‹ Corneille inconnuChapitre 47 sur 50 · LE THEATRE CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LE THEATRE CHRÉTIEN

cependant à cet Attila si naturel, si vivant, que nous a révélé la plume magistrale d'Amédée Thierry'. Avant cet éminent historien, le monde du Bas-Empire était assez mal connu, au moins en ce quia trait au détail des mœurs et à la vérité des caractères. Corneille aimait justement à s'occuper de cette époque. Nous ne voudrions pas tomber dans un défaut familier aux biographes, qui. des moindres faits, se plaisent à tirer des inductions. On nous permettra toutefois de rappeler qu'en 1(320, à Tàge de quatoze ans, Corneille, alors au collège des jésuites de sa ville natale, avait reçu en prix un exemplaire de l'ouvrage de Panciroli, intitulé : Xotitia utraque dlgnitatum, cvm Orientls, inm Occidentis, nïtra Arcadii Honoriique tempora. Ce tableau qui, devant une imagination prompte à s'enflammer, faisait revivre, non-seulement la cour des deux empereurs avec son nombreux personnel de dignitaires aux titres éblouissants, mais encore par rénumération des fonctionnaires et des fonctions, donnait une idée de l'organisation de l'empire^ dut entrer profondément dans la mémoire du jeune écolier. Cette impression de jeunesse ne fut peut-être pas étrangère à la prédilection qui porta Corneille vers des sujets empruntés à l'histoire de l'Empire finissant.

1. Hi-sfoire i/'Allila el de scfi fti(ccc>>(>euri; chez Didier).

C'est sous Dioclétien qu'eut lieu le martyre de Théodore, relaté par saint Ambroise, au second livre de son ouvrage sur les F/er^e^. Corneille rencontra-t-il cette relation dans ses lectures ordinaires sur son époque favorite, ou la trouva-t-il dans la Vie des Saints de Suri us? Peu nous importe. Il crut avoir découvert un magnifique sujet de tragédie. L'événement lui a donné tort, et les railleries du dix-huitième siècle, s'ajoutant à une chute restée mémorable, on en est arrivé à ne pouvoir parler de Théodore sans sourire. Cette fâcheuse disposition ne tient pas contre une lecture attentive de la pièce. Le sujet, dit-on, est répugnant et porte avec soi la condamnation de l'œuvre. Il se peut que Corneille, dans la droiture de son intention, ait fait preuve de trop d'ingénuité, et qu'il ne se soit pas aventuré sans quelque gaucherie sur un terl'ain périlleux où la finesse exquise de Racine et sa délicatesse de touche auraient été nécessaires. Mais quant à voir dans la virginité menacée d'un outrage un suji.'t dramatique, il se trompait si peu que les Anciens avaient déjà eu cette idée et l'avaient mise à exécution avec succès, en appliquant aux Vestales ce qui, dans Corneille, se rapporte aux vierges chrétiennes'. Corneille, en présence

L Eknest Havkt. le Chri^lliuii^nnc cl .■<>:■■< uri;) lues ^ l. II. p. 190 et suiv.

« THÉODORE. » '^'

crun récit saisissant et touchant à la fois, se crut en droit de glorifier dans son art, au point de vue chrétien, ce que les païens avaient honoré au point de vue simplement moral. La tragédie de Théoflorc l'enferme les plus grandes beautés: seulement, il faut en convenir, elle est très-faible comme composilion, et le style, sauf lorsque Théodore parle, y est très-négligé. Les personnages méchants pèchent par l'exagération. Les bons, comme Placide et Didyme, manquent d'énergie et d'originalité. Théodore seule, par les scènes où elle apparaît, soutient et relève la pièce. Placide, fils de Valens, gouverneur d'Antioche, aime la jeune fille, mais, n'osant s'adresser directemenlàelle, il lui dépèche un de ses amis, Cléobule, qui fait valoir, avec une assez maladroite insistance, la puissance de Valens et de Placide. Théodore lui répond :

Je ne suis point aveugle, et vois ce qu'est un homme Qu'élèvent la naissance, et la fortune, et Home. Je rends ce que je dois à Téclat de son sang, J'honore son mérite et respecte son rang ; Mais vous connaissez mal cette vertu farouche De vouloir qu'aujourd'hui l'ambition la touche. El qu'une àme sensible aux plus saintes ardeurs Cède honteusement à l'éclat des grandeurs. Si celte fermeté dont elle est ennoblie Par quelques traits d'amour pouvait être atlaiblie. Mon cœur, plus incapable encor de vanité, Ne ferait point de choix que dans l'égalité :

Et rendant aux grandeurs un respect légitime, J'honorerais Placide, et j'aimerais Didyme.

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