CLÉOBULE
Didyme, que sur tous vous semblez dédaigner !
THÉODORE
Didyme, que sur tous je tâche d'éloigner, Et qui verrait bientôt sa flamme couronnée, Si mon âme à mes sens était abandonnée Et se laissait conduire à ces impressions Que forment en naissant les belles passions. Comme cet avantage est digne qu'on le craigne. Plus je penche à l'aimer et plus je le dédaigne. Et m'armant d'autant plus que mon cœur en secret Voudrait s'en laisser vaincre et combat à regret. Je me fais tant d'efforts lorsque je le méprise. Que par mes propres sens je crains d'être surprise : J'en crains une révolte, et que las d'obéir, Comme je les trahis, ils ne m'osent trahir.
La passion de Placido pour Théodore est contrariée, non-seulement par les refus de celle-ci, mais par les menées d'une marâtre, Marcelle, qui veut à toute force lui faire épouser sa fille Flavie. Cette Marcelle ne trouve rien de mieux, pour en venir à ses fins, que de se rendre auprès de Théodore. Elle lui demande de jurer qu'elle ne consentira jamais à devenir la femme do Placide.
THÉODORE
Je veux vous satisfaire, et, sans aller si loin, J'atteste ici le Dieu qui lance le tonnerre.
THÉ(JDttHK. >' :i4y
Ce monarque absolu du ciel et de la terre.
Et dont tout l'univers doit craindre le courroux.
Que Placide jamais ne sera mon époux.
En est-ce assez, madame? Êtes-vous satisfaite ?
Ce serment à peu près est ce que je souhaite ; Mais pour vous dire tout, la sainteté des lieux, Le respect des autels, la présence des dieux. Le rendant et plus saint et plus inviolable. Me le pourraient aussi rendre bien plus crovable.
THÉODORE
Le Dieu que j'ai juré connaît tout, entend tout : •'Il remplit l'univers de l'un à l'autre bout, Sa grandeur est sans borne ainsi que sans exemple ; Il n'est pas moins ici ((u'au milieu de son temple, Et ne m'entend pas mieux dans son temple qu'ici.
La résistance vient de Placide, qui dédaigne Fiavie et ne renonce pointa l'espoir de se faire aimer do Théodore. Marcelle, que celte résistance met hors d'elle-même, prend sur-le-champ la résolution de supprimer l'obstacle qu'elle ne peut tourner. Elle obtient de son laible mari, Valens, un arrêt qui doit avoir pour résultat de déshonorer Théodore et de la rendre infâme, même aux yeux de Placide. Celui-ci. instruit du péril qui menace l'héroïque vierge, accourt auprès d'elle et lui offre de la dérober à l'abominable supplice, en l'emmenant avec lui comme sa femme, dans son gouvernement
:fôO l'uRNElLLE LNL'UNNr
d'Egypte. Il lui fait même espérer qu'il pourra plus tard se convertir.
Suivez-moi dans les lieux où je serai le maître, Où vous serez sans peur ce que vous voudrez être : Et peut-être, suivant ce que vous résoudrez, .Je n'y serai bienlôL que ce que vous voudrez. C'est assez m'expliquer ; que rien ne vous retienne : Je vous aime, madame, et vous aime chrétienne, Venez me donner lieu d'aimer ma dignité. Qui fera mon bonheur et votre sûreté.
THÉODORE
N'espérez pas, Seigneur, que mon sort déplorable
Me puisse à votre amour rendre plus favorable.
Et que d'un si grand coup mon esprit abtùlu
Défère à ses malheurs plus qu'à votre vertu.
Je l'ai toujours connue et toujours estimée,
Je l'ai plainte souvent d'aimer sans être aimée :
Et par tous ces dédains où j'ai su recourir.
J'ai voulu vous déplaire afin de vous guérir.
Louez-en le dessein, en apprenant la cause :
Un obstacle éternel à vos désirs s'oppose.
Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux...
Mais, Seigneur, à ce mot. ne soyez pas jaloux.
Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome.
Il est plus grand que vous; mais ce n'est point unhomuie :
C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois.
