Rouen. jD'dniciKidcs et c(uise)'ies. par M. P]ugène Noël
2. 11 résLillu d'un établissement de propriété inséré dans l'acte de vente faite au département, par M. Frédéric Descliamps, le dernier propriétaire, que la maison du Petit- Couronne fut cédée à Jacques Voisin, seigneur de Neufbosc, le 27 septembre 1686, par le capitaine de cavalerie, Pierre Corneille, demeurant à Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs. Cette maison entrait dans sa part d'héritage, et, probablement pressé d'argent, il n'attendit que deux ans pour l'aliéner. M. Frédéric Descliamps, avocat de grand mérite et connaisseur très-délicat en littérature, n'a pas voulu que le logis où l'illustre poëte avait passé bien des mois pendant son enfance et sa jeunesse, fût exposé à tomber entre des mains profanes qui lui feraient subir des dégradations ou même le détruiraient. Il en a fait l'acquisition en 1874, se réservant de le céder au département, si celui-ci en exprimait le désir. C'est ce qui a eu lieu depuis sur la motion d'un membre du Conseil général, M. Evode Chevalier.
portait rien et devait être de très-peu de valeur. M. Corneille le père^ maître des eaux et forêts, et qui, dans l'exercice de ses fonctions^ eut à faire preuve plus d'une fois de vigilance et de courage pour réprimer les vols de bois^ si fréquents alors, avait choisi cette maison comme un poste avancé à la lisière delà forêt, sans chercher à en tirer parti. Peut-être même la prit-il en mauvais gré, lorsqu'il eut perdu, en 1618, le procès qu'il avait intenté à l'un de ses officiers, Amfrye, qui, venu se loger à côté de lui (ce qui prouve que c'était bien une station de forestiers), avait élevé indiimenl un mur sur la limite de la propriété. Évidemment ce logis du Petit-Couronne ne fut jamais considéré par la famille Corneille que comme un pied à terre sans importance, bon tout au plus pour passer les chaleurs de l'été.
Les charges que Corneille avait à supporter étaient lourdes. Sur six enfants qu'il eut de son mariage avec Marie de Lampérière, un seul mourut jeune, Charles Corneille, enfant très-précoce et déjà remarquable, filleul du P. de la Paie, jésuite. L'aînée des filles, IMarie, fit un beau mariage, à dix-neuf ans. Les quatre autres enfants furent difficiles à établir. Deux d'entre eux embrassèrent la profession des armes. Ils servirent, non sans éclat, comme capitaine- et comme lieutenant de cavalerie. L'aîné fut blessé devant Douai, en 1067; le plus
jeune fut tué dans une sortie, au siège de Grave : il avait été page de la duchesse de Nemours. L'un et l'autre furent certainement pour leur père une cause de dépenses continuelles. On sait ce qu'à cette époque coûtait le moindre grade, et l'on n'a pas oublié les gémissements de madame de Sévigné, qui cependant était infiniment plus riche que Corneille^ à propos de son fds le guidon. Le cinquième enfant, Thomas, ne fut pourvu que très-tard — en IG80, quatre ans avant la mort de son père — de son bénéfice d'Aiguevive, en Touraine. Enfin, la seconde des filles, Marguerite, qui entra sous le nom de Sœur de la Trinité au couvent des dominicaines, dans le faubourg Cauchoise, à Rouen, avaitdù fournir une dot ou payer pension, puisque, sur les quatre mille trois cents livresque rapporta^ comme nous l'avons vu, la vente de la maison située rue de la Pie, trois mille furent appliquées à l'extinction graduelle des engagements qu'avait pris Pierre Corneille,, à l'égard des dominicaines. Ces détails suffisent amplement, si nous ne nous trompons, pour justifier Marie de Lampérière du reproche de mauvaise gestion que l'on a eu quelquefois la tentation de lui adresser. Tout bien examiné, au contraire^ on doit penser que ni l'ordre ni l'économie ne lui firent défaut pour élever dignement cette nombreuse famille et permettre, au moins à trois de ses membres, de tenir honorable-
îiU CORNEILLE INCONNU.
ment leur rang clans le monde. La gène paraît s'être accentuée dans le ménage à partir de rétablissement définitif à Paris. Peut-être ne prit-on cette résolution c|ue parce cpie la situation était déjà très-entamée, très-menacée à Rouen. On mettait une certaine fierté, cjui se comprend, du reste, à ne pas déchoir sensiblement devant ceux qui avaient connu à la famille Corneille une aisance relative. En rapports plus suivis avec les comédiens, fauteur dramatique pouvait espérer qu'il placerait ses pièces à de meilleures conditions, et, d'autre part, les jetons de l'Académie ofTraient une ressource mince sans doute, mais régulière, qui n'était pas à dédaigner. Est-ce à cette gène persistante, sans cesse aggravée, qu'il faut attribuer la mésalliance du fils aîné de notre poëte, qui, malgré sa qualité de gentilhomme du roi, épousa une demoiselle Cauchois ou Couchois, fille d'un marchand? Victorin Fabre affirme que, du vivant de Corneille, le mariage demeura secret. Le vieux chef de famille n'avait pas cru devoir, malgré le mauvais état de sa fortune, se prêter à ce qu'il regardait comme un mariage d'argent.
L'impression qui se dégage de ces renseignements quand on les rapproche les uns des autres, c'est que, jusqu'au dernier jour, Pierre Corneille, admiraljlement secondé par sa femme et son frère Thomas, porta le poids d'une pauvreté parfois ac-
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câblante, avec le calme de Thomme de bien qui a fait son devoir, et la résignation du chrétien. Remarquons aussi — et cette observation a son importance — que les épreuves et les angoisses du maître de maison, du père de famille, n'exercèrent aucune influence sur la ligne adoptée et suivie par Fauteur tragique. Corneille pouvait se dire, non sans apparence de raison, que s'il dérogeait à la gravité de ses tendances, à la sévérité de ses principes, il lui serait aisé de reconquérir la faveur du public et de ramener à ses pièces la foule, qui l'abandonnait quelquefois pour des rivaux peu dignes de lui. Il n'était pas impossible qu'une vogue nouvelle et le retour de bien-être qu'elle entraînerait nécessairement, fussent les conséquences d'un accommodement habile avec le goût du jour. Mais la pauvreté, qui faisait souffrir dans Corneille le bourgeois de Rouen ou de Paris, demeurait sans action sur la conscience littéraire du poëte. Dans le choix de ses sujets, dans la manière de les traiter, il n'a jamais subordonné aux chances immédiates de succès ou aux probabilités d'un gain considérable, la haute idée qu'il se faisait de sa mission et de son rôle comme fondateur du théâtre en France '.
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