I. Défense de quelques pièces de théâtre de M. Corneille
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en reçut une impression très-vive. Un sent , en lisant les Caractères^ qu'il a pour Œdi'pe un véritable faible. Voltaire le lui a très-aigrement reproché. <c C'est une chose étrange, écrit-il en son Comnientaire, que le difficile et concis La Bruyère, dans son parallèle de Corneille et de Racine, ait dit : Les Horaces et Œdi'pe; mais il dit aussi Phèdre et Pénélope. Voilà comme l'or et le plomb sont confondus souvent. » Madame de Genlis a fait la même remarque dans ses Notes crit'uiues sur les Caractères de La Bruyère. Si le moraliste sembla se déjuger lorsque, dans son Discours de réception à l'Académie française \ il parla avec une compassion un peu railleuse de ces « quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années , n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse, » c'est qu'il cédait à un très-concevable accès de mauvaise humeur contre Fontenelle et Thomas Corneille dont il n'avait pas eu à se louer. Le trait portait un peu contre lui-même , car ce nom d'Œdipe, qui revient si souvent et comme de préférence sous sa plume, nous autorise à penser que La Bruyère n'était pas sans avoir accordé de l'importance à une œuvre dont la vogue avait certainement frappé et peut-être ébloui son adolescence.
\. En juin 1693. trente-deux ans après.
Ainsi, n'en déplaise à Voltaire, Œdipe, au lieu de soulever les protestations du public, reçut un très-favorable accueil et conserva même assez longtemps sa renommée ^ Cette tragédie fut, avec Sertorius, une de celles que le roi fit reprendre quinze ans plus tard et jouer devant lui à Versailles. Nicomède et la Toison d'or, qui cependant font partie des douze dernières pièces du maître, ne furent pas plus sifflées que X Œdipe. Je n'insisterai pas sur ce que chacun sait. La Toison d'or, sorte d'opéra-féerie, représentée le 19 février 1661, sur le théâtre du Marais, eut d'abord un succès de curiosité que l'on put s'expliquer par la nouveauté du spectacle. Ce succès se soutint, car la Toison d'or, reprise l'hiver suivant, fit encore de fortes recettes. La Gazette de France nous apprend que la reine-mère, le roi et la jeune reine, s'y rendirent le 12 janvier 1662, accompagnés d'une grande partie des seigneurs et dames de la cour, qu'on n'avait jamais vue si éclatante ni si pompeuse. Nicomède î\.\i une des pièces les plus populaires de Corneille. Lorsque sa vogue commença de s'épuiser à Paris, les comédiens de province s'emparèrent de cette tragi-comédie : elle fut
1. « Cinna, Rodogune, Œdipe, » écrit tout couramment madame de Sévigné^ les confondant en une même louange. (Juin 1611. )
bienlol connue et admirée de toute la France. Les troupes parisiennes, dont la rivalité à cette époque glorieuse n'a pas peu contribué aux progrès de notre scène, tenaient à honneur d'interpréter les nouvelles productions de Corneille. Elles y trouvaient assurément leur profit. Celle qui n'avait pas eu la primeur de l'ceuvre s'avisait parfois, pour se'dédonimager , de monter et de représenter la pièce dès qu'elle était entrée dans le domaine public. C'est ce qui se vit à propos de Seriorius. Cette tragédie avait parfaitement réussi au Marais lors de sa première représentation , le 25 février 1G62. Aussitôt qu'elle fut imprimée, Molière, toujours accoutumé à prendre son bien où il le trouvait, distribua les rôles, activa les répétitions, et le 23 juin de la même année ', les acteurs du Palais-Royal purent offrir Sertorius à leur public. Le privilège pour l'impression, qui ne fut achevée que le 8 juillet, est daté du 16 mai; on voit que Molière et sa troupe n'avaient pas perdu de temps. Ce fait réfute victorieusement l'as-
1. Cette date est fournie par le Reijistre de La Grange, conservé aux Archives de la Comédie-Française. D'après les frères Parfait, Sertorius fut représenté au Palais-Royal vers le mois d'avril 1662. Molière n'aurait donc pas attendu, pour jouer la pièce, que l'impression fût commencée. Quoi qu'il en soit de cette petite difficulté, le fait principal, celui de la représentation sur les deux théâtres, subsiste et n'est point contesté. C'est tout ce qu'il me faut.
sertioii de Voltaire, C]ue nous venons de lire dans la lettre à Tabbë d'Olivet. Le patriarche a beau nous dire que Corneille trouvait à peine des comédiens qui daignassent le jouer ; Tévidence est là pour confondre une allégation si audacieuse.
