‹ Corneille inconnuChapitre 5 sur 50 · Taschereau. Histoire de Gornedle. livre III · texte numérisé non relu

Taschereau. Histoire de Gornedle. livre III

pour n'être pas influencé. Lorel nous Iransmet le sentiment général,* le bruit public, fama, ce quelque chose d'insaisissable, de puissant, qui circule et s'impose au lendemain d'un événement littéraire. A ce titre, l'humble chroniqueur a le droit d'être consulté, et nous n'hésiterons pas à le citer à l'occasion. Or, voici ce qu'il nous apprend sur ce qui s'est passé à la représentation (['Œdipe dans sa M^lse Jiistorique du 25 janvier 1050 :

Monsieur de Corneille l'aîné,

Depuis peu de temps a donné ■

A ceux de l'hôtel de Bourgogne

Son dernier ouvrage ou besogne :

Ouvrage grand et signalé,

Qui V Œdipe est intitulé !

Ouvrage, dis-je, dramatique.

Mais si tendre et si pathétique.

Que sans se sentir émouvoir

On ne peut l'entendre ou le voir.

Jamais pièce de cette sorte

ÎS'eut d'élocution si forte :

Jamais, dit-on, dans l'univers

On n'entendit de si beaux vers.

Hier donc, la troupe royale.

Qui tels sujets point ne ravale.

Mais qui les met en leur beau jour,

Soit qu'ils soient de guerre ou d'amour.

En donna le premier spectacle.

Qui fit cent fois crier miracle.

Je n'y fus point ; mais on m'a dit

28 CURNEILLE INCONNU.

Qu'incessamment on entendit

Exalter cette tragédie

Si merveilleuse et si hardie,

Et que les gens d'entendement

Lui donnaient, par un jugement \

Fort sincère et fort véritable,

Le beau titre d'inimitable.

Mais cela ne me surprend pas

Qu'elle ait d'admirables appas.

Ni qu'elle soit rare et parfaite :

Le divin Corneille l'a faite.

On ne parlait que d' Œdipe. C'était un engouement, une fureur. Louis XIV, qui tout d'abord n'avait point marqué d'empressement, fut en quelque sorte contraint d'y aller. Il assista à la représentation du 8 février.

« Ce jour-là, dit la Gazette de France (c'était alors le journal officiel)^ Leurs Majestés, avec lesquelles étaient Monsieur, Mademoiselle, la princesse Palatine et grand nombre d'autres personnes de qualité , se trouvèrent à la représentation qui se fit à l'hôtel de Bourgogne, par la troupe royale, de VŒdi])e du sieur Corneille, le dernier ouvrage de ce célèbre auteur, et dans lequel, après en avoir fait tant d'autres d'une force merveilleuse, il a néanmoins si parfaitement réussi que, s'y étant surpassé lui-même^ il a aussi mérité un surcroît de louanges de tous ceux qui se sont trouvés à ce chef-d'œuvre, et même pour comble de gloire,

d'un monarc|ue dont le sentiment ne doit pas être moins souverain de tous les autres qu'il l'est du plus florissant État de l'Europe. »

Les avares eux-mêmes étaient tentés d'aller au théâtre pour entendre cette pièce si fameuse ! Et de terribles combats se livraient entre leur curiosité et leur passion favorite. La femme du lieutenant criminel Tardieu, célèbre par cette avarice sordide dont Boileau rapporte quelques traits dans sa X*= satire, voulut voir Œâipe dans sa nouveauté et fut assez habile pour se faire conduire jusqu'à l'hôtel de Bourgogne par l'évèque de Rennes qui, s'il ne paya pas sa place , car il refusa d'entrer avec elle, lui épargna au moins les frais d'un carrosse. Ce malicieux bourgeois de Talleraant a raconté la scène en y ajoutant sans doute quelques détails de sa façon. Il faut la lire dans les Historiettes : certains traits bien observés et bien rendus sont dignes de iMolière, La tragédie de Corneille eut du reste des spectateurs plus relevés et mieux faits pour la comprendre que madame Tardieu. Saint-Évremond , grand admirateur de son illustre compatriote , se garda de manquer un tel spectacle. Bien des années après, il estimait encore que « VŒdipe devait passer pour un chefd'œuvre de l'art ^ » La Bruyère, tout jeune alors,

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