‹ Corneille inconnuChapitre 43 sur 50 · POLYEUCTE » ET LE JANSÉNIS.ME · texte numérisé non relu

POLYEUCTE » ET LE JANSÉNIS.ME

Dès que nous quittons le domaine de la vie privée et de la religion, pour nous replacer, avec lepoëte, sur le terrain de son art, nous allons nous retrouver en présence de ce singulier constraste qui nous a déjà tant frappé, et que M. Guizot avait signalé avant nous. Autant l'homme social, le chrétien, est modeste, humble môme, porté à se résigner, prompt à s'effacer, autant Tartiste moralisateur et créateur est confiant en sa force, animé d'une invincible fierté. Avec la noblesse de caractère et la pureté de conscience que nous lui connaissons, Corneille n'aurait jamais embrassé une carrière qui ne lui aurait point semblé parfaitement honorable, susceptible d'être honorée encore, et dont il aurait cru pouvoir rougir un jour. Il eut le mérite de comprendre ce que le théâtre était déjà

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malgré bien des tâtonnements, bien des erreurs, et l'audace généreuse de pressentir à quel degré d'influence et de gloire il allait le faire monter par le seul déploiement de son génie. Le premier de ces sentiments domine dans la magnifique tirade qui termine V Illusion, et le second, tout voilé qu'il est, ne saurait échapper à la clairvoyance d'un observateur quelque peu attentif. Le magicien Alcandre, faisant assister de loin le vieux Bridamant — grâce aux prestiges de la sorcellerie — aux actions de son fils Clindor, le lui montre mêlé aux aventures et aux exercices d'une troupe de comédiens errants, après lui avoir promis qu'il le retrouverait dans une situation superbe. Le bonhomme, qui se croit mystifié, s'étonne et se cabre :

Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur Où le devait monter l'excès de son bonheur ?

Cette timide objection lui attire sur-le-champ une réplique magistrale du sorcier Alcandre, qui n'aime pas que l'on révoque en doute la véracité de ses paroles et l'infaillibilité de son pouvoir :

Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre Est en un point si haut que chacun l'idolâtre Et ce que votre temps voyait avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, L'entretien de Paris, le souhait des provinces, Le divertissement le plus doux de nos princes,

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Les délices du peuple, et le plaisir des grands :

Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps ;

Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde

Par ses illustres soins conserver tout le monde,

Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau

De quoi se délasser d'un si pesant fardeau.

Même notre grand roi. ce foudre de la guéri e,

Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre,

Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois

Prêter l'œil et l'oreille au Théâtre françois :

C'est là que le Parnasse étale ses merveilles ;

Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles ;

Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard

De leurs doctes travaux lui donnent quelque part.

D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes,

Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes ;

Et votre fils rencontre en un métier si doux

Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous.

Défaites-vous eiifin de cette erreur commune,

Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune.

Après un tel discours et des assertions si positives, Bridamant n'a plus qu'à faire amende honorable, ce dont il s'acquitte, du reste, avec une parfaite bonne grâce :

Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien

Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien.

Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue :

J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue;

J'en ignorais T'éclat, l'utilité, l'appas.

Et la blâmais ainsi ne la connaissant pas.

:W» CURNEILLE INCONNU.

Cette page poétique est curieuse, non-seulement pour la biographie morale de Corneille, mais pour l'histoire même du théâtre en France. Sans vouloir attribuer à cet air de bravoure, écrit pour une bouffonnerie fantastique, plus d'importance qu'il ne convient, nous croyons qu'il a, comme document, autant de valeur que plus d'une pièce officielle. Malgré le cadre très-peu sérieux où se produisaient les paroles si affirmatives d'Alcandre, le public aurait protesté, les aurait très-mal accueillies, s'il n'y eût trouvé que des propos hasardés, en contradiction flagrante avec la réalité des faits. D'ailleurs , la forme volontairement pompeuse donnée par Corneille à ce morceau ; la place, en quelque sorte exceptionnelle, qu'il lui assigne dans l'économie de sa pièce ; enfin la sincère émotion que l'on y sent circuler : tout cela prouve que l'auteur ne parlait pas à la légère, et, certain de la vérité de ses assertions, prenait à cœur de répandre sa conviction autour de lui. On pourrait contester quelques détails. Louis XIII — car c'est à lui que s'adresse cette appellation de «grand roi, » dont la postérité, d'accord avec les contemporains, a plus volontiers décoré son fils — se plaisait-il beaucoup au théâtre? Il est permis d'en douter. Ce qui est incontestable, c'est que la reine Anne d'Autriche aimait fort la comédie, et que Richelieu en raffolait. Si, comme on a tout lieu de

