AUGUSTE
Et toi, ma fille, aussi î
Dès lors c'est le silence d'Auguste qui est éloquent. Emilie etCinna, toujours plus endurcis dans leur haine, se disputent un peu longuement l'honneur d'avoir eu la première pensée du crime ; Auguste ne les entend pas, il est tout au combat violent qui l'agite, tout à ces orages intérieurs et concentrés, que dans les grandes crises éprouvent les âmes fortes, et dont on ne peut iortir que retrempé ou brisé. De temps à autre seulement il lui échappe des exclamations désespérées :
Jusques à quand, ô ciel!
0 ma iille! l'st-ce là le prix de mes bienfaits?
Auguste n'est pas au bout de l'épreuve. Maxime, qu'après Cinna il avait le plus aimé, vient, poussé par un juste repentir, avouer toutes ses perfidies. Mais ce dernier coup est le signal de la victoire; au moment où il semblait devoir s'abîmer dans sa douleur , Auguste se relève et triomphe.
En est-ce assez, ô ciel ! et le sort, pour me nuire, A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire? Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers ; Je suis maître de moi comme de l'univers; Je le suis, je veux l'être. 0 siècles ! ô mémoire ! Conservez à jamais ma dernière victoire ; Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. Soyons amis, Cinna.
Pardonnez-moi , Messieurs , de vous avoir analysé
cette scène que sa longueur seule nous a empêché de reproduire. Mais il n'était pas possible de parler de Corneille sans nous rafraîchir la mémoire de l'un au moins de ces morceaux incomparables , qui lui ont valu le nom de grand. Oui, cela est grand. Corneille atteint ici aux dernières limites du sublime , et jamais il n'a été plus largement, plus profondément humain. Oh! que cela vaut mieux, que cela est d'un autre ordre de beauté que les bravades emphatiques, et pourtant éloquentes de Cornélie :
Je le l'ai déjà dit, César, je suis Romaine, Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien, De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble, ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornélie.
Quelle froideur dans cette fierté impassible et qu'elle paraît vaine en présence de ce cri de l'âme qui échappe à Auguste au plus fort du combat :
Je suis maître de moi comme de l'univers ; Je le suis, je veux l'être.
Il n'y a qu'une seule tache vraiment grave dans ce dernier acte de Cinna, c'est la part qu'y prend Livie et les tristes maximes d'état qu'elle y débite sans raison. Mais dans cet endroit le rôle de Livie est une pure superfétation , et les comédiens le retranchent sans avoir besoin de changer un seul vers. C'est une branche morte venue là par hasard et qui tombe d'ellemême.
J'imagine que dans le temps où Corneille écrivait Horace, Cimia, Polyeucte, quelque vrai connaisseur a
dû suivre avec anxiété les progrès de ce beau génie. « Yoilà, devait-il se dire, un bien grand poète, mais pas encore un poète acconnpli. Il ne saurait en rester au même point; il faut qu'il grandisse ou qu'il diminue. Son talent va-t-il s'épurer? ou bien ira-t-il se briser contre les écueils qu'il côtoie? Qui sait ce que sera l'œuvre prochaine? »
Il devait diminuer. Corneille n'était pas un génie progressif. Pour qu'un progrès soutenu soit possible, la souplesse importe plus que la force. Les génies qui chaque jour atteignent à une maturité plus heureuse, sont ceux que le talent accompagne et soutient, ceux qui savent utiliser les indications de la critique et pour qui le travail est fructueux. Or, Corneille est un des rares poètes français qui ont eu beaucoup plus de génie que de talent et plus d'inspiration que d'adresse. Il gagne moins que d'autres à corriger; le premier jet est décisif. Il a de l'art; mais un art particulier où l'instinct et la divination entrent pour beaucoup. Il est l'homme des combinaisons ingénieuses et des inventions hardies; mais il ne sait pas, comme Racine, tirer toujours le meilleur parti d'une situation et en atténuer les inconvénients autant qu'ils peuvent l'être. Il lui arrive de s'embarrasser dans ses propres inventions.
Immédiatement après Polyeucte, le génie du poète commence évidemment à décliner. Il s'exagère et se rétrécit. Les héros inhumains se multiplient et surtout, hélas! les héroïnes inhumaines, les belles furies. Il n'y a pas dans le théâtre de Corneille beaucoup de ces figures douces, suaves et oiî tout est poésie, comme Juliette ou Desdémone. Pourtant, dans sa belle période, il
a tracé quelques rôles de femme d'un grand charme , celui de Chimène, par exemple. Si l'on y retranchait quelques vers, celui de Pauhne, qui est déjà si touchant, serait d'une beauté pure et irréprochable. Mais tout à côté, il avait écrit le rôle d'EmiUe, qui faisait tant de plaisir à Balzac, et malheureusement ce fut Emilie, plutôt que Chimène ou Pauline , qui dès lors lui servit de modèle. Cornélie prit place à côté d'elle, puis Rodogune et Gléopâtre : l'exagération devint de plus en plus évidente.
