche, de toutes les Hg unies (Je Bi'éciaire routai II; puis deux séries d'extraits de la version de V Imitât ion, intitulées Instructiojis et Prières cJi rétiennes. Il est dédié à la reine de France, Marie- Thérèse d'Autriche, mariée depuis dix ans à Louis XIV, et déjà mère de trois enfants. Cet ensemble de traductions pieuses pai'ut ({uelques mois avant la représentation de Tite et Bérénice. Il y a pourtant ici une nuance qui ne doit pas être négligée. Après la chute d'AttiJa, Corneille garda trois ans le silence. Or, c'est pendant ces trois ans qu'il se consacra, avec un redoublement de zèle, à Fœuvre d'édification qui était à la fois pour lui une consolation, un devoir et assurément une habitude spirituelle.
Malgré Findépendancc et l'originalité de son esprit, dont nous verrons tout à l'heure la preuve
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en ces matières mêmes, le poëte n'était rien moins qu'un chrétien latitudinaire. Il s'approchait avec régularité des saci-emenls, et, selon ce que nous affirme son frère Thomas, l'inséparable compagnon qui l'aida courageusement à lutter contre les difficultés sans cesse renouvelées, Pierre Corneille, pendant les trente dernières années de sa vie, récita tous les jours le bréviaire romain. Le témoignage vient de bonne source, comme on le voit, et ne saurait être révoqué en doute. Trésorier de sa paroisse, lorsqu'il habitait Rouen, le traducteur de \ Imitation prenait ses fonctions très au sérieux. Le compte rendu de sa gestion nous a été conservé, et là, comme par-tout, nous retrouvons le plus consciencieux des hommes. La rédaction de ce document et les dévotions de la semaine sainte l'absorbèrent tellement que, dans une lettre, adressée la veille de Pâques 10;J2 au R. P. Boulart, il s'excuse de n'avoir pu lire les ouvrages que celui-ci lui envoyait, et il sollicite du savant génovéfain un })eu de répit pour être en état de lui répondre convenablement.
.Fenlends chauler de Dieu les grandeurs iiilinies ; Je vois Tordre pompeux de ses cérémonies.
Ces vers que Racine devait })lacer, plus tard, sur les lèvres do Joas, conviennent parlaitemeut aux habitudes quotidiennes et ininterrompues de
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(lopiieille. [.es exercices rituels, les détails du culte lui plaisaient. Il aimait le sanctuaire et ne haïssait luènie pas la sacristie.
Le pain des simples lut aussi pour lui le pain des forts. Montaigne a dit quelque part que notre piété se doit reconnaître à nos actions, et que c'est notre vertu qui doit prouver notre christianisme. Cela est vrai surtout en ce qui touche à notre conduite dans notre maison, dans notre famille, à la manière dont nous envisageons et supportons l'existence. La grande plaie de Corneille, pendant la dernière moitié de sa vie, fut la pauvreté. Il s'en est plaint souvent avec une tristesse naïve; jamais sur un ton d'amertume ni de révolte. La gène le fait souffrir dans ses proches, elle entrave le développement de son couvre : c'est un mal contre lequel il ne se raidit point, mais qu'il cherche à détourner, soit par son travail, soit, lorsque ce travail est mal rétribué, par des demandes d'assistance et d'appui, qui ne s'écartaient point des mœurs de l'époque, et dont notre dignité moderne, indiscrètement cliatouilleuse, exagère hors de propos les conséquences. On n'a pas assez remarqué que si Corneille parle avec insistance de ses besoins, de ses charges, de son accablante et pénible situation, ce n'est, en définitive, (|u'à ceux qui sont eu mesure d'y porter remède. Le blâmer d'agir ainsi, c'est, proportion gardée, comme si l'on reprochait
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à un écrivain de nos jours de manquer de dignité parce qu'il demande fréquemment de l'argent à ses éditeurs. Corneille s'adressa au roi, aux ministres, aux grands seigneurs, même aux riches financiers, à tous ceux qui, dans ce siècle où la bienfaisance de l'Etat n'était pas régularisée, oîiles associations protectrices n'existaient pas, fût-ce en projet, avaient la puissance et souvent l'ambition de protéger les lettres en secourant les lettrés. On aurait donc tort de chercher dans les suppliques, légitimes en somme, dans les remercîments trèsnaturels de Corneille à Mazarin, à Fouquet et même à Montauron, des traces de défaillance morale. Lutter contre la pauvreté est un devoir^ exhaler une plainte devant qui peut la faire cesser, ce n'est ni se rebeller contre l'ordre social ni maudire la destinée.