le croire, le cardinal vit jouer VlUusion, qui précéda de peu de mois la première représentation du Cid, il dut être frappé de la tirade d'Alcandre, et n'en put méconnaître la justesse. Cette passion du théâtre, qui donc réprouvait plus vivement que l'auteur de Miranie? La palme dramatique, Richelieu a rêvé toute sa vie de l'obtenir. L'influence du théâtre, à quelque époque que ce soit, est un fait social dont l'homme d'État doit toujours se préoccuper. Ce fait se manifestant pour la première fois en France, éclatant soudainement, parut aux hommes du dix-septième siècle et fut réellement un événement très-considérable. Le cardinal, à qui ses fâcheuses velléités d'artiste n'enlevaient pas le coup d'œil du ministre, accoutumé à calculer la direction, l'intensité des forces morales, à prévoir leurs conséquences, appelé souvent à en conjurer les effets excessifs, comprit qu'il y avait là un ressort dont le jeu devait être surveillé, et dont l'action serait immense. S'il avait pu en douter, le succès foudroyant du Cid ne lui aurait assurément laissé à cet égard aucune incertitude. En admettant — ce que je ne crois pas — que les vers de V Illusion exprimassent simplement les souhaits d'un poëte qui prend ses désirs pour la réalité des choses, on serait contraint de leur reconnaître une portée prophétique, puisque à si bref intervalle le tableau parut d'une surprenante exactitude. Tout ce

qui pouvait sembler fantaisie dans la bouche d'Alcandre devint rigoureusement, historiquement vrai, aussitôt après le Cid. Richelieu en fit l'expérience amère, et l'homme d'Etat chez lui fut aussi cruellement froissé que le poëte tragique.

Comme théologien, le cardinal, qui cependant passe pour avoir été un très-habile casuiste, paraît n'avoir éprouvé aucun scrupule, soulevé aucune objection. Évidemment, il croyait le théâtre compatible avec une pratique éclairée du christianisme. Les réclamations vinrent plus tard, et partirent de points assez différents de l'horizon religieux. La question de l'innocence ou de la malfaisance du théâtre, cette question, qui théoriquement n'est pas encore résolue aujourd'hui, fut posée à la cour en 1647, et partagea les docteurs. Madame de Motteville a laissé sur cet épisode des détails circonstanciés, curieux, et qui nous intéressent d'autant plus que, comme nous le ferons remarquer, la haute moralité du théâtre de Corneille fut assurément pour beaucoup dans la résolution à laquelle on s'arrêta. Écoutons d'abord le récit de madame de Motteville :

« J'ai déjà dit que la reine aimait la comédie, et qu'elle se cachait pour l'entendre l'année de son grand deuil ; mais alors (en 1647) elle y allait publiquement. 11 y en avait de deux jours l'un,, tantôt italienne et tantôt française, et assez souvent des

assemblées. L'été précédent, le curé de Saint- Germain, homme pieux et sévère, écrivit à la reine qu'elle ne pouvait, en conscience, souffrir ces sortes de divertissements. Il condamnait la comédie, et particulièrement l'italienne, comme plus libre et moins modeste. Cette lettre avait un peu troublé l'àme de la reine, qui ne voulait point souffrir ce qui pouvait être contraire à ce qu'elle devait à Dieu. Étant alors inquiétée de la même chose, elle consulta sur ce sujet beaucoup de personnes. Plusieurs évêques lui dirent que les comédies qui ne représentaient, pour l'ordinaire, que des histoires sérieuses, ne pouvaient être un mal. Ils l'assurèrent que les courtisans avaient besoin de ces sortes d'occupations, pour en éviter de plus mauvaises ; ils lui dirent que la dévotion des rois devait être différente de celle des particuliers, et qu'étant des personnes publiques, ils devaient autoriser les divertissements publics, quand ils étaient au rang des choses indifférentes. Ainsi la comédie fut approuvée, et l'enjouement de l'italienne se sauva sous la protection des pièces sérieuses...