Corneille disait volontiers : Roti'oa et moi nous aurions fait vivre des soltimlanques. Il fut presque jusqu'à la fin de sa vie la providence des comédiens. Avoir ou n'avoir pas pendant la campagne d'hiver une tragédie de Corneille était pour tel théâtre, celui du jMarais par exemple, une question de vie ou de mort. Le poëte compatissait aux embarras, aux angoisses des acteurs, comme on le voit dans une lettre adressée de Rouen à Tabbé de Pure, le 2o avril 1GG2. Il prie son correspondant d'engager Boyer et Quinault à travailler pour le Marais auquel il s'intéresse vivement, puis il ajoute :
« Le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires, que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre. Ainsi, si ces messieurs ne les ' secourent ainsi que
1. Les s'applique aux comédiens du Marais dont il va être question. Le sous-entendu est un peu fort, bien que la phrase, à la rigueur, se comprenne. Corneille n'est point un épistolaire, mais ses lettres n'en sont pas moins intéres-
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moi, il n'y a pas d'apparence que le jNIarais se rétablisse; et quand la machine (la féerie de la Toison cVoi') qui est aux abois sera tout à fait défunte, je trouve que ce théâtre ne sera pas en trop bonne posture. Je ne renonce pas aux acteurs qui le soutiennent ; mais aussi je ne veux point tourner le dos tout à fait à messieurs de l'Hôtel (de Bourgogne) dont je n'ai aucun lieu «de me plaindre, et où il n'y a rien à craindre quand une pièce est bonne. »
On n'est pas Normand pour rien. Corneille, tout en s'intéressant au théâtre du Marais et en s'inquiétant de son avenir, no voulait prendre aucun engagement qui fut de nature à le brouiller avec la troupe de l'hôtel de Bourgogne dont il était fort satisfait. Cette prudence, bien légitime d'ailleurs, réglait ordinairement sa conduite. Elle avait été remarquée par les contemporains. Tallemant^ qui ne laisse jamais écliapper une occasion de donner un coup de dent au grand poëte, y voit une preuve d'avarice. C'est là une conjecture gratuitement offensante. L"auleur de Seriorius avait d'excellentes raisons d'aimer le Marais. Ce théâtre avait été, sinon fondé, au moins misa la mode par Mondory. Or, Mondory était le comédien auquel Corneille,
sa nies ù cousuller, et mallieareusemcuL il nous en resle trop peu.
encore obscur, avait, le rencontrant à Rouen, lu sa première pièce, Méïlte. L'acteur, qui paraît avoir été homme de goût, fut si enchanté de cette pièce originale, bien supérieure à la moyenne des productions courantes, qu'il ne voulut pas la jouer devant un public de province. Il emporta le manuscrit à Paris et Mél'ite fut une des premières comédies qui attirèrent la foule au. Marais. On a tout lieu de penser que les autres comédies de Corneille furent également représentées sur cette scène. Lorsque Mondory l'eut désertée pour l'hôtel de Bourgogne, où il mit le sceau à sa réputation en créant avec éclat le rôle du Cid, le poëte demeura fidèle au Marais. La Toison (Vor et Sertorlus furent des bonnes fortunes pour ce théâtre, qui luttait d'autant plus péniblement contre des entreprises rivales , que ses comédiens , aussitôt qu'ils étaient connus, s'empressaient de le quitter pour entrer dans la troupe du roi ou dans celle de Monsieur. D'autre part. Corneille n'avait qu'à se louer de l'hôtel de Bourgogne. Non-seulement, comme nous le savons par son propre témoignage, ses tragédies y étaient excellemment jouées, mais les acteurs manifestaient à son égard beaucoup de déférence et de respect. L'un d'eux , le sieur de Villiers, ayant pris la liberté de lui dédier une tragi-comédie intitulée : Le Festin de Pierre ou le fils criminel, terminait ainsi sa dédicace : « Mille
personnes C{iu ne voudraient pas l'aire un pas pour prendre part à ce festin clans l'hôtel de Bourgogne... verront au moins, à l'ouverture de ce livret, de quelle façon je vous honore, et qu'en vous seul je révère plus qu'Aristote, plus que Sénèque, plus que Sophocle, plus qu'Euripide, plus que Térence, plus qu'Horace, plus que Flaute, et généralement plus que tous ceux qui se sont mêlés de donner des règles à notre théâtre. »
iSoplionisbe et Otlion obtinrent un grand succès à l'hôtel de Bourgogne. Il y eut bataille autour de Sogliomsbe. De Visé, d'Aubignac, Richelet, Robinet, publièrent brochure sur brochure. Le bruit de la querelle alla jusqu'en Angleterre, oii Saint- Evrempnd proscrit rompit une lance en faveur de Corneille contre Racine qu'on affectait déjà de lui préférer et qui n'était encore, en 1(jGo ', que l'autour de la Thébaide et à' Alexandre. Le roi, qui s'était l'ait donner une représentation de So'plionisbs dans l'appartement de la reine, voulut être le premier à connaître la prochaine tragédie de Corneille. Otlion fut donc joué à Fontainebleau le 3 août 1GG4 et fut couvert d'applaudissements. Le maréchal de Grammônt et Louvois se firent remarquer parmi les plus chauds admirateurs. Le poëte était en droit de dire dans son Adis cm lecteur ,