‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 10 sur 46 · NÉRINE · texte numérisé non relu

NÉRINE

Dans un si grand revers que vous reste- t-il?

MÉDEE.

Moi.

Moi, dis-je, et c'est assez.

La plupart de ces mots de situation , de ces mots décisifs, qui résument une scène ou un caractère, et que nous admirons dans Corneille, reviennent au moi de Médée : le Qu'il mourût d'Horace, le Soyons amis d'Auguste et la belle réponse de Polyeucte, deux fois répétée ; Je suis chrétien. C'est toujours le héros qui s'élève au-dessus de lui-même et de sa fortune, et qui remporte un triomj)he moral. On ne le plaint pas et il ne demande pas à être plaint; on l'admire.

L'énergie que Corneille a donnée à ses héros se retrouve jusque dans son style et en fait la plus grande beauté. Il est des styles plus variés que le sien ; il n'en est pas de plus nerveux. Il a les formes ramassées et athlétiques; il a le don de tout dire en un mot^^

Corneille, malheureusement, ne se maintint point à la hauteur oîi il était parvenu. Il perdit bientôt sa route, après avoir eu tant de peine à la trouver. Dans les tragédies qui suivirent Polyeucte, on le voit s'en écarter lentement. Pompée, Théodore, Rodogune, Hé-

radius, Don Sanche, Nicomède, marquent un moment nouveau dans le développement du génie du poète. Ce sont de belles œuvres encore, surtout Rodogime et Nicomède; et pourtant elles nous font déjà pressentir le déclin. Il ne devait arriver que trop tôt. Après Nicomède, Corneille fit une chute irréparable; il écrivit Pertharite, et dès lors commença pour lui la vieillesse, triste période où il s'égara de plus en plus.

Pourquoi cette chute? Est-ce un accident inexplicable? Non; elle se rattache à des causes profondes, que l'étude des belles pièces de Corneille laisse déjà entrevoir. Essayons de les indiquer.

Les hommes qui ont une grande énergie d'action sont rarement ceux dont l'esprit est le plus étendu et la nature la plus riche. Pour marcher directement à son but, il est bon de ne rien voir à côté. Une intelligence trop ouverte, une trop grande facilité à comprendre et à sentir , sont toujours des causes de distraction, partant de faiblesse. Il en résulte d'ailleurs des luttes et des incertitudes, qui ébranlent la confiance dans la légitimité du but pour lequel on travaille, et qui nuisent à la franche vigueur de l'action. Celui à qui rien d'humain ne serait étranger, risquerait fort de n'être qu'un éternel rêveur, à la façon d'Hamlet.

Et pourtant il est nécessaire que nous soyons accessibles à des sentiments divers et à plusieurs ordres d'idées. Les hommes dont la conduite est dirigée par un mobile toujours unique et toujours le même, sont des hommes à idée fixe et déjà sur le chemin de la folie. L'énergie héroïque suppose une concentration de forces; mais lorsque cette concentration est poussée à l'extrême.

îl n'y a plus énergie, il y a monomanie, et l'héroïsme disparaît pour céder la place à une sorte de fureur maladive, qui n'a rien d'humain. A certains moments, sans doute, les homme forts se laissent diriger par un seul mobile ; mais alors même on sent qu'ils n'ignorent pas la puissance d'autres mobiles naturels et légitimes. C'est ainsi que Brutus put condamner à mort son fils sans que personne l'accusât de ne pas l'aimer.

Les actions des hommes ne sont vraiment grandes que lorsqu'elles sont l'effet d'une force morale, c'està-dire lorsqu'elles supposent une victoire sur soi-même. Ceux-là seuls deviennent des héros, qui, lorsqu'il y a lutte entre plusieurs sentiments naturels, savent obéir au plus noble avec courage et quoiqu'il en coûte. Mais quand un homme ne connaît qu'une seule sorte de sentiments, il n'y a pas lieu d'être surpris s'il y conforme toute sa vie , et il n'y a de sa part aucun mérite à le faire. La force qu'il déploie a quelque chose de mécanique, et échappe à toute comparaison avec la force morale, qui fait la grandeur des véritables héros. On ne peut trouver de mesure commune qu'entre lui et tel autre homme-machine taillé sur un patron analogue, et il ne saurait y avoir d'autre différence entre eux que celle qui existe entre un boulet de vingt-quatre livres et un de douze.

Les héros de Corneille agissent avec une vigueur surhumaine; mais il arrive parfois qu'ils atteignent à ce degré de puissance par le sacrifice de sentiments naturels. Leur horizon est souvent borné. Polyeucte est trop exclusivement préoccupé des idoles à renverser; Horace n'a qu'une idée, la gloire, et si Emilie

poursuit Auguste avec tant de haine , c'est qu'elle renonce à ce qu'elle lui doit de reconnaissance. Quand un navire veut voguer rapidement et sûrement sur les flots irrités, il jette sa cargaison à la mer. Quelquesuns des personnages de Corneille font exactement la même chose : ils se débarrassent des sentiments qui les gêneraient. Ce sont des hommes, mais des hommes simplifiés^ ifi^o<j<i'i.