» Quand le curé de Saint-Germain vit la comédie tout à fait rétablie, il se réveilla tout de bon, et parla tout de nouveau contre elle comme un homme qui voulait faire ce qu'il croyait de son devoir. Il vint trouver la reine, et lui maintint que ce divertissement ne se devait point souffrir, et que

c'était péché morlel. Il lui apporta son avis, signé de sept docteurs de Sorbonne qui étaient du même sentiment. Cette seconde réprimande pastorale donna tout de nouveau de l'inquiétude à la reine, et la fit résoudre d'envoyer l'abbé de Beaumont, précepteur du roi, consulter dans la même Sorbonne l'opinion contraire. Il fut prouvé par dix ou douze autres docteurs que, présupposé que dans la comédie il ne se dise rien qui pût apporter du scandale ni fût contraire aux honnêtes mœurs, qu'elle était de soi indifférente, et qu'on pouvait l'entendre sans scrupule ; et cela fondé sur ce que l'usage de l'Église avait beaucoup diminué de cette sévérité apostolique que les premiers chrétiens avaient observée dans les premiers siècles. Par cette voie, la conscience de la reine fut en repos ; mais malheur à nous d'avoir dégénéré de la vertu de nos pères, et malheur à nous d'être devenus ainsi des infirmes dans notre zèle et notre fidélité! »

Le nom de Corneille ne figure pas dans cette narration ; cependant, lorsqu'on sait lire entre les lignes, il est aisé de reconnaître que, dans ce débat, il fut plus d'une fois question de notre poëte. On le cita en exemple, on invoqua son autorité. Qui donc, en 1647;, avait produit des œuvres assez élevées, au point de vue moral, assez animées du souffle religieux, pour que des docteurs en théo-

logie se sentissent inclinés à en parler avec indulgence, et, tout en condamnant Fart dramatique en lui-même, à le considérer comme un bien relatif? L'auteur de Polyeiicte et de Théodore est le seul écrivain sérieux auquel alors on ait pu penser, et le seul auquel la critique moderne puisse attribuer l'honneur d'avoir, par ses nobles productions, gagné en grande partie la cause du théâtre auprès d'une reine sincèrement pieuse, et d'un clergé qui comptait plus d'un homme éminent. Veut-on se convaincre que notre interprétation ne repose point sur de vaines conjectures? Il suffira de se reporter aux paroles explicites de madame de Motteville, lorsqu'elle s'attache à justifier le prompt retour d'Anne d'Autriche aux représentations théâtrales, dès le commencement de son veuvage. Souvenonsnous que la petite apologie mise en avant, à ce propos, par la judicieuse et fidèle confidente, se fonde principalement sur la portée et l'efficacité des œuvres du grand poète, et, qu'à ses yeux, la reine n'avait pas tort de prendre ce divertissement, puisque « Corneille avait enrichi le théâtre de belles pièces dont la morale pouvait servir de leçon à corriger le dérèglement des passions humaines. » Comme conclusion, elle ajoute aussitôt : « Parmi les occupations vaines et dangereuses de la cour, celle-là, du moins, pouvait n'être pas des pires. » Or, ce langage est exactement celui que madame

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de Mottéville met dans la bouche des évêques consultés par la reine en 1647. « Plusieurs évêques lui dirent que les comédies qui ne représentaient, pour l'ordinaire, que des histoires sérieuses, ne pouvaient être un mal. Ils l'assurèrent que les courtisans avaient besoin de ces sortes d'occupations pour en éviter de plus mauvaises. » Ce rapprochement est significatif, et ne permet plus le moindre doute. Fondateur de notre théâtre, Pierre Corneille en a été le garant, et, en quelque sorte, le parrain devant l'Eglise.

Dès 1646, les scrupules religieux des adversaires du théâtre avaient trouvé des interprètes peu tolérants dans les partisans de Port-Royal. Ils élevèrent sans doute des objections auxquelles Corneille riposta vertement dans la dédicace anonyme de Théodore.