C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix :
Et c'est enfin à lui que mes vœux ont donnée
Cette virginité que l'on a condamnée.
A'oilà des vers dignes de Polyeucte. et (pic, dans
TlIÉLiDulU;. >' 351
noire thëâtro clas.'^ique, rien ne surpasse. On voit que nous n'exagérions pas, lorsque nous disions que Théodore renferme des beautés de premier ordre, ïl est profondément regrettable que le public parisien, railleur à contre-temps, n'ait pas su faiie grâce aux parties défectueuses de Ttciivre en faveur de ces morceaux admirables, remplis de promesses })Our l'avenir. Corneille, encouragé, eùl persisté dans cette voie originale. L'insuccès Tarrèta. En vain les provinces moins promptes à épiloguer que Paris, applaudirent Théodore: en vain Molière cita, sans hésiter, cette tragédie à côté de Polyencte, le poëte était blessé dans une de ses plus chères ambitions. Introduire et maintenir If christianisme au théâtre; formait une des parties essentielles de son idéaP. Cette nouveauté hardie
1. On se tromperait cependant si Ton croyait que Corbeille fût insensible aux charmes et aux beautés de la poésie antique. Il les comprenait et les appréciait à merveille. De ce goût vif et persistant, nous avons un témoignage irrécusable dans sa ravissante imitation d'un agréable petit poëme latin, de Jean-Baptiste Santeul, sur la Défense des fables dans la jjoésie.C'esl une paraphrase ingénieuse, passionnée, quelquefois éloquente. On sent qu'il y a là, pour le traducteur, plus qu'un jeu d'esprit. Le lecteur en pourra juger par les passages suivants :
Quoi? bannir des enfers Proserpine et Pluton ? Dire toujours le diable, et jamais Alecton ? Sacrifier Hécate et Diane à la Lune.
:ir)-^ lURNEILLE INL'uXXr
entrait iiuplicitemeiit dans Ir programme qu'il
Et dans son propre sein noyer le vieux Neptune ï Un berger chantera ses déplaisirs secrets Sans que la triste Écho répète ses regrets. Les bois autour de lui n'auront pas de dryades ? L'air sera sans zéphyrs, les tleuves sans naïdes ? Et par nos délicats les faunes assommés Rentreront au néant dont on les a formés ?
Pourras-tu, dieu des vers, endurer ce blasphème, Toi qui fis tous ces dieux, qui fis Jupiter même ? Pourras-tu respecter ces nouveaux souverains Jusqu'à laisser périr l'ouvrage de tes mains ?
« La fable en nos écrits, disent-ils. n'est pas bien ; La gloire des païens déshonore un chrétien. » L'Église toutefois, que l'Esprit saint gouverne, Dans ses hymnes sacrés nous chante encor l'Averne. Et par le vieil abus le Tartare inventé N'y déshonore point un Dieu ressuscité.
Otez Pan et sa flûte, adieu les pâturages : Otez Pomone et Flore, adieu les jardinages : Des roses et des lis le plus superbe éclat. Sans la fable, en nos vers, n'aura rien que de plat. Qu'on y peigne en savant une plante nourrie Des impures vapeurs d'une terre pourrie, Le portrait plaira-t-il s'il n'a pour agrément Les larmes d'une amante et le sang d'un amant?
Qu'aura de beau la guerre à moins qu'on n'y crayonne Ici le char de Mars, là celui de Bellone ; Que la Victoire vole, et que les grands exploits Soient portés en tous lieux par la Nymphe à cent voix ?
« TIIÉOLURE. » :353
s'était tracé et que nous exposent ses Bisma i-s sur le poëme dra ma tique.
Qu'ont la terre et la mer si l'on n'ose décrire Ce qu'il faut de tritons à pousser un navire, Cet empire qu'Éole a sur les tourbillons, Bacclius sur les coteaux, Cérès sur les sillons ? Tous ces vieux ornements, traitez-les d'antiquailles : Moi, si je peins jamais Saint-Germain ou Versailles, Les nymphes, malgré vous, danseront tout au tour ; Cent demi-dieux follets leur parleront d'amour ; Du satyre caché les brusques échappées Dans les bras des sylvains feront fuir les napées ; Et si je fais ballet pour l'un de ces beaux lieux J'y ferai, malgré vous, trépigner tous les Dieux.
