‹ Corneille inconnuChapitre 7 sur 50 · Lorsque paraissait la Disnertalijjn de SainL-Evremond · texte numérisé non relu

Lorsque paraissait la Disnertalijjn de SainL-Evremond

sans qu'on pût raccuser crime vanité déplacée : « Si mes amis ne me trompent, cette pièce ésrale ou passe la meilleure des miennes. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarés pour elle... » Paris ne se mit pas, comme cela lui arrivait quelquefois, en opposition avec la cour, et la pièce nouvelle attira une afiluence considérable de spectateurs. C'est ce que nous apprend le Journal des Savants., qui rendit compte de Touvrag^e, lorsqu'il parut imprimé en un volume in-l::^, au mois de février IGGo. « Il y a , dit cette feuille grave, peu de personnes curieuses à Paris, qui n'ayent vu jouer cette pièce ; aussi n'est-ce que pour les étrangers, et ceux qui sont dans les provinces qu'on en parle, afin que n'ayant pu la voir représenter, ils aient au moins le plaisir de la lire, apprenant qu'elle est imprimée. » Du reste, si l'on en croit Loret, les comédiens s'étaient surpassés.

Le théâtre du Palais-Royal ne se montra pas moins courtois envers Corneille que l'hôtel de Bourgogne et le Marais. Au lendemain de la chute d'^gésUas, Attila fut acheté deux mille livres parla troupe de Molière et joué vingt-trois fois; ce qui était alors un chiffre très-respectable. Tite et Bérénice, payé également deux mille livres, eut vingt et une représentations sur ce même théâtre. Les recettes s'élevèrent à quinze mille trois cent soixante-seize livres dix sous. Gela prouve que

^opération n'était pas mauvaise et que réchec de cette pièce ne fut pas si marqué qu'on l'a dit. La Bérénice de Racine, jouée à l'hôtel de Bourgogne, n'eut que neuf représentations de plus.

Quand j'aurai ajouté que Pulchérie, qui transportait d'admiration madame de Sévigné, ramena pendant quelque temps le public au théâtre du Marais, et que iSuréna fut honorablement accueilli à l'hôtel de Bourgogne, ainsi que l'atteste une lettre de Bayle, datée du mois de décembre 1674, il sera bien évident que Corneille ne fut jamais embarrassé de trouver un théâtre pour faire jouer ses dernières pièces, et que les acteurs ne lui firent point essuyer leurs dédains. Voltaire prétend que Pulcliéne fut jouée au Marais sur le refus de la troupe royale, mais aucune autorité ne vient con firmer cette assertion. Nous voyons au contraire que , dès la fin de juillet 1072, on annonçait très ostensiblement Pulcliéne dans Je Mercure galant comme devant être représentée au Marais durant l'hiver de la même année. Cette publicité n'aurait guère été convenable à propos d'une pièce notoirement mauvaise, rejetée et condamnée par les comédiens du roi. Ce qu'il y a de certain, c'est que de Visé^ rendant compte dans le même recueil des représentations de Pidchérie , dit que « tous les obstacles cpii empêchaient les pièces de réussir dans un quartier si éloigné n'ont pas été assez

puissants pour nuire à cet ouvrage. » L'auteur tient à peu près le môme langage dans sa préface, et après s'être félicité d'avoir peuplé le désert, d'avoir mis en crédit des acteurs dont on ne connaissait pas le mérite, il conclut en affirmant qu'il se tiendra pour satisfait, si cet ouvrage est aussi heureux à la lecture qu'il l'a été à la représentation. Il est permis de penser qne si les comédiens du roi avaient refusé Piûcliérie en 1G72, parce qu'ils y voyaient une preuve de la décadence irrémédiable de Corneille, ils n'auraient pas deux ans après accepté si aisément S'iiréna.

