PHŒNIX
Mais si ce feu, seigneur, vient à se rallumer. S'il lui rendait son cœur, s'il s'en faisait aimer?
PYRRHUS
Ah ! qu'ils s'aiment, Phœnix, j'y consens. Qu'elle parte; Que, charmés l'un de l'autre, ils retournent à Sparte : Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui. Qu'elle m'épargnerait de contrainte et d'ennui I
Ces quelques mots amèneraient de longues confidences sans l'arrivée d'Andromaque , qui interrompt l'entretien, ce que personne ne regrette, car on en sait assez sur le compte de Pyrrhus. En quatre vers il nous a tout dit, et si nous désirons quelque chose de plus, il nous l'apprendra en s'adressant directement à Andromaque, ce qui doit lui être beaucoup plus agréable et à nous aussi.
PYRRHUS
Me cherchiez-vous, madame?
Un espoir si charmant me serait-il permis?
ANDROMAQUE
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils.
Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie , J'allais, seigneur^ pleurer un moment avec lui. Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.
PYRRHUS
Ah ! madame, les Grecs, si j'en crois leurs alarmes, Vous donneront bientôt d'autres sujets de larmes.
ANDROMAQUE
Et quelle est celte peur dont leur cœur est frappé, Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé?
PYRRHUS
Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte. Ils redoutent son fils.
ANDBOMAQUE.
Digne objet de leur crainte !
Un enfèint malheureux, qui ne sait pas encor Que Pyrrhus est son maître, et qu'il est fils d'Hector!
PYRRHUS
Tel qu'il est, tous les Grecs demandent qu'il périsse. Le fils d'Agamemnon vient hâter son supplice.
ANDROMAQUE
Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
Est-ce mon intérêt qui le rend criminel?
Hélas ! on ne craint point qu'il venge un jour son père;
On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère.
Il m'aurait tenu lieu d'un père et d'un époux :
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.
PYRRHUS
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes....
Mais les refus de Pyrrhus ne sont pas gratuits :
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés. Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés? Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore Que vous accepterez un cœur qui vous adore? En combattant pour vous, me sera-t-il permis De ne vous point compter parmi mes ennemis?
Andromaque essaie d'éveiller dans le cœur de Pyrrhus des pensées plus généreuses. Elle lui représente qu'il serait digne du fils d'Achille d'avoir pitié de la veuve d'Hector et de sauver le fils sans faire payer sa rançon à la mère. Mais une générosité pareille ne ferait point le compte de Pyrrhus, et il pose à Andromaque le dilemme fatal.
PYRRHUS
Songez-y liieii : il faut désornuiis que mon cœur, S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur. Je n'épargnerai rien dans ma juste colère ; Le fils me répondra des mépris de la mère : La Grèce le demande ; et je ne prétends pas Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
ANDROM.\QUE.
Hélas! il mourra donc ! Il n'a pour sa défense Que les pleurs de sa mère, et que son innocence. Et peut-être après tout, en l'état où je suis, Sa mort avancera la fin de mes ennuis. Je prolongeais pour lui ma vie et ma misère; Mais enfin sur ses pas j'irai revoir son père. Ainsi, tous trois, seigneur, par vos soins réunis, Nous vous....
PYRRHCS.
Allez, madame , allez voir votre fils.
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide Ne prendra pas toujours sa colère pour guide. Pour savoir nos destins j'irai vous retrouver : Madame, en l'embrassant, songez à le sauver.
Tel est le premier acte.
Deux choses nous y frappent^-Li vérité du style d'abord. Nous sommes enfin délivrés du bel esprit, qui fit tant de tort à Corneille et qui perçait sans cesse dans la Thêbdide et dans Alexandre. Racine s'en est complètement dépouillé, ou bien peu s'en faut. Je ne vois
guère dans ce premier acte qu'un seul passage où il s'en glisse encore quelque chose, et il faut le chercher,, cela est clair, dans le rôle de Pyrrhus.