Ce dernier vers est d'une ampleur tout à fait homérique. André Chénier n'en a pas fait de plus beaux. Despréaux, ainsi que le fait observer M. Marty-Laveaux, s'est souvenu de cette pièce au llle chant de l'Art poétique. Il en adople l'esprit et en imite le mouvement, mais il est loin d'en égaler la verve et la puissance.
UN CRITIQUE FONDATEUR. — LE FAUX ABISTOTE. — REPONSE A M. GUIZOT. — CONCLUSION.
Les ennemis, les envieux de Corneille (il en eut de très-bonne heure) avaient imaginé contre lui, contre son théâtre, une machine de guerre qu'ils croyaient formidable, et dont ils regardaient Faction destructive comme assurée. A tout ce que le poëte produisait d'original, à chaque nouveauté qu'il créait, ils s'écriaient invariablement : Cela n'a aucune valeur; c'est en contradiction avec les règles d'Aristote et les principes des Anciens. x\ssurément, ce n'est pas un des moindres bienfaits dont nous sommes redevables à l'érudition moderne, un de ses moindres titres à notre reconnaissance, que de nous avoir mis à même de consulter et de connaître le véritable Aristote. Il n'y a plus moyen de ressusciter le fantôme, si artistement employé comme épou vantail, comme entrave à tout progrès, par les théoriciens de la première moitié du dixseptième siècle. Déjà Molière et Boileau, devinant cette tactique déloyale, avaient porté à ce monstre
de convention de rudes coups, et avaient décoché contre lui leurs plus spirituelles saillies; mais il fallait que la science vînt rétablir les points de vue, replacer les choses dans leur vérité, et prouver que les préceptes d'Aristote, toujours judicieux et souvent admirables quand ils s'appliquent à Fart ancien, ne pouvaient conserver qu'une autorité très-relative en face d'un théâtre issu d'une société absolument différente de la société antique, et qui se proposait de peindre cette société en la moralisant.
Ce que les découvertes scientifiques, les progrès de la philologie et de la philosophie devaient, de nos jours, mettre en pleine lumière, le génie de Corneille en eut le pressentiment et comme l'intuition. Le poëte comprit d'instinct qu'il était impossible que les Anciens, qui avaient créé tant de chefs-d'œuvre, eussent rédigé et promulgué des doctrines destinées à immobiliser la force productrice, et faites expressément pour empêcher l'éclosion des chefs-d'œuvre futurs. C'est là le sens exact de la résistance qu'il ne cessa d'opposer aux partisans trop zélés de l'antiquité. On lui ferait grand tort et l'on se méprendrait profondément sur ses intentions en le soupçonnant de céder, soit à une infatuation naïve, soit à l'esprit de révolte. Dans l'ordre intellectuel comme dans les autres régions du monde moral. Corneille aime l'ordre, la disci-
UN i'lllT]grK FuNDATEIIi. •loi
pline, la régularité, la tradition; mais cette tradition, il veut ([u'on la renouvelle, qu'on Tétende, qu'on la vivifie; et lorsque des interprètes peu intelligents ou médiocrement sincères prétendent faire de cette tradition un obstacle insurmontable à l'originalité créatrice, il ne tient pas compte de leur prohibition maladroite, et il continue sa route comme s'il n'avait pas entendu leurs avertissements ou leurs menaces.