Nous nous sommes borné strictement à ce qui concerne les douze dernières pièces de Corneille, et nous n^avons cherché à nous renseigner que sur ce qui regarde leur fortune au théâtre. En ce moment, la question de mérite est mise de cùlé; il ne s'agit nullement d'appréciation littéraire : cela viendra plus tard. Dans ces douze pièces si sommairement sacrifiées par Voltaire, nous avons vu que tout à côté de chutes incontestables^ on constate des succès éclatants, et que les succès comme les chutes ne sont pas le moins du monde, ainsi qu'on le croit communément, en étroit rapport avec l'ordre chronologique. Pertliariie, qui ne put être représenté qu'une fois et dont la chute est restée célèbre, fut joué en 1652. Fontenelle, recherchant la cause de ce mauvais succès , l'atlri-

bue à la vieillesse de l'esprit qui amène la sécheresse et la dureté ' ; mais, comme Ta très-bien fait observer M. Guizot, Corneille n'était pas vieux quand il écrivit PertJiarite. puisqu'il avait à peine quarante-septans. D'autres chu tes d'ailleurs avaient précédé celle-là, lorsque le grand poëte était dans toute la force du génie. La Suite du Menteur et Théodore tombèrent en 1644 et 1645. L'auteur n'avait pas encore quarante ans. Il en avait vingtneuf lorsque Médée fut froidement accueillie par le public. A cinquante-huit ans, dans OtJioii, il trouvait les accents d'une fierté sublime qui, pour être bien compris, exigeaient, selon le mot de Louvois, un parterre de ministres d'Etat; et, à soixante-cinq ans, la déclaration de l'Amour à Psvclié excitait l'enthousiasme des ieunes erens et des femmes, bons connaisseurs en cette matière. Au point de vue simplement historique, la thèse d'un abandon graduel de Corneille par le public n'est pas soutenable. Sans doute il a eu de rudes épreuves à subir dans ses dernières années mais, malgré des échecs, dont il a élé le premier à exa-

1. Béranger s'est laissé induire en erreur par cette remarque inexacte de Fontenelle, et il a eu tort de dire, dans une de ses dernières Chansons :

Ah ! qu-^. les vieux Sont ennuyeux !

Témoin Corneille et Pertltnrife,

gérer la portée, le succès n'a pas plus lait défaut à sa vieillesse c[u'il n'avait manqué à sa jeunesse.

Le Ciel révéla Corneille à la France. Il le mit et pour toujours hors de pair. Mais l'auteur du chefd'œuvre universellement applaudi était bien loin d'être inconnu du monde littéraire et mémo du public parisien. Dès ses premières comédies, une faveur très-marcpiée s'était attachée à ses productions. Jlélite, CUtandi'e, la Veuve, la Galerie du j;r//r//5 redonnèrent aux habitants de la capitale le goût du théâtre, tellement affaibli chez eux, cju'avant 1G29, le seul hôtel de Bourgogne avait de la peine à subsister. La révolution fut si soudaine et si évidente qu'on s'en émut à la cour. Le 0 janvier 1031), l'oracle officiel, la Gazette, constata en termes solennels l'impression produite sur le roi et la résolution qu'elle lui avait inspirée.

« Le soin des plus grandes choses n'empêchant pas aussi Sa Majesté de penser aux moindres, et sachant que la comédie, depuis qu'on a banni des théâtres tout ce qui pouvait souiller les oreilles plus délicates^ est l'un des plus innocents divertissements, et le plus agréable à sa bonne ville de Paris, sa bonté est telle, qu'il y vmit entretenir trois bandes de comédiens, la première à l'hôtel de Bourgogne, la deuxième au Marais du Temple, de laquelle Mondory ouvrit le théâtre dimanche dernier, et la troisième au faubours' Saint-Germain. »

Cette allusion à la réforme des moeurs sur la scène est directement à l'adresse et en Phonneur de notre poëte. L'histoire du théâtre en France avant Corneille a été plusieurs fois traitée et il n'y a pas à y revenir. Un point sur lequel tous les écrivains sont d'accord , c'est c{ue le respect des convenances, la préoccupation de la décence, de la pudeur, le souci de la politesse dans le dialogue, de ce que nous appellerions aujourd'hui la distinction et l'urbanité, date positivement de Mélite. L'auteur, dit avec raison M. (niizot, « commençait à ramener, dans le langage de l'amour honnête, un peu plus de vérité, et à le séparer du jargon de la galanterie... Déjà un sentiment naturel de réserve avait écarté de ses ouvrages Texcès de licence à peine aperçu par ses contemporains. » Pour être de bonne foi, nous devons avouer que le progrès était trèsrelatif et que nous trouvons encore dans Mélite bien des vivacités assez choquantes ; mais si vous comparez cette joli? Ixifjnfelle, comme l'appelait le vieux dramaturge Hardy, avec les ébauches informes et grossières qui l'avaient précédée ou qui l'entouraient, vous comprendrez l'éclat qu'elle jeta dès son apparition, le succès fou (le mot est de Sainte-Beuve) qu'elle obtint. Le public , surpris de cette allure nouvelle, hésita d'abord. Aux trois premières représentations, il resta froid. Bientôt cependant le charme opéra sur les plus rebelles.