Ah! si dans les lettres de Corneille à ses amis, qui sont parvenues jusqu'à nous, nous trouvions des gémissements, des marques de désespoir ou de colère; si le témoignage de ses contemporains nous le montrait irrité, exaspéré de sa pauvreté, s'en prenant à tous, aux hommes et à Dieu de ses déceptions et de ses misères, on pourrait alors, avec quelque apparence de raison, reprocher au poète d'avoir mal supporté l'épreuve, et de s'être réservé trop peu du stoïcisme qu'il prodiguait si volontiers à ses héros. Eh bien! une découverte de
ce genre, on ne Ta pas faite, et, nous osons le prédire, on ne la fera jamais. Qu'il s'entretienne avec Baron ou Molière, qu'il écrive à Saint-Evremond, au P. Boulart, à l'abbé de Pure, Corneille ne fait aucune allusion à ses embarras domestiques, au malaise de ses finances; il ne prend à partie ni la société ni le roi ; il ne montre pas le poing au ciel . Qu'a-t-il besoin pour cela de stoïcisme? Les promesses de l'Evangile lui suffisent.
Pourtant^ s'il avait voulu se poser en révolté, quel beau thème à déclamation ! Vous voyez et entendez cela d'ici. Je m'étonne que le tliéâtre actuel, qui se complaît à fausser les grandes figures historiques et qui excelle dans cette déplorable besogne, ce théâtre où nous avons déjà vu Molière dictant la leçon à Louis XIV et le rudoyant, comme ferait un méchant maître d'école, ne nous ait pas encore présenté un Corneille égalitaire et socialiste, invectivant contre les heureux du monde, et rimant un poëme sur la future liquidation universelle. De telles conceptions ne sont maliieureusement plus impossibles à prévoir depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle. La pauvreté résignée a disparu ; elle a été remplacée par la pauvreté menaçante. Ne sois pas pauvre, disent nos contemporains, mais si la fatalité veut que tu le sois, ne recule devant rien pour échapper à cette servitude, qui est en môme temps une iniquité. Et voilà le siècle où l'on
se permet de porter des jugements sévères sur la dignité de Corneille ! Il est vrai qu'on ne traduit guère maintenant V Imitation, et surtout qu'on n'y cherche plus une règle de conduite.
Cette pauvreté qu'un christianisme effectif allégeait pour Pierre Corneille, s'explique sans qu'on ait besoin, comme on a été quelquefois tenté de le faire, de reprocher à Marie de Lampérière un manque de capacité domestique ou d'économie. Nous avons vu combien étaient incertaines et précaires les ressources qui pouvaient alimenter le ménage du poëte. Point de droits d'auteur, par conséquent des profits très-inégaux, même en cas de grand succès au théâtre ^ La vente en librairie produisait peu. De ce côté, nous n'avons à constater qu'une exception, la réussite étonnamment fructueuse de \ Imitation traduite, et encore, pour n'exagérer rien, il faut dire que les trente-deux éditions s'appliquent seulement à la première par-
1. «En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui bon lui semblerait Çinna, Polijeucte et la Mort de Pompée, qu'il avait fait représenter d'abord par les comédiens du Marais, et que d'autres comédiens, le frustrant « de son labeur» (ce sont ses termes), avaient entrepris de représenter; mais ce «privilège,» qui ne nous semble aujourd'hui que la simple garantie de la propriété de son travail, ne lui fut pas accordé. » (Marty-Laveaux, Notice sur Pierre Corneille.^
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tic. Les parties suivantes eurent un débit considérable, mais moins prodigieux cependant. Les gratifications accordées à la suite de dédicaces, plus ou moins flatteuses, ne constituaient pas une ressource. Si quelques protecteurs se montraient généreux, d'autres tâchaient de s'acquitter au meilleur marché possible. Selon la tradition, Mazarinse faisait remarquer par son avarice. Fouquet, qui peut-être eût été un appui, disparut, emporté par la tempête. D'ailleurs il y a dans le théâtre de Corneille plusieurs pièces qui n'ont été offertes ni adressées à personne. Les pensions sur la cassette royale laissaient beaucoup à désirer, sous le rapport de la solidité et de la régularité. Tout allait bien tant qu'on ne bâtissait pas trop de palais ou qu"on ne faisait pas la guerre ; mais, dès qu'on se jetait dans de grandes dépenses, les pensionnaires du roi se trouvaient condamnés à des attentes qui, parfois, semblaient menacer de se prolonger indéfiniment. Le poëte eut fréquemment à souffrir de ces pénuries du Trésor, et il s'en est plaint dans un placet bien connu, dont la hardiesse bourrue fit probablement sourire Louis XIV.