« J'aime à suivre les règles, écrivait-il dans l'épître dédicatoire de la iSuÎTante; mais loin de me rendre leur esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps même sans scrupule celle qui regarde la durée de l'action, (juand sa sévérité me semble absolument incompatible avec les beautés des événements que je décris. Savoir les règles et entendre le secret de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien difîérentes : et peut-être que, pour faire maintenant réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristole et d'Horace. J'espère un jour traiter ces matières plus à fond, et montrer de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivie ces grands maîtres des autres siècles, en faisant parler des bêtes et des choses qui n'ont point de corps. Cependant, mon avis est celui de Térence : puisque nous faisons des poëmes pour être représentés, notre premier but doit être
de plaire à la cour et au peuple, et d'attirer un grand monde à leurs représentations. Il faut, s'il se peut, y ajouter les règles, afin de ne déplaire pas aux savants, et recevoir un applaudissement universel ; mais surtout gagnons la voix publique ; autrement^ notre pièce aura beau être régulière, si elle est sifflée au théâtre, les savants n'oseront se déclarer en notre faveur, et aimeront mieux dire que nous aurons mal entendu les règles, que de nous donner des louanges quand nous serons décriés par le consentement général de ceux qui ne voient la comédie que pour se divertir. »
Il s'émancipe davantage à un autre endroit de cette même épître, et montre combien la méditation et l'étude avaient communiqué d'indépendance à son esprit :
« Nous pardonnons beaucoup de choses aux Anciens, nous admirons quelquefois dans leurs écrits ce que nous ne souffririons pas dans les nôtres ; nous faisons un mystère de leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom de licences poétiques. Le docte Scaliger a remarqué des taches dans tous les Latins, et de moins savants que lui en remarqueraient bien dans les Grecs, et dans son Virgile même, à qui il dresse des autels sur le mépris des autres. Je vous laisse donc^ à penser si notre présomption ne serait pas ridicule de prétendre qu'une exacte censure ne pût mordre sur
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nos ouvrages, puisque ceux de ces grands génies de Tantiquité ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen.»
Ces pages sont hardies et d'une vivacité de ton qui pourrait étonner, si l'on ne s'en rendait compte en se reportant au moment où elles furent écrites. La représentation de la Suivante date de 1634, mais la pièce ne fut imprimée qu'en septembre 1637. On était alors au plus fort de la querelle du Cld. L'Académie française délibérait et préparait le dispositif du jugement qu'elle devait prononcer seulement en 1638. Peut-être en s'exprimant avec tant de décision et de franchise, Corneille ne prenait-il pas le meilleur moyen de pacifier les choses, de se concilier les suffrages des prudents et des neutres. Sa dignité blessée l'emportait sur toute autre considération. Il avait la conscience d'être dans le vrai, et, dès lors, il résolut de le démontrer en ayant recours à l'argumentation la plus déliée, à la plus serrée dialectique. «J'espère, disait-il, traiter un jour ces matières plus à fond.» ]\Iais^ ici, le poëte se heurtait à une difficulté qui, à plus d'un, aurait semblé insurmontable. Les théoriciens de l'antiquité ont déduit leurs préceptes des chefs-d'œuvre qu'ils avaient sous les yeux, car la rhétorique et la poétique qui sont tenues de fournir des exemples inattaquables, suivent les grandes époques de l'art plus souvent qu'elles ne les précèdent. Lui, Cor-
30» I rnliXEILLE INlUXNL'.
