EMILIE
Il suffit, je t'entends, Je vois ton repentir et tes vœux inconstants : Les faveurs du tyran emportent tes promesses; Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses; Et ton esprit crédule ose s'imaginer Qu'xVuguste, pouvant tout, peut aussi me donner; Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne; Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne : Il peut faire trembler la terre sous ses pas. Mettre un roi hors du trône, et donner ses états. De ses proscriptions rougir la terre et l'onde, Et changer à son gré l'ordre de tout le monde; Mais le cœur d'Emilie est hors de son pouvoir.
Voilà de beaux vers , et pourtant la scène de Corneille n'est ni la plus vraie ni la plus saisissante. On dirait que Shakespeare a peint d'après nature et Corneille d'imagination , de loin et en ne voyant les choses qu'à travers le récit coloré des historiens*-.
Mais non , Corneille a eu un modèle devant les yeux; il a jugé des héros de l'antiquité par ceux de son temps. Il était contemporain des hommes qui , peu d'années après l'apparition de Cinna, devaient jouer un rôle dans les troubles de la Fronde, le grand Condé , la
grande Mademoiselle , M"^*^ de Longueville , le cardinal de Retz et tant d'autres. Une chose manqua à ces illustres intrigants, une idée, un principe, ou tout au moins quelque intérêt d'un ordre élevé et général ; mais cela même les obligeait à se draper d'autant mieux dans leur feinte grandeur. Ils faisaient comme Retz : pour un dépit ou pour quelque raison d'intérêt personnel, ils se jetaient dans la carrière de la gloire et se composaient un rôle. 11 ne manquait d'ailleurs pas d'Emilies, dont les sourires les animaient au combat et ajoutaient un attrait de plus au plaisir de conspirer.
Il est tel héros de Corneille qui n'est pas autre chose qu'un héros de la Fronde, idéalisé par une imagination complaisante et éblouie. Le poète a cru lui donner dignité et élévation; mais il n'a pas réussi à faire disparaître entièrement la tache originelle^/ . , '. /
Chacun connaît cette page fameuse où le cardinal de Retz raconte comment il fut entraîné à prendre un parti décisif. Après avoir retracé l'émeute de Paris et dit la manière dont il obtint que le peuple posât les armes, en lui faisant espérer la liberté de Broussel, il nous fait une peinture très piquante de la réception aigre-douce qui lui fut faite au Palais-Royal. Le soir deux amis viennent lui apprendre que la reine et le cardinal de Mazarin sont de plus en plus convaincus qu'il est le véritable fauteur des troubles , et que , comme tel , il est gravement menacé : « Je leur répondis, ajoute-t-il, que s'il leur plaisait de me laisser en repos un petit quart d'heure, je leur ferais voir que nous n'en étions pas réduits à la pitié , et il était vrai. Comme ils m'eurent laissé tout seul pour le
quart d'heure que je leur avais demandé, je ne fis pas seulement réflexion sur ce que je pouvais, parce que j'en étais très assuré ; je pensai seulement à ce que je devais et je fus embarrassé. Comme la manière dont j'étais poussé et celle dont le public était menacé eurent dissipé mon scrupule , et que je crus pouvoir entreprendre avec honneur et sans être blâmé , je m'abandonnai à toutes mes pensées; je rappelai tout ce que mon imagination m'avait jamais fourni de plus éclatant et de plus proportionné aux vastes desseins ; je permis à mes sens de se laisser chatouiller par le titre de chef de parti, que j'avais toujours honoré dans les Vies de Plutarque; mais ce qui acheva d'étouffer tous mes scrupules, fut l'avantage que je m'imaginai à me distinguer de ceux de ma profession par un état de vie qui les confond toutes. Le dérèglement de mœurs, très peu convenable à la mienne , me faisait
peur Je me soutenais par la Sorbonne, par des
sermons, par la faveur des peuples; mais enfin cet appui n'a qu'un temps.... Les afl'aires brouillent les espèces, elles honorent même ce qu'elles ne justifient pas; et les vices d'un archevêque peuvent être, dans une infinité de cas, les vertus d'un chef de parti. J'avais
eu mille fois cette vue La résolution de me perdre
avec le public l'ayant purifiée, je la pris avec joie et j'abandonnai mon destin à tous les mouvements de la gloire. »
Voilà le langage d'un des héros de la Fronde et ses pensées secrètes; parmi les héros de Corneille il en est qui parlent à peu près sur le même ton, qui se rappellent aussi sans cesse ce que leur imagination peut
leur fournir de plus éclatant et de plus proportionné aux vastes desseins, et qui, comme le coadjuteur, purifient des pensées coupables par de glorieuses résolutions. Je me fais des vertvs dignes d'une Romaine, dif Emilie.