" J'oserai bien dire, écrit-il, que ce n'est pas contre des comédies pareilles aux nôtres que déclame saint Augustin, et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle, en rend opiniâtres ennemis, n'ont pas grande raison de s'appuyer de son autorité. C'est avec justice qu'il condamne celles de son temps, qui ne méritaient que trop le nom qu'il leur donne, de spectacles de turpitude ; mais c'est avec injustice qu'on veut étendre cette condamnation jusqu'à celles du nôtre, qui ne contiennent, pour l'ordinaire, que des exemples d'innocence, de

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vertu et de piété. J'aurais mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long : vous êtes déjà trop persuadé de ces vérités, et ce n'est pas mon dessein d'entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulent pas l'être. Il est juste qu'on les abandonne à leur aveuglement volontaire, et que, pour peine de la trop facile croyance qu'ils donnent à des invectives mal fondées, ils demeurent privés du plus agréable et du plus utile des divertissements dont l'esprit humain soit capable. Contentons-nous d'en jouir, sans leur en faire part. »

La réplique était vigoureuse ; mais les jansénistes,, tenaces, comme on le sait, revinrent plusieurs fois à la charge pendant les années suivantes, et finirent par se faire donner de nouveau une assez rude leçon. Corneille avait laissé passer, sans y répondre, le traité De la Comédie, de Nicole, publié en 1659, et réimprimé plus tard dans les Essais de morale, malgré les critiques trèsvives dirigées dans ce livre contre Horace et le Cid. Il fut moins patient à l'égard d'un Traité de la comédie et des spectacles selon la tradition de V Église, tirée des conciles et des saints Pères, publié en 1667. Le nom de l'auteur ne figurait point sur le titre ; mais on le trouvait mentionné en toutes lettres dans l'approbation des docteurs. Ce polémiste, si fort au courant de la tradition, n'était autre que le prince de Conti, qui croyait racheter

ses anciens péchés par une sévérité indiscrète. Corneille était particulièrement attaqué dans ce malencontreux ouvrage. Cinna, Pompée, le Cid, Po7j/eî<c^'e même, n'avaient pu trouver grâce devant le zèle intempérant du nouveau converti. Le poëte, ainsi pris à partie, et n'ignorant point à c^uel personnage violent et puissant il avait affaire, résolut de ne pas garder le silence, et profita, pour se défendre ouvertement, de la publication &' Attila, imprimé vers la fin de novembre 1G67. Voici ce qu'on peut lire dans VAvis au lecteur :

« On m'a pressé de répondre ici, par occasion, aux invectives qu'on a publiées depuis quelque temps contre la comédie ; mais je me contenterai d'en dire deux choses, pour fermer la bouche à ces ennemis d'un divertissement si honnête et si utile: l'une, que je soumets tout ce que j'ai fait, et ferai à l'avenir, à la censure des puissances, tant ecclésiastiques que séculières, sous lesquelles Dieu me fait vivre (je ne sais s'ils en voudraient faire autant); l'autre, que la comédie est assez justifiée par cette célèbre traduction de la moitié de celles de Térence, que des personnes d'une piété exemplaire et rigide ont donnée au public... »

Je suis obligé, à cet endroit, de passer quelques mots dont le sel est trop gaulois. Le reproche que Corneille adresse au traducteur. Le Maistre de Sacy, mal déguisé sous le pseudonyme de sieur

de Saint-Aubin, est de n'avoir point éprouvé de scrupules en mettant tout le monde à même de connaître les mœurs plus que libres de la comédie antique :

« La nôtre, continue-t-il, ne souffre point de tels ornements. L'amour en est l'àme, pour l'ordinaire; mais l'amour dans le malheur n'excite que la pitié, et est plus capable de purger en nous cette passion que de nous en faire envie.

« Il n'y a point d'homme, au sortir de la représentation du Cid, qui voulût avoir tué, comme lui, le père de sa maîtresse, pour en recevoir de pareilles douceurs, ni de fille qui souhaitât que son amant eût tué son père, pour avoir la joie de l'aimer en poursuivant sa mort. Les tendresses de l'amour content sont d'une autre nature, et c'est ce qui m'oblige à les éviter. J'espère un jour traiter cette matière plus au long, et faire voir quelle erreur c'est, de dire qu'on peut faire parler sur le théâtre toutes sortes de gens, selon toute l'étendue de leurs caractères. »

Entre les jansénistes et Corneille^, il ne paraît pas avoir existé la moindre affinité. Ce n'est point que les droites consciences ni les beaux caractères aient fait défaut à Port-Royal, mais chez les religieuses, comme chez les solitaires, l'héroïsme trèsréel que les uns et les airtres eurent parfois à déployer devant la persécution, provenait d'une

source où Corneille n'aurait pas aimé à puiser. Les Port-Royalistes se fiaient presque exclusivement à la grâce; le poëte prisait avant tout les efforts et les mérites du libre arbitre.