neille, sur quoi fonderait-il ses théories? Invoquerail-il le théâtre espagnol? Mais nous avons vu qu'il voulait donner à notre scène des assises purement nationales. Comme pièces justificatives de son système, se servirait-il des œuvres informes, inégales, languissantes ou incohérentes de Du Ryer, de Tristan Tllermite, de IMairet, voire même de Pvotrou? Aucune de ces œuvres ne portait ce caractère de beauté souveraine qui impose le respect et commande l'admiration. La situation était embarrassante. Que fit alors Corneille ? Il prit un parti que l'on peut appeler héroïque ; il résolut de n'appuyer sa doctrine que sur ses œuvres, mais en môme temps il sentit qu'il lui fallait d'abord produire sur la scène toutes ces créations qui s'agitaient confusément en lui , et qui sollicitaient impérieusement la lumière. Il fallait aller au plus pressé, composer Cinna, Horace, le Menieur, Po- Vijev.cte, Rodogane. L'esthétique devait être ajournée. D'ailleurs, la démonstration n'en serait que plus forte. Voilà pourquoi Corneille ne commença à s'occuper de rédiger ses Discours sur le poëiue dmmatlqiie et les Examens de ses pièces que dans les studieuses années de sa retraite à Rouen, qui vont de lGo3 à ICGO, quand il eut derrière lui une suite de chefs-d'œuvre ; le temps écoulé n'avait rien changé à ses vues. Il était plus décidé que jamais à lutter contre le faux Aristote dont le
rX iKlTI(,tUE FiLNDATEUl;. :5<)1
hargneux et sournois d'Aubignac se faisait le prophète et le grand-prètre. Sa résolution de n'appuyer son enseignement que sur son œuvre demeurait inflexible. Nous avons de cette disposition un témoignage positif et fort curieux. Le 25 août 1600, , Corneille écrivait à Tabbé de Pure :
« Je suis à la fin d'un travail fort pénible sur une matière fort délicate. J'ai traité en trois préfaces les principales questions de Tart poétique sur mes trois volumes de comédies. J'y ai fait quelques explications nouvelles d'Aristote, et avancé quelques propositions et quelques maximes inconnues à nos Anciens. J'y réfute celles sur lesquelles l'Académie a fondé la condamnation du Cid, et ne suis pas d'accord avec iM. d'Aubignac de tout le l)ien même ({u'il a dit de moi. Quand cela paraîtra, je ne doute point qu'il ne donne matière aux critiques : prenez un peu ma protection... »
Après avoir donné à son correspondant une rapide analyse des Discours et lui avoir indiqué sommairement quelles matières y sont traitées, il reprend :
« En ne pensant vous faire qu'un remercîment, je vous rends insensiblement compte de mon dessein. L'exécution en demandait une plus longue étude que mon loisir ne m'a pu permettre. Vous n'y trouverez pas grande élocution ni grande doctrine; mais, avec tout cela, j'avoue que ces trois
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préfaces m'ont plus coûté que n'auraient fait trois pièces de théâtre. J'oubliais à vous dire que je ne prends d'exemples modernes que chez moi ; et bien que je contredise quelquefois M. d'Aubignac et MM. de l'Académie, je ne les nomme jamais, et ne parle non plus d'eux que s'ils n'avaient point parlé de moi. J'y fais aussi une censure de chacun de mes poëmes en particulier, oi^i je ne m'épargne pas. De rechef, préparez-vous à être de mes protecteurs. »
Comme œuvre de critique théâtrale, ces Discours ont obtenu l'approbation des meilleurs juges. Voltaire les a loués sans réserve. « Après les exemples que Corneille donna dans ses pièces, dit le commentateur ordinairement si sévère, il ne pouvait guère donner de préceptes plus utiles que dans ses Discours. »
M. Guizot s'étend davantage, mais il est aussi affirma tif.
« Ce fut, écrit-il, pendant ces six années (1653-1659) que Corneille prépara ses trois discours sur la Poésie dramaiig^ue et ses Examens de ses pièces, témoignage honorable de la bonne foi d'un grand homme assez sincère avec lui-même pour s'avouer ses défauts, et avec les autres pour parler sans détour de ses talents ; preuve irrécusable d'une raison droite et forte à laquelle il n'a manqué que l'expérience du monde ; et, leçons
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utiles encore aujourd"hiii, pour les poètes dramatiques, car ils y trouveront tout ce que rexpérience de la scène avait enseigné à Corneille sur les situations et les etïets de théâtre, qu'il connaissait d'autant mieux qu'il ne les avait étudiés qu'après les avoir devinés, comme il chercha à s'instruire des règles d'Aristote pour justifier celles que lui avait dictées son génie. »
Approuvés par M. Guizot et par Voltaire, les Discours sur le imërae dramatuiue n"ont pas trouvé grâce devant M. Paul Albert, qui a écrit quelques volumes sur l'histoire littéraire de notre pays. Selon lui, l'impression que l'on rapporte de la lecture de cet ouvrage est pénible :
« Presque partout, la netteté fait défaut; l'ordre est peu satisfaisant, les raisonnements déduits lentement et méthodiquement ne portent pas. Si la personnalité de l'auteur ne se faisait jour ça et là, on serait rebuté bientôt, on n'achèverait pas. Ce qui frappe le plus et explique la faiblesse de l'œuvre, c'est l'indécision. Tantôt Corneille se déclare sujet d'Aristote, tantôt il s'émancipe et va presque jusqu'à la révolte. Puis il revient, il explique, il embrouille, il hasarde un commentaire nouveau, il essaie une apologie '... »
1. La Ulléixiture française au dix-sept icinc siècle chez Hachette).
364 rOIlXEILLE INCONNU.