Un souffle inconnu s'exhalait de celte versification élégante et pénétrait les esprits. On sentait vao'uement ciue notre théâtre allait entrer dans sa vraie voie ; en ce sens, on peut dire, sans dépasser cette mesure qui est la probité littéraire, que si le Cid fut incontestablement une révélation, Mélite doit être regardé comme le plus heureux des symptômes, le plus brillant des avant-coureurs.

L'enthousiasme, excité par ces comédies dont on ne sait plus même les noms, était réellement prodigieux. On s'en fait quelque idée lorsqu'on parcourt les hommages des littérateurs contemporains publiés en tète de la Veuve et formant une sorte de bouquet. Je sais ce qu'il y avait de banal dans cet usage, de factice dans les compliments que mutuellement on s'adressait. On multipliait les preuves de courtoisie, les marques d'admiration, à charge de revanche. Pourtant, dans ces hommages cjui accompagnent la Veuve, au milieu d'exagérations ridicules et de platitudes insignes , on trouve quelques témoignages frappés au bon cachet, et qui décèlent une approbation sincère, sentie, mûrement réfléchie et pesée. A coté du capitan Scudéry s'écriant avec une emphase Ijouffonne :

Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles !

44 CORNEILLE IXCOXNT.

On trouve ces agréables vers de Mairet :

Rare écrivain de notre France, Qui le premier des beaux esprits As fait revivre en tes écrits L'esprit de Plaute et de Térence :

Sans rien dérober des douceurs De Mélite ni de ses sœurs, 0 Dieu! que ta Clarice est belle, Et que de veuves à Paris Souhaiteraient d'être comme elle.

Pour ne manquer pas de maris.

Le compliment est gracieux, la louange délicate, malgré la préciosité du ton, qui nous fait sourire et qui passait alors pour un mérite de plus. Les premiers vers surtout rappellent un peu les jolies stances de Despréaux sur l'Ecole des femmes. Ce n'est toutefois qu'une politesse ingénieuse d'un lettré déjà célèbre à un autre lettré qui s'élève et qui pourra devenir une puissance. Un témoignage plus franc:, plus positif et auquel il est impossible de ne pas accorder de l'importance, est celui de Rolrou. On cite fréquemment l'éloquente tirade qu'il a consacrée, dans Saint-Genest, à l'éloge de Corneille, mais l'épître placée en tête de la Veuve n"a pas été remarquée. Elle est cependant fort curieuse et vaut qu'on la signale. Saint-Geiiest date de 1046. A cette époque, Corneille avait produit la plupart de ses chefs-d'œuvre. Le CicL

Horace^ C'mna, Polyeude, Poinijée, le Menieiw, Rocïofjunej étaient en possession de la scène. Rendre public{uement justice à leur auteur pouvait être un acte méritoire et généreux, notamment de la part d'un confrère. Ce n'était point une preuve de divination. Il y a, au contraire, une sorte craccent prophétique dans Tépître écrite vers 1633, c|ui précède la Veuve. Il est surprenant cpie les commentateurs n'aient point songé à la relever. Elle tranche sur l'insignifiance des autres hommages avec lesquels on a eu le tort de la confondre ; elle s'en détache par la vigueur, par le feu de l'expression, par je ne sais quoi de mâle et de fier. En dépit de quelques négligences, qu'un artiste épris de la correction ne se fût point permises, et de quelques libertés ou naïvetés de langage, échappées à la bonhomie gauloise du poëte, on lit avec plaisir ces vers où l'on retrouve la touche hardie de l'école qui cl3t le seizième siècle et inaugure le dixseptième.