J'ai fait des malheureux, sans doute; et la Phrygie Cent fois de votre sang a vu ma main rougie. Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés ! Qu'ils m'ont vendu bien cher les pleurs qu'ils ont versés ! De combien de remords m'onl-ils rendu la proie ! Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie. Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé , Brûlé de plus de feux que je n'en allumai....
Ce dernier vers fut admiré comme un petit joyau ^ et de nos jours encore, les rhéteurs aiment à le citer comme un trait des plus heureux. Il est vrai que l'antithèse est agréable ; c'en est là le mérite et c'en est là aussi le défaut ; elle est charmante et coquette; elle rend le fils d'Achille tout-à-lait joli. Si vous y prenez garde, vous trouverez encore dans les autres tragédies de Racine tantôt un vers, tantôt deux, où il y a comme un dernier souffle de cet esprit fade et mignard ; mais c'est peu de chose, à tout prendre, et il lui a fallu sans doute une justesse de goût bien ferme pour s'en débarrasser à ce point. Au lieu de nous étonner de ces restes impeixeptibles, admirons une épuration si complète.
Je suis frappé en outre de la noble siiaplidlé avec laquelle ce premier acte est écrit. Il est précisément^ce qu^il deyait être. Il n'y a pas une lacune et pas une surcharge. Les idées et les sentiments qu'expriment les acteurs ont de la vérité et de l'à-propos. L'action s'engage sans effort ; le tragique de la situation est franchement abordé. Cela est biel^ sans être resserré ;
facile, sans être superficiel; simple, sans que l'intérêt
fasse défaut; naturel, sans être trivial. Cela est juste,
en un mot, et-t^tMib44-paijat. On y reconnaît aussitôt
le fruit d'un art déjà accompli. Si l'on voulait y ajouter
un commentaire, il le faudrait analogue à celui que
Voltaire proposait ; il n'y aurait qu'à écrire au bas de
chaque page, non pas encore pathétique ou sublime
(réservons ces grands mots pour les grandes situations
finales), mais naturel, vrai, harmonieux, achevé.
Les iifîros„da-CûrnÊille étaient parfois embarrassés
au début, à moins que dès l'abord ils ne pussent
paraître avec éclat et commencer comme Cléopâtre :
Serments fallacieux, salutaire contrainte, Que m'imposa la force, et qu'accepta ma crainte. Heureux déguisements d'un immortel courroux, Vains fantômes d'état, évanouissez-vous I
Il leur fallait de grandes situations ; ils ressemblaient à nos montagnards, qu'à voir marcher dans la plaine on dirait lourds et maladroits , mais qui, sur les hauteurs et les précipices , sont étonnants d'agilité , de force et d'audace. Les héros de Racine sont à leur aise partout; ils sont toujours à la hauteur précise de leur situation ; ils grandissent avec elle et se modèrent avec ellûJ[ls savent n'avoir à dire que des choses simples, et porter avec grâce le costume de tous les jours. Au second acte Hermione paraît. Ses agitations violentes, ses brusques passages de l'amour à la haine (la haine n'est souvent qu'une autre forme et plus terrible de l'amour), ses fureurs mal contenues et ses revirements soudains, sont d'un sombre présage. Elle aussi, elle est fatiguée d'une vaine attente; à son tour elle
veut forcer Pyrrhus à choisir, et elle se sert dans ce but de l'ambassadeur des Grecs.
Du Troyeu ou de moi fnitfts-le décifler ; Qu'il songe qui des deux il veut rendre, ou garder. Enfin, qu'il me renvoie, ou bien qu'il vous le livre. Adieu. S'il y consent, je suis prête à vous suivre.
Malheureusement pour lui, Oreste réussit mieux qu'il ne le désirait. Pyrrhus, irrité de l'accueil qu'il vient de recevoir d'Andromaque , lui annonce brusquement qu'il a changé d'idée, qu'il va livrer Astyanax et épouser Hermione.