Notre interprétation, comme on l'a vu plus haut, est absolument différente. Nous avons lu bien des fois et très-attentivement, les trois Discours en question, et nous avouons humblement n'y avoir pas rencontré la moindre trace d'indécision, la moindre arrière-pensée d'apologie. C'est affaire au public de dire si nous avons manqué de pénétration. Il a les pièces du débat sous les yeux et peut s'y reporter. Quant à nous, nous trouvons autant de fierté que dans la Dédicace de la S'mraïite, autant de mâle franchise que dans la lettre à l'abbé de Pure, en cette page du premier Discours, où Corneille, s'excusant de n'avoir point analysé les traités d'Aristote et d'Horace sur l'art poétique, ajoute avec sa sincérité habituelle :
« J'y fais quelques courses, et y prends des exemples quand ma mémoire m'en peut fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je connais mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le maître, que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à ceux que je reprendrais en quelque chose, ou que je ne louerais pas assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans esprit de contestation, je Tai déjà dit. Je tâche de suivre toujours le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées; et comme peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre
UX TRITIQUE FONDATEUR. UG.")
l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire ou déplaire. »
Ce n'est point là, on en conviendra aisément, le langage d'un homme embarrassé, qui cherche timidement sa voie et n'avance des propositions un peu hardies que pour les désavouer aussitôt. Le caractère de Corneille, non moins que le texte des Discours, s'oppose à tout soupçon d'habileté cauteleuse ou de débilité morale. Dans le passage que nous venons de citer, je ne vois que les réserves d'un homme de bonne compagnie et la circonspection imposée à l'écrivain par l'immense autorité du maître dont il entreprend la critique. Parlement, université, clergé même, tout s'inclinait devant "Aristole. La protection officielle lui était acquise. Corneille, fort peu iconoclaste de sa nature, n'avait donc aucune raison de s'abandonner contre le Stagyrite à des invectives qui n'eussent rien ajouté à la valeur de ses arguments. De plus, en agissant ainsi, il serait allé directement à rencontre du but qu'il poursuivait. Ce but n'était autre que d'affranchir l'art dramatique en le disciplinant et en indiquant par l'exemple quels chemins cet art devait suivre, quels services il était à même de rendre à la morale et à la société. En un mot. Corneille, par son enseignement comme par son ohi-
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vre, aspirait à devenir ce que nous nommons aujourd'hui un classique.
C'est précisément ce titre que lui refuse M. Guizot. Dans son livre', si distingué et si impartial, on rencontre ces quelques lignes qui causent une impression singulière :
« Si l'état de société et l'ensemble d'idées au milieu desquels vivait Corneille, eussent été plus conformes à la simplicité de son génie, peut-être, dans l'un de nos premiers poètes, aurions-nous un poëte classique de plus. Corneille n'est pas classique ; le goût, fondé sur la connaissance de la vérité, lui a trop souvent manqué, pour qu'il puisse toujours servir de modèle. »
Avec cette netteté d'expression qui lui est habituelle, et, grâce à laquelle on peut toujours profitablement discuter ses assertions, quand elles paraissent contestables, M. Guizot, on l'aura remarqué, explique sur-le-champ pourquoi Corneille, selon lui, n'est pas classique. Il lui reproche de n'avoir pas eu ce goût qui fait du poëte un modèle pour la longue série des générations.
Ainsi, pour l'historien de Corneille, ce qui sépare le classique de l'écrivain moins parfait, jugé indigne de ce titre, c'est cette idée de modèle. Que faut-il entendre au juste par cette expression? Un