En parlant de V Excuse à Ariste de Corneille et dans rintention de la rabaisser autant que possible, Voltaire a prononcé le nom de Régnier. « Elle paraît écrite entièrement, dit-il, dans le ^oût et dans le style de Régnier, sans grâce, sans finesse, sans élégance, sans imagination, mais on y voit de la facilité et do la naïveté. » Ce jugement n'est juste ni pour V Excuse à Ariste ni pour Régnier; de

4G CORNEILLE INCÙXXU.

plus il porte à faux quant au rapproclienient que Voltaire veut établir. Corneille, même quand sa muse consent à être familière, n'a jamais rien de Régnier. Si Fauteur du Commentaire avait daigné jeter les yeux sur les éloges décernés par les contemporains à la Veuve, il aurait très-bien pu appliquer sa comparaison. Rotrou en effet ressemble, par beaucoup de côtés, au poëte chartrain. Il a ses inégalités, sa rudesse, ses bizarreries, ses licences de toutes sortes, mais aussi sa largeur de procédé, sa flamme et par moments son extrême bonheur d'expression. Nous pourrions pousser plus loin le parallèle. Le jeu fut pour Rotrou ce que la mauvaise conduite fut pour Régnier. Toujours nécessiteux^ souvent obligé d'offrir ses ouvrages au rabais, Rotrou contraignit son talent aux fatigues d'une production hâtive. Le recueillement et le temps lui manquèrent comme au satirique, pour ajouter à la beauté naturelle de ses œuvres cette perfection de la forme où peut seule atteindre une volonté sévère et réfléchie. Du moins s'il mourut à quarante et un ans, comme Régnier était mort à quarante ans, les ressemblances s'arrêtent là^ et celui que Corneille appelait son père reprend l'avantage. La fin de Régnier fut celle d'un viveur; la mort de Rotrou est celle d'un héros. Cette élévation intérieure qui se fait jour dans plusieurs scènes de Saiiit-Genest et de Venceslas le rappro-

SUCCÈS TERSISTAXT. il

chait de Corneille et lai inspirait pour celui-ci une admiration profonde. Il sentait C{ue cet homme de mœurs austères, travailleur opiniâtre, fermement attaché à l'idéal, réaliserait ce que lui Rotrou n'avait pu que rêver dans sa vie troublée et décousue. Do là l'enthousiasme trèssincère, et justifié à ce qu'il paraît par l'attitude du public, qui éclate dans l'épître composée à propos de la Veuce. Voici la plus grande partie de cette épître, intitulée je ne sais pourquoi Élégie :

Pour te rendre juslice autant que pour le plaire,

Je veux parler. Corneille, et ne me puis plus taire.

Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal

Par la confession de ton propre rival.

Pour un même sujet, même désir nous presse ;

2sous poursuivons tous deux une même maîtresse :

La gloire, cet objet des belles volontés,

Préside également dessus nos libertés.

Comme toi je la sers, et personne ne doute

Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte.

Mon espoir toutefois est décru chaque jour

Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour.

Je n'ai point le trésor de ces douces paroles

Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles.

Je vois que ton esprit, unique de son art,

A des naïvetés plus belles que le fard,

Que tes inventions ont des charmes étranges,

Que leur moindre incident attire des louanges,

Que par toute la France on parle de ton nom.

48 CURXEILLE IXCO.XXU,

Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom.

Depuis, ma muse tremble et n'est plus si hardie;

Une jalouse peur l'a longtemps refroidie,

Et depuis, cher rival, je serais rebuté

De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté.

Si cet ange mortel qui fait tant de miracles,

Et dont tous les discours passent pour des oracles,

Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers,

IS'aimait ce que je fais et n'écoutait mes vers.

Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire ;

La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire.

Et lui seul réveillant mon génie endormi

Est cause qu'il te reste un si faible ennemi.

Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses

Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses;

Cet objet de nos vœux nous peut obliger tous.

Et faire mille amants sans eu faire un jaloux.

Tel je te sais connaître et te rendre justice.

Tel on me voit partout adorer ta Glarice.

Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits ;

Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits...

