Sainte-Beuve, Porl-Ro;/aL t. II
fortunes diverses, et ne pouvaient subir en aucune façon le contre-coup d'une évolution tout intime. Loin d'avoir eu la prétention de convertir Corneille, Etienne Pascal et les siens ne semblent pas avoir tenu à conserver des- relations avec lui. Ils partirent pour Paris en 1G48, quand IM. Pascal fut nommé conseiller d'Etat, laissant le poëte occupé à publier la seconde partie de ses œuvres. Depuis, nous ne voyons pas qu'il y ait eli de part ni d'autre la moindre démarche pour se revoir, ni le plus petit échange de correspondance. Des deux côtés, il y eut égale froideur, abandon tacite.
Du reste, au moment même où sa famille était au mieux avec le poëte, Biaise Pascal passait en quelque sorte à côté de lui sans le voir : « Il ne paraît pas, dit Sainte-Beuve, que ce commerce de Corneille ait en rien atteint Pascal qui, dans ce même temps, ne s'inquiétait guère du Cid^ ni ù' Horace, inventait sa machine arithmétique, et allait passer aux expériences sur le vide. Est-ce que, par hasard, d'abord ce certain manque de naturel et de simplicité dans la poésie du grand Corneille empêchait Pascal d'y prendre goût? Mieux vaut accuser sa distraction. » Cependant nous avons vu dans la troisième partie de cette étude, que Pascal, quelques années plus tard, et lorsqu'il préparait cet ouvrage sur la religion dont les assises inachevées nous confondent encore par leur grandeur, était
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très-préoccupé, très-inquiet de la séduction que peut exercer sur l'âme humaine l'amour tel qu'il est présenté dans le théâtre de Corneille. Héraclius^ joué en 1647, pendant la dernière année du séjour de la famille Pascal à Rouen, produisit-il sur le jeune penseur une impression plus vive que les précédentes œuvres du poêle? On pourrait le croire, si l'on veut voir avec Voltaire, dans l'une des plus célèbres Pensées de Pascal, une imitation presque littérale de quelques vers de cette tragédie. La chose n'est pas invraisemblable, mais il est possible aussi que Pascal ait puisé cette pensée dans son propre fonds, en dehors de toute réminiscence littéraire'. Quant à Pierre Corneille, il
1. Je donne les deux textes ; on fera la comparaison : Pliocas, ne pouvant deviner qui de Martian ou d'IIéraclius est véritablement son fils, s'écrie :
Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire? De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait? Ne me dis rien du tout ou parle tout à fait.
Ces deux beaux vers, dit Voltaire, ont été imités par Pascal, et c'est la meilleure de ses Pensées.
Celte pensée de Pascal tant et si malignement admirée par Voltaire, la voici telle que nous la trouvons au tome P"" de rédition de M. Havet (p. 19") :
«La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais rien qui marquât une divinité, je me déterminerais à n'en rien croire. Si je voyais
est probable que, comme toul le monde, il lut les Provinciales lorsqu'elles parurent en 1656, mais nous n'avons aucun renseignement à cet égard.. Un seul indice nous est fourni. M. Gosselin, toujours infatigable, et souvent heureux dans ses recherches, a retrouvé le procès-verbal d'une vente de bibliothèque en 16o2, à Rouen. Nous voyons, dans ce procès-verbal, M. Corneille, demeurant rue de la Pie, acheter, moyennant la somme de six livres, neuf volumes in-8°, couverts de parchemin, tous différents, contre les Jésuites; ce qui prouve que le poëte ne se désintéressait pas complètement des querelles théologiques contemporaines, et qu'il avait toujours l'œil ouvert sur les hostilités jansénistes.
Revenons à PoJyeucte. L'influence de la famille Pascal écartée et mise hors de cause, l'unique point qui subsiste est celui-ci : la grâce est le ressort décisif de la pièce. Elle agit par deux fois
partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurer, je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient, elle le marquât sans équivoque ; et que, si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu'elle dît tout ou rien, afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'en l'état ou je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. »
d'une manière souveraine, en poussant Polyeucte à renverser les idoles, et en précipitant la conversion de Pauline. Personne ne songe à contester cela; mais, outre que la conduite de Polyeucte pendant la plus grande partie de la pièce est celle d'un homme qui a conservé sa liberté morale^ il y a lieu de remarquer que Taction de la grâce est une doctrine chrétienne qui n'est pas la propriété exclusive du jansénisme. Le tort de Port- Royal, qui Ta entraînera son insu, à côtoyer le calvinisme, ça été d'avoir exagéré l'importance de cette action, d'y avoir, en quelque sorte, réduit toute la vie morale. Il ne s'agit donc, au fond, comme on le voit, que d'une question de mesure. Ce juste milieu. Corneille a su l'observer dans sa tragédie, et il ne nous semble pas qu'une judicieuse orthodoxie ait jamais porté de condamnation contre Polyeucte. Enfin, ce que n'ont pas suffisamment remarqué les écrivains qui veulent que Corneille ait eu son quart d'heure de jansénisme, c'est que Polyeucte est dédié à la reine-mère, et que les disciples de Saint-Cyran ont toujours eu, dans Anne d'Autriche, un adversaire déclaré !
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La tloclrine do la prédoslinalion iiY'tait pas plus le fait de noire poëte, que Fanlique Destin avec ses rigueurs aveugles. Le fatalisme, sous toutes ses formes, blessait et révoltait Corneille. C'est là certainement une des causes qui contribuèrent le plus à le rendre si indépendant d'attitude et de langage à l'égard du théâtre des Anciens.
Cette indépendance était réelle, en ce sens qu'il cherchait uniquement à bàlir sur le terrain national, en s"atïranchissant le plus tôt possible des importations étrangères. Un savant professeur, qui connaît à fond son Corneille, M. F. Bouquet, me fait remarquer que les premières comédies du poëte sont exclusivement françaises par les personnages et les mœurs. Cette observation est très-juste. La part de l'influence espagnole dans le théâtre de Corneille se réduit à deux comédies, le Cul et D(jii Souche (T ArfKioa. et à deux tragédies, le Meitlemet la Suile du Meilleur : eai-. on dé'pit ^(^< caloni-
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nies de Voltaire, Hémclius est une œuvre d'invention pure et spontanée. Cette part est assurément considérable. Ajoutons cependant que dans ces quatre pièces, le poëte français n'abdique nullement sa personnalité. L'auteur conserve à l'égard de son original qu'il ne considère pas comme un modèle, une liberté entière, retranchant, modifiant, amplifiant à son gré. Il est impossible de se montrer moins servile et de mieux garder son caractère propre, sans déguiser les emprunts que Ton croit devoir faire. Dans une discussion courtoise, spirituelle, serrée, approfondie, un dignitaire de l'Université, le regrettable M. Viguier, très au courant de la littérature espagnole ancienne et moderne, ce qui est rare chez nous, a démontré jusqu'à l'évidence que X Héradlus de Calderon ' esl dans ses parties principales imité de celui de Corneille. Il a fait mieux, car il a poussé le luxe de la démonstration jusqu'à reconstituer, d'une façon très-ingénieuse et très-plausible^, le procédé suivi par Corneille dans la composition de sa tragédie. Tout ce travail de M. Viguier sur Toriginalité de VHéradius français, aussi bien que sur la façon dont Corneille abordait et traitait un sujet, est à lire d'un bout à l'autre^ et rien n'en dispense.
1. Le titre exact de la pièce espagnole est celui-ci : En cette vil' fin(f est vérité et tout uicnsoiujc.