Cléopàtre, reine de Syrie, a deux fils, Séleucus et Antiochus. Ils sont jumeaux et elle s'est longtemps refusée à nommer l'aîné. Mais un traité de paix qu'elle a dû subir l'oblige à le nommer pour lui céder le trône , et de plus à lui donner pour épouse Rodogune, sa vieille et mortelle ennemie. Dans le temps où elle songe à s'exécuter , les Parthes qui lui ont imposé ces dures conditions sont rappelés loin de la Syrie par d'autres guerres. Aussitôt elle reprend toute son arrogance et ne songe qu'à assouvir sa haine. Elle promet le droit d'aînesse et le sceptre à celui qui lui apportera la tête de sa rivale. Mais les deux princes aiment Rodogune; ils espèrent trouver auprès d'elle quelque consolation dans leur malheur; ils se trompent : Rodogune, presque aussi implacable que la reine, promet sa main à celui qui la délivrera de Gléopâtre. Cette situation serait sans issue , si Cléopàtre , ne comptant plus sur ses fils, ne recourait à des moyens sûrs et énergiques. Elle feint une réconciliation complète , elle donne à Antiochus le trône et Rodogune; mais pour se débarrasser des deux à la fois en empoisonnant la coupe
nuptiale, tandis qu'une main vénale poignarde dans l'ombre Séleucus. Puis, pour empêcher qu'on ne fasse l'essai de la coupe, elle boit la première, déterminée s'il le faut, à s'envelopper elle-même dans sa propre vengeance. Mais toutes ses précautions sont vaines, les effets du poison la trahissent trop tôt, et elle meurt en vomissant les plus terribles imprécations que la haine ait jamais inspirées.
Ce rôle de Cléopàtre est d'une incomparable énergie. La haine qu'elle a vouée à Rodogune a des motifs suffisants, elle est naturelle, et l'on s'y associe assez bien pour supporter le cinquième acte , qui est peutêtre ce qui a jamais paru sur le théâtre français de plus violent.
Malheureusement il se joint à cette haine des mobiles d'un autre ordre et que nous ne saurions goûter. Cléopàtre entre en scène au commencement du second acte par un monologue, qui renferme de beaux vers :
Le Parlhe est éloigné, nous pouvons tout oser: Nous n'avons rien à craindre, et rien à déguiser; Je hais, je règne encor.
Puis elle explique à sa suivante , Laonice , tout le secret de sa conduite.
Apprends, ma confidente, apprends à me connaître. Si je cache en quel rang le ciel les a fail naître, Vois, vois que, tant que l'ordre en demeure douteux. Aucun des deux ne règne, et je règne pour eux : Quoique ce soit un bien que l'un et l'autre attende. De crainte de le perdre aucun ne le demande; Cependant je possède, et leur droit incertain Me laisse avec leur sort leur sceptre dans la main : Voilà mon grand secret.
Plus tard, elle dit qu'elle emploiera tous les moyens^ infâmes ou légitimes, qui pourront lui conserver le sceptre, les délices de son cœur.
Enfin, dans ses dernières innprécations, elle se félicite
De ne voir point régner sa rivale en sa place.
C'est la consolation qui lui reste.
Mais qu'est-ce que cette passion du trône pour le trône, qui l'ennporte dans le cœur d'une nnère sur les affections les plus naturelles et à laquelle elle sacrifie ses deux fils? Un pareil sentiment n'a plus rien d'humain. C'est l'amour de la grandeur, quelle qu'elle soit, immorale et matérielle , peu importe , pourvu que ce soit la grandeur.
La distance est grande déjà de Cinna à Rodognne. Elle l'est plus encore de Rodogune à Pertharite , qui marque pour le poète le moment de la chute finale. Dans Pertharite l'héroïne principale est encore une femme, une reine des Lombards, Rodelindo, dont le royaume a été conquis par le comte de Bénévent. Le comte veut l'épouser; mais, comme Andromaque, à qui la pièce de Corneille fait sans cesse songer, Rodelinde veut rester fidèle à son premier époux. En vain on la menace de faire périr son fils; elle verrait sa mort avec joie et elle en allègue un singulier motif:
Puisqu'il faut qu'il périsse, il vaut mieux tôt que tard ; Que sa mort soit un crime et non pas un hasard; Que cette ombre innocente à toute heure m'anime. Me demande à toute heure une grande victime; Que ce jeune monarque, immolé de ta main, Te rende abominable à tout le genre humain.