On a pourtant cherché à rattacher Corneille, au moins partiellement et d'une manière incidente, non pas précisément aux hommes, mais à l'esprit de Port-Royal. Sainte-Reuve, à divers endroits de son grand ouvrage et, après lui, M. Eugène Noël, dans ses spirituelles Ccmser'ies rouennaises, ont insisté sur les rapports de la famille Pascal avec le poëte, et ont été amenés à conclure cpie Polyeucte, où triomphe la grâce, doit sa couleur si chaudement chrétienne à l'intimité des relations établies entre les deux familles.

Au premier abord, ce point de vue a quelque chose de spécieux et de séduisant. On fait remarquer qu'en 1639, M. Etienne Pascal fut appelé à l'intendance de Rouen, et qu'il y resta jusqu'en 1648. Pendant ce temps, Corneille fut en excellents termes avec M. Pascal et ses enfants, ainsi qu'en fait preuve la célèbre anecdote de Jacqueline concourant aux Palinods de Rouen, et célébrée par le poëte dans une improvisation plus cordiale qu'élégante. Or, c'est au moment où cette liaison était le plus étroite, de 1642 à 1643, que fut composé Polyeucte. La conséquence n'est pas difficile à tirer. Corneille était en plein courant janséniste;

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il s'est laissé séduire, circonvenir, endoctriner par les Pascal; et voilà comment, au dix-septième siècle, la grâce a trouvé son expression poétique et à été glorifiée dans un chef-d'œuvre.

Reprenons ces diverses assertions et examinonsles de près. Lorsque M. Pascal vint à Piouen, ni lui ni les siens n'étaient jansénistes; ils ne commencèrent à le devenir qu'en 1646, trois ans après la représentation de Polyeucte. Au mois de janvier de cette année, M. Pascal, le père, s'étant cassé la cuisse dans une chute, a se confia pour sa guérison aux mains de deux gentilshommes du pays, qui étaient renommés en ces sortes de cures. C'étaient MM, de la Bouteillerie et des Landes, amis de M. Guillebert, curé de Pvouville. » Ce M. Guillebert, ancien ami de Saint-Cyran et pénétré de son esprit, envoyé dans un coin obscur de la Normandie par ses supérieurs, y avait provoqué un mouvement analogue à ce qu'on appelle aujourd'hui dans les pays protestants un rcveil religieux. M. des Landes et son ami convertis des premiers, sans doute, restaient aussi parmi les plus fervents.

« En traitant ^L Pascal à Rouen, et en demeurant chez lui trois mois de suite, ces deux gentilshommes l'entretinrent de la renaissance religieuse dont ils étaient de vivants exemples; ils lui prêtèrent à lui et à sa famille, les livres de Saint- Cyran, la Fréquente Communion., surtout un petit

discours de Jansénius intitulé ; Delà Eé formation deVhomme iatérieur, traduit par M. d'Andilly, et dont les pensées (conformes à celles du chapitre vni, livre II, De statii naturœ lajpsa, deVÂugustiniis) en firentjaillir d'analogues^ que l'on retrouve à la trace dans Pascal...

« C'est lui c{ui, de toute la famille, prit le premier, et le plus vivement goût, aux discours et aux livres de MM. de la Bouteillerie et des Landes; il porta sa jeune sœur, alors âgée de vingt à vingt et un ans, et recherchée en mariage par un conseiller, à renoncer au monde. Le frère et la sœur unis, y décidèrent IM. leur père, et M. et madame Périer, c{ui étaient venus séjourner à Piouen, vers la fin de cette année 1646, trouvant toute la famille en Dieu^ ne crurent pouvoir mieux faire c|ue d'en suivre l'exemple. Tous se mirent sous la conduite de M. Gui Hébert \ »

Dès lors, il n'y a plus à en douter, la famille Pascal fut engagée sans retour dans les voies Port-Pioyalistes; mais ce mouvement, très-circonscrit dans son action et qui ne paraît pas avoir cherché à s'étendre dans Rouen, s'accomplit, ne l'oublions pas, vers la fin de 1646. A cette époque, Polyeucte et Théodore, les deux tragédies chrétiennes de Corneille, avaient paru au théâtre avec des

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