Il fallait donc vivre sur un très-mince patrimoine. Or, la famille de Pierre Corneille comptait six enfants. On a, de plus, bien des raisons de penser que sur ce même patrimoine vivaient Thomas et les siens. Il est vrai que Thomas avait le travail
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très-facile, et que quelques-unes de ses pièces obtinrent des succès d'enthousiasme. Mais l'argent gagné au théâtre n'apportait, comme nous venons de le dire, qu'un faible appoint au budget des deux ménages. La fortune paternelle, qui avait servi à l'éducation et à l'établissement des frères et des sœurs de Pierre Corneille, au nombre de cinq, n'arriva que fort diminuée entre les mains du poëte. Un document curieux et touchant à la fois, découvert par M. de Beaurepaire, nous autorise à penser que madame Corneille, la mère, vint, en plus d'une circonstance, à l'aide de ses enfants lorsqu'ils ne pouvaient se suffire à eux-mêmes. En 1644, l'un des frères du poëte célèbre qui venait d'écrire Pompée et Polyeiide, Antoine Corneille, chanoine régulier au Mont-aux-Malades, près Rouen, fut nommé curé de Fréville : il avait trente-trois ans. Cet Antoine était un homme d'esprit et de talent. En 1036, en 1639, il s'était distingué par des odes, des stances, des sonnets, couronnés par la Société du Puy de l'Immaculée-Conception de la Vierge. Cette même Société rouennaise devait couronner, en 1640;, Jacqueline Pascal, âgée de quinze ans^ jouant encore à la poupée, à ce que nous assure sa sœur, madame Périer, et en 1641, Thomas Corneille, qui atteignait à peine sa seizième année. Malgré sescouronnes académiques et son canonicat, sans doute peu rétribué, le religieux du Mont-aux-
Malades se trouva fort embarrassé lorsque le moment d'aller prendre possession de sa cure fut arrivé. Les choses les plus essentielles pour son installation lui manquaient. Il l'ut contraint de recourir à l'obligeance de sa mère qui lui fournit^ à titre de prêt, ce dont il avait besoin, comme en fait foi l'acte suivant. Nous n'hésitons pas à le mettre sous les yeux du lecteur, parce que, mieux que toutes les démonstrations, il nous édifie sur les rapports des membres de la famille Corneille entre eux, et nous permet de jeter un coup d'oeil sur la façon simple et cordiale dont se réglaient les affaires dans cet intérieur patriarcal. « Je soussigné, prieur curé de Fréville, cognois et confesse avoir reçu de mademoiselle Corneille^ ma mère, une douzeine d'assiettes et demie-douzeine de plats^ le tout de fin estain; plus trois douzeines de serviettes dont il en a une douzeine de doubleuvre et deux nappes de lin et un doublier. ' Une casaque de drap noir qui estoit à feu mon père, une grande table qui se tire des deux costez et deux formes, une toile de lit de ces estofîesjaulnes imprimées. Tous lesquels meubles elle m'a prestes en ma nécessité, lorsque j'ay esté demeurer à Fréville et luy promets les restituer ou à elle ou à mes frères, toutes fois et quantes. Faict ce samedy vingt cinquiesme jour de juin mil six cens quarante quatre. »
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Les plats de fin estain pouvaient être alors en usage, dans la moyenne bourgeoisie^ mais leur emploi n'indique ni des habitudes de luxe, ni même, ce semble, une grande aisance. On est aussi porté à croire que si mademoiselle Corneille, pour nous conformer au lançage du temps, avait été plus riche, elle aurait pu, avec le consentement que ses autres fils se seraient bien gardés de lui refuser, donner purement et simplement au curé de Fréville ces objets de première nécessité. La casaque noire de feu M. Corneille fait penser à ce manteau paternel si soigneusement conservé par Montaigne, et qui a inspiré à l'auteur des Essais celte [)arole partie du cœur : « Il me semble, quand je m'en revêts, que je m'enveloppe de mon père. »
Outre la maison de la rue de la Pie, où était né le poète, et qui, en 1G83, fut vendue quatre mille trois cents livres, la famille Corneille possédait, depuis 1008, une maison de campagne au Petit- Couronne, à une lieue de Rouen^ sur les bords de la Seine.
« Cette maison^, de fort sinq~)le apparence, était pourtant assez grande: elle se composaitd'un rezde-chaussée divisé en trois pièces, et de trois chambres en haut surmontées d'un vaste grenier. Ajoutez un joli jardin planté d'arbres, un four, une mare^ une acre de terre autour de la maison : le tout à quelques pas d'une admirable forêt. La
maison et la cour cLaicnt séparées de la roule par un mur. Pour entrée, une crrande porte au-dessus de laquelle un petit pavillon'. »
Que devint cette maison du l^etit-Couronne? Fut-elle vendue par le poëte lorsqu'il alla se fixer à Paris-? Thomas n'y vint point habiter après la mort de son frère. Devenu vieux et aveugle, il se retira, pour mourir aux Andelys, pays de sa femme et de sa belle-sœur. Cette maisonnette, achetée deux ans après la naissance du poëte, et dans laquelle il passa les premières années de son enfance, ne rap-