Qu'est-ce que ceci, sinon une gageure ridicule et impossible? C'est une femme énergique qui emploie toute sa force de caractère à lutter contre les lois les plus imprescriptibles de la nature et qui se consume dans ce combat stérile.
De même que Rodogune, Rodelinde ne veut pas déchoir. Elle veut remonter sur le trône, mais pour y régner et non pour s'y asseoir à côté et au-dessous de l'usurpateur. Dans ce but, elle fait avec joie le sacrifice de son fils ; elle est tellement sous l'empire de cette passion de régner, tellement sous la fascination de la grandeur , qu'elle en est venue à imaginer une singulière doctrine sur la vertu des rangs dans la hiérarchie sociale. A l'entendre, la foi d'un comte est autre que celle d'un roi, et un nouveau rang a l'avantage de former une àme nouvelle.
Rodelinde a autant de force d'àme, autant de volonté qu'Auguste : où donc est la différence? Elle consiste en ceci qu'il n'y a plus qu'un seul mobile qui puisse agir sur Rodelinde, plus qu'une seule loi qui règle sa conduite, que tout le reste est pour elle comme n'existant pas, qu'enfin cette loi et ce mobile unique reposent sur une idée bizarre, et ne sont point pris^ dans ce que la nature humaine a d'élevé. Dans la tragédie de Pertharite le rétrécissement graduel du génie de Corneille vient toucher au terme fatale
Corneille a été le poète de la liberté. Mais il faut s'entendre sur ce que c'est que la hberté On s'en fait souvent une idée abstraite et fausse. La liberté ne con-
siste point dans une faculté illimitée de choisir, et elle n'a pas pour base l'indifférence , l'absence de mobiles et de passions. Un homme qui serait sans passions et qui pourrait faire tout indifféremment ne ferait rien. Il ne serait pas libre , il serait nul. La véritable liberté suppose une force réelle et vivante , et il n'y a de force réelle que dans des sentiments énergiques. Mais de deux choses l'une : ou ces sentiments seront conformes à la destinée que nous impose la nature et ses lois, ou ils lui seront contraires. Dans le premier cas la liberté existe; elle résulte du fait que nous faisons ce que nous sommes appelés à faire et que l'harmonie s'établit entre l'œuvre de la nature et celle de nos mains. A cette condition seulement, l'homme veut ce qu'il doit et peut ce qu'il veut. Dans le second cas nous entrons en lutte contre plus fort que nous, nous allons nous heurter contre l'impossible, et nous subissons le pire des esclavages, celui de l'homme qui ne veut pas ce qu'il devrait vouloir, et qui ne peut pas ce qu'il veut.
Il vous souvient de cet aigle dont nous parle le poète, l'aigle impérial qui, parvenu sur la plus haute cime, s'écrie tout joyeux : l'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi ! Voilà l'image de l'homme libre, qui, avec bien plus de raison, peut s'écrier : Tout est à moi ! Il se peut que l'adversité l'atteigne et qu'une divinité jalouse lui ravisse les biens dont il jouissait ici-bas ; il en est un qui ne saurait lui être enlevé et dans lequel il retrouve tout ce qu'il perdra jamais ; il a, par le cœur et par la pensée, adopté l'ordre moral qui règne sur l'univers; il l'a fait sien, et il peut encore dire, quand le monde
lui échappe : Le ciel est à moi ! le ciel, c'est-à-dire tout.
C'est là au fond ce que dit le vieil Horace , lorsque d'un visage serein il voue à la mort un fils qu'il croit lâche; c'est là aussi ce que dit Auguste quand il se relève et affirme qu'il est le maître de lui. Cette liberté, la seule vraie , la seule qui mène au sublime , parce qu'elle ne sort pas des voies de la nature. Corneille l'a comprise dans ses beaux jours et c'est sa gloire. t^':/*"? -t-f-f
Mais peut-être vous souvient-il aussi d'une caricature grotesque qui a paru dans je ne sais quel journal charivarique et qui représentait un taureau attendant tête baissée le choc d'une locomotive venant sur lui à toute vitesse. La terrible machine l'atteint et le lance à cent pas plus loin. Il se relève, se remet en posture et renouvelle l'expérience jusqu'à ce qu'il soit brisé. Voilà l'image affaiblie de l'homme qui, sous le prétexte de je ne sais quelle liberté fallacieuse, entre en lutte contre l'ordre de l'univers. Voilà aussi ce que sont les derniers héros de Corneille; voilà Rodelinde.