Il n'y a pas jusqu'à la vie même de Corneille oîi l'on ne retrouve quelque chose de cette grandeur un peu factice que le siècle autorisait. Lui aussi, il avait son rôle. Il ne conspirait pas, il chantait, de bonne foi et en toute candeur; mais il n'était pas tenu d'être subhme ailleurs que dans ses vers. Nul ne s'étonnait de voir se tendre pour mendier une gratification la main qui crayoîuia l'âme du grand Pompée.
Dans aucun temps peut-être on ne vit plus^de prétentions à l'héroïsme s'allier avec moins de réelle dignité. Certes, la dignité véritable ne manque pas à plusieurs des héros de Corneille ; mais il en est aussi chez qui les grands airs débordent-.
Tous ces défauts cependant ne sont pas assez marqués pour altérer profondément la beauté des vrais chefs-d'œuvre de Corneille , et l'on y ferait moins d'attention si quelques œuvres postérieures ne nous les avaient pas montrés à travers un miroir grossissant. Lorsqu'il écrivit le Cid , Horace, Cinna et Pohjeucte, Corneille était encore jeune et son génie plus ouvert n'avait pas contracté d'une manière définitive les habitudes funestes qui devaient l'égarer. Il y a des taches dans chacune de ces tragédies ; mais elles disparaissent effacées par tant de parties lumineuses,
et l'imagination peut sans trop de peine en faire abstraction. Nous y rencontrons toujours quelques personnages dont le caractère est moins roide , qui sentent comme nous, qui savent souffrir, et qui répandent sur l'œuvre un charme de variété de plus en plus rare dans les tragédies subséquentes. La figure chaste et discrète de Pauline nous attire doucement, et, auprès de tant de beautés d'un éclat soutenu , les plaintes de Sabine, au souvenir de sa première patrie, nous reposent et nous rafraîchissent, comme un coin d'ombre dans un pacage trop inondé de soleil. Les héros mêmes dont le caractère est déjà conçu avec trop de roideur s'y proposent au moins un but élevé , et leurs idées ne sont jamais assez rétrécies pour rendre la sympathie impossible. D'ailleurs, dans les scènes décisives, lorsqu'une situation forte et dramatique soutient le poète et lui permet de prendre tout son essor, ce qui reste de factice est peu de chose et le sublime est franchement atteint. Il en est, et plusieurs, où les beautés les plus mâles ne cessent point d'être humaines, et devant lesquelles le critique n'a qu'un seul parti à prendre , admirer. Dans le nombre il convient de citer en première ligne le dernier acte de Cinna, celui qui a valu à la pièce son second et son vrai titre, la Clémence d' Auguste.
Auguste est trahi par ses amis les plus chers et fait comparaître Ginna devant lui. Tout le discours qu'il lui adresse est d'une simplicité admirable et d'une force pénétrante. Pas un mot d'enflure, pas un souffle de rhétorique. C'est le tableau nu et vrai de ce que Ginna doit à Auguste et de ce qu'il machine contre lui pour
le punir de ses bienfaits. Chaque vers porte coup, et les détails les plus familiers y sont d'un pathétique saisissant.
Prends un siège ^ Cinna, prends^ et sur toute chose
Observe exactement la loi que je t'impose :
Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours;....
Quel silence que celui du conspirateur, entendant de
la bouche même de son maître, de sa victime qui lui
échappe, tous les détails de ses projets criminels.
Tu veux m'assassiner demain, au Capitole, Pendant le sacrifice etc.
Les vraies situations dramatiques sont celles qui disent beaucoup et qui font deviner plus encore. Il y a dans cette scène une chose plus éloquente que les paroles d'Auguste, c'est le silence de Cinna. Que se passet-il dans son âme? que va-t-il répondre lorsqu'après ce supplice prolongé à dessein il pourra parler à son tour?
La réponse de Cinna est ce qu'elle devait être, froide et fière ; elle amène cette répartie d'Auguste :
Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime. Et, loin de t'excuser, tu couronnes ton crime : Voyons si ta constance ira jusques au bout. Tu sais ce qui t'es dû, lu vois que je sais tout; Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.
Mais iVuguste ne sait pas tout encore ; il est des complices qu'il ignore. Emilie, sa fille adoptive, qu'il aimait plus que si elle eût été sa propre enfant, Emilie était l'âme du complot. Livie entre avec elle.