Ce morceau n'est pas seulement l'expression des sentiments personnels de Rotrou, il renferme aussi ce qu'on peut appeler un témoignage historique. Quand le poëte vante le mérite de Corneille, il ne nous donne qu'une appréciation, mais lorsqu'il affirme à son cher rival

Que par toute la France on parle de sou nom Et qu'il n'est plus d'estime égale à son renom,

il avance des laits qu'une complait^ance amicale

pouvait exagérer, non pas toutefois jusqu'à se mettre en contradiction avec la réalité. Les contemporains étaient à même de contrôler ces assertions, et Rotrou, quelles que fussent les licences accordées à Fimagination des poètes, n'aurait pas osé célébrer sur ce ton des succès purement fictifs. Il se serait rendu ridicule sans servir son ami. La grande réputation do Corneille, dès 1634, est donc un fait incontestable. Tout le monde lui disait qu'il était le rénovateur de la comédie en France. La tragédie ne pouvait supporter une telle concurrence, à ce qu'assurait un compatriote du poëte, le libraire rouennais Raphaël du Petit- Val.

Ce slyle familier non encore entrepris, Ni connu de personne, a de si bonne grâce Du théâtre français changé la vieille face. Que la scène tragique en a perdu le prix.

L'auteur de la Veuve recevait toute ces louanges, il y croyait : il les répétait volontiers. Nous touchons ici à un élément essentiel du caractère de Pierre Corneille. Ce grand poëte a eu de très-bonne heure foi dans son génie, et cette foi ne l'a jamais abandonné. Tout l'y autorisait sans doute : cette conscience intime qu'on a de sa valeur, les félicitations d'autrui, la vogue, la popularité. Ce point a été très-fmemeiit observé et marqué par M. Guizot.

« Singulier mélange de hauteur et de timidité, de vigueur d'imagination et de simplicité de jugement ! C'était seulement par ses succès que Corneille avait été instruit de ses talents ; mais une fois averti, il avait été et il était resté pleinement convaincu. Dès qu'il avait su que Corneille était un homme supérieur, il Pavait dit comme il le savait, sans imaginer que personne en pût douter \ »

La contradiction, lorsqu'elle vint à se produire, le surprit et le blessa au plus haut degré; elle lui parut presque un blasphème. C'est ce qui explique la fermeté dont il fit preuve lors des discussions soulevées par le Cid. Toucher à sa gloire, c'était toucher à une propriété qu'il regardait comme inviolable. En effet, selon la judicieuse observation de réminent écrivain que nous citions tout à l'heure, deux hommes bien différents existent à côté l'un de l'autre chez Corneille, sans se subordonner ni se confondre. L'un est le modeste bourereois de Rouen, soumis d'esprit et de cœur aux puissances, satisfait de riiunible rang qu'il occupe dans la hiérarchie, n'ayant pour horizon que son intérieur et son foyer ; l'autre est le poëte célèbre. Ce dernier répond de son nom ; c'est un dépôt sacré dont la garde lui est confiée.

J. Corneille et son tempa.

CARACTÈRE DU FuÉTE. 51

« Ses ouvrages sont sortis de robscurité à lacjuclle est vouée sa vie; il a accjuis, par sa renommée littéraire, une importance publique ; dès lors cette renommée devient pour lui un objet de devoir; c'est dans ses ouvrages qu'il se respecte ; là s'attache, non-seulement l'honneur de son génie, mais celui de son caractère ; il croirait s'avilir s'il ne reconnaissait pas leur mérite avec la franchise et la hauteur d'un homme chargé de les défendre, et s'il consentait à se mettre au-dessous du rang où ils l'ont placé '. »

Cette disposition ne fit que se confirmer avec les années. L'insuccès de quelques-unes de ses pièces, les inévitables variations du goût public, les rivalités qui commençaient à poindre, donnèrent de l'ombrage à Corneille. Il s'exagéra les résistances, soupçonna des infidélités, des défections (jui n'existaient pas, se créa des dégoûts et des amertumes; bref, dès qu'il iio fut plus tout, il se plaignit de n'être plus rien. Personne ne s'est loué avec autant de hauteur et ne s'est plaint avec autant d'insistance, et personne n'a si étroitement uni, si absolument confondu l'excessive préoccupation du sentiment d'autrui avec la satisfaction de soi-même. La postérité, qui ne s'attache pas toujours aux nuances, a pris Corneille au mot. Elle a

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