Des uns aux autres la chute est grande. Le déclin de Corneille en a mesuré tous les degrés.
Il serait fort instructif de suivre Corneille plus loin et d'examiner de près quelques-unes de ses dernières pièces. Les erreurs des grands hommes donnent beaucoup à penser. Il serait curieux surtout de voir à quel point il se laissa dominer par les influences extérieures les plus funestes, à mesure qu'il s'égara. Le mauvais goût de son siècle le gagna davantage d'œuvre en œuvre, et cela devait être : quand on n'a plus de boussole on vogue à tous les vents.
Mais une pareille élude serait triste et pénible. Revenons au grand Corneille.
II est peu de poètes dramatiques qui aient célébré de préférence les triomphes et les gloires de la liberté. Schiller, cependant, aimait à le faire : ses sujets favoris se rattachaient à quelque victoire de la liberté : don Carlos, Jeanne d'Arc, Guillaume Tell. Mais il y a cette grande différence que Corneille ne songeait qu'à la liberté individuelle, tandis que Schiller, toujours un peu philosophe, s'inspirait de ses théories sur l'éducation générale de l'humanité, et songeait soit à la liberté politique, soit à celle de la pensée. Les tragédies du poète allemand ressemblent parfois à une interprétation poétique de l'histoire. Les héros de Corneille sont tout simplement des hommes qui pensent et qui veulent; ils ne doivent représenter ni l'humanité, ni une phase de son développement ; ils ne valent que par euxmêmes. Le but de Schiller n'est pleinement atteint que sur ceux qui sympathisent à la fois avec ses héros et avec l'idée qu'ils personnifient. Les héros du poète français ne personnifient rien du tout, et son but est rempli quand il nous a fait éprouver le plaisir de l'admiration en présence de la grandeur d'àme de son Auguste, ou de la fermeté héroïque de son Polyeucte.
Cela même est à l'avantage de Corneille. Le plaisir de l'admiration est un plaisir si grand qu'il ne faut le subordonner à rien. C'est un nectar divin. Gardonsnous de le verser dans une coupe qui ne soit pas faite du cristal le plus pur, de peur qu'il ne s'y mêle quelque goût étranger. Cette émotion est la plus haute de
— U2 — toutes celles que l'art peut produire. De grâce, ne l'altérons pas. Qu'on nous laisse jouir en paix de ce frisson de volupté qui pénètre l'âme et l'enivre, lorsque d'un coup d'aile le poète nous enlève avec lui jusqu'aux dernières profondeurs du monde idéal , où règne l'harmonie éternelle. Vous voulez nous convertir à votre foi; mais ne voyez-vous pas que la poésie peut prétendre à quelque chose de mieux? Elle n'enseigne pas, elle inspire.
Corneille, au moins dans ses plus beaux morceaux, est purement poète. 11 laisse de côté les maximes de morale pratique qu'il emploie d'ailleurs fréquemment; ou, si l'on y en rencontre encore, elles s'adaptent si bien à la situation, qu'elles ne font qu'exprimer d'une manière plus complète les sentiments qui agitent les héros. C'est alors pourtant, alors qu'il ne moralise plus, qu'il exerce l'influence morale la plus sérieuse et la plus profonde. Veut-on savoir exactement de quelle nature est cette influence? Il est facile de l'indiquer.
Un prédicateur français et protestant, M. Adolphe Monod, a écrit un beau sermon sur ce texte : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. 3> Dans la première partie de ce discours, il met en regard les désirs insatiables de nos cœurs et les amères déceptions que la vie nous réserve toujours. Tous veulent boire, et il n'y a personne qui trouve de quoi étancher sa soif. Le cœur et la vie ne semblent pas faits l'un pour l'autre. Que résoudre en présence d'une telle contradiction ? Rabaisserons - nous le cœur au niveau de la vie , ou chercherons-nous les moyens d'élever la vie au niveau du cœur? Telle est la question
que pose l'orateur, et vraiment il en vaut la peine. N'est-ce pas là la grande question qui revient tous les jours et sous toutes les formes, le problème dont tout dépend. Je vous laisse le soin de chercher dans son discours, si vous en êtes curieux, la réponse qu'y fait M. Adolphe Monod. Mais je suppose que, tout préoccupés de ce grand problème, vous ouvriez par hasard un volume de Corneille ; vous savez où sont les belles pages, et vous les cherchez par instinct; vous relisez les grandes scènes de Polyeucte et les grandes scènes de Cinna. Que vous diront alors ces nobles et hautes figures? Elles vous répondront en répétant l'une après l'autre : «Peu importe la vie, pourvu que le cœur ne s'abaisse pas. t>