De là vient qu'ils ont coutume d'exagérer leurs vertus. Une vertu, on le sait, est toujours parente d'un vice : une ténacité louable louche de près à l'opiniâtreté, et la limite n'est pas facile à saisir entre une certaine ambition légitime et les ambitions coupables. Les héros de Corneille distinguent mal ces limites délicates et les franchissent sans cesse, témoin Auguste, qui, non content d'avoir pardonné à Cinna, lui donne encore le consulat. Lorsque Polyeucte répond à Paulnie, qui est venue le solliciter de rester fidèle à la religion de ses pères, en priant pour elle, nous sommes émus; lorsqu'il prononce ce vers admirable :

Je vous aime

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même,

nous sommes ravis et transportés ; mais lorsqu'il la quitte avec une parole dure :

Vivez heureuse au monde et me laissez en paix, nous regrettons que personne n'ait été là pour retenir la main du poète.

Ainsi, même à prendre les plus beaux temps de Corneille, on découvre dans la manière dont il comprend la grandeur morale quelque chose de factice et de faux. La base n'est pas assez large. Là est, en particu-

lier , le vice de cette conception du Romain , un peu étroite et raide, qui joue un rôle si important dans le théâtre de Corneille. On concevrait qu'elle y apparût çà et là, qu'un ou deux personnages au plus, Horace, par exemple, fussent jetés dans ce moule d'airain; mais, lorsqu'elle se répète et qu'elle tend à tout absorber, elle finit par paraître vide et par devenir fatigante. Les Romains de Corneille sont comme des arcs éternellement bandés; ils sont toujours en position, toujours montés au diapason de l'héroïsme. Il leur faut à tout prix une grande situation, et, lorsqu'elle leur manque, ils sont dépaysés. Essayez de vous figurer un intérieur de ménage entre Cinna et Emilie, et vous verrez que ce n'est pas chose facile; on dirait qu'il n'y a pas entre eux d'autre intimité possible que celle qui doit exister entre deux conspirateurs. Shakespeare ne l'entend point ainsi. Ses héros, même les plus fiers, sont des hommes que l'imagination peut suivre dans leur vie de famille. Il vous souvient sans doute de cette scène de Jules César , où, après un conciliabule des conjurés, Porcia pénètre dans la chambre de Rrutus et veut lui arracher son secret. Les détails n'ont pas tous sans doute cette noblesse extérieure que réclame la scène française; mais la véritable dignité, celle de l'àme, y est partout observée, et ce que la forme a de familier ne fait qu'ajouter au charme pénétrant de la scène. Donnons-nous le plaisir de la citer en entier.

PORCIA, en entrant.

« Brutus, mon seigneur !

BRUTUS

i> Porcia, quel est votre dessein? Pourquoi vous lever à cette heure? Il n'est pas bon pour votre santé d'exposer ainsi votre complexion délicate au froid humide du matin.

PORCIA

» Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brutus: et hier au soir, à souper, vous vous êtes levé tout à coup; vous avez commencé à vous promener les bras croisés, pensif et poussant des soupir^; et quand je vous ai demandé ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et mécontents. Je vous ai pressé de nouveau : alors, vous passant la main sur le front, vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore ; mais, d'un geste irrité, vous m'avez fait signe de vous laisser. Je vous ai laissé , dans la crainte d'irriter cette impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès de cette humeur qui, de temps à autre, trouve son moment près de tout homme quel qu'il soit. Ce chagrin ne vous laisse ni manger , ni parler, ni dormir; et, s'il agissait autant sur votre figure qu'il a déjà altéré votre manière d'être , je ne vous reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.

BRUTUS

» Je ne me porte pas bien; voilà tout.

- 124 — PORCIA

» Brutus est sage, et, s'il ne se portait pas bien, il emploierait les moyens nécessaires pour recouvrer la santé.

BRUTUS

y> Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre lit.

PORCIA

D Brutus est malade ! Est-ce donc un régime salutaire que de se promener à demi vêtu , et de respirer les humides exhalaisons du matin ? Quoi ! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit pour affronter les malignes influences de la nuit et l'air impur et brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal ! Non, non, cher Brutus; c'est dans votre àme qu'est le mal dont vous souffrez ; et, en vertu de mes droits, de mon titre auprès de vous , je dois en être instruite, et à deux genoux je vous supplie , au nom de ma beauté autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour et de ce serment solennel qui a réuni nos deux personnes en une seule, de me découvrir à moi, cet autre vous-même, à moi voire moitié, ce qui pèse sur votre àme; dites-moi aussi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit ? car il est entré ici six ou sept hommes qui cachaient leur visage à l'obscurité même.

BRUTUS

» Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia.

PORCIA

» Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus. Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens du mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent? Ne suis-je une a itre vous-même que jusqu'à un certain point, et avec de certaines réserves? pour vous tenir compagnie à table, pour faire la douceur de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je donc que les avenues de votre affection ? Ah ! si je n'ai rien de plus, Porcia est la concubine de Brutus, et non pas sa femme.

BRUTUS

10 Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi que les gouttes de sang qui arrivent à mon triste cœur.

PORCIA

» Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme de bon renom, la fille de Gaton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai voulu fortement éprouver ma constance; je me suis fait une blessure, ici, à la cuisse : capable de soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les secrets de mon mari ?

BRUTUS

» 0 vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse ! »

Qu'il y a loin de cette scène intime aux discours que s'adressent tour à tour Emilie et Cinna !

Page 1