Andromaque , désespérée , se jette aux genoux de sa rivale et la supplie de protéger son fds; elle touche à cette fibre de l'amour maternel, sensible chez toutes les femmes, même chez celles qui ne savent pas encore par expérience
pour un fils jusqu'où va notre amour.
Mais Hermione est inflexible ; elle ne répond qu'avec une fierté froide et dédaigneuse, qui dissimule mal une haine implacable :
S'il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous? Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme. Faites-le prononcer; j'y souscrirai, madame.
Le cœur d'une mère ne se laisse pas rebuter si promptement. Battue de ce côté, Andromaque se rejette sur Pyrrhus et redouble de prières et de larmes.
Seigneur, voyez l'état où vous me réduisez. J'ai vu mon père mort et nos murs embrasés : J'ai vu trancher les jours de ma famille entière, Et mon époux sanglant traîné sur la poussière, ^ Son fils, seul avec moi, réservé pour les fers. Mais que ne peut un fils ! Je respire, je sers.
J'ai fait plus : je me suis quelquefois consolée Qu'ici plutôt qu'ailleurs le sort m'eût exilée; Qu'heureux dans son malheur, le fils de tant de rois. Puisqu'il devait servir, fût tombé sous vos lois. J'ai cru que sa prison deviendrait son asile. Jadis Priam soumis fut respecté d'Achille : J'attendais de son fils encor plus de bonté. Pardonne, cher Hector, à ma crédulité : Je n'ai pu soupçonner ton ennemi d'un crime; Malgré lui-même enfin je l'ai cru magnanime. Ah! s'il l'était assez pour nous laisser du moins Au tombeau qu'à ta cendre ont élevé mes soins; Et que, finissant là sa haine et nos misères. Il ne séparât point des dépouilles si chères I
Eloquentes et inutiles prières! La veuve d'Hector
n'obtient qu'un sursis.
Songez-y; je vous laisse, et je viendrai vous prendre Pour vous mener au temple où ce fils doit m'attendre; Et là vous me verrez, soumis ou furieux, Vous couronner, madame, ou le perdre à vos yeux.
Ainsi Andromaque a vainement tout tenté pour conjurer sa destinée. Il ne lui reste qu'un refuge, le tombeau de son époux. Elle y court ; elle va consulter les mânes d'Hector.
Elle en revient tranquille ; sa décision est prise :
elle se laissera conduii^e à l'autel, mais pour mourir
aussitôt après. Ainsi elle restera fidèle à Hector, et
elle assurera un protecteur à Astyanax. Quoi de plus
touchant que ses adieux à Céphise ?
Je confie à tes soins mon unique trésor : Si tu vivais pour moi, vis pour le fils d'Hector. De l'espoir des Troyens seule dépositaire, Songe à combien de rois tu deviens nécessaire. Veille auprès de Pyrrhus; fais-lui garder sa foi: S'il le faut, je consens qu'on lui parle de moi.
Fais-lui valoir l'hymen où je n)e suis rangée : Dis-lui qu'avant ma mort je lui fus engagée; Que ses ressentiments doivent être effacés; Qu'en lui laissant mon fils, c'est l'estimer assez. Fais connaître à mon fils les héros de sa race ; Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace : Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté. Plutôt ce qu'ils ont fait, que ce qu'ils ont été : Parle-lui tous les jours des vertus de son père; Et quelquefois aussi parle-lui de ?a mère. Mais qu'il ne songe plus, Céphise, à nous venger; Nous lui laissons un maître, il le doit ménager. Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste : Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste
Dès cet instant le rôle d'Andromaque est achevé ; elle n'a plus qu'à attendre.
Mais quelle touchante figure que celle de cette veuve fidèle et de cette mère dévouée ! Cherchez dans les belles parties du théâtre de Corneille un rôle qui ait quelque analogie, vous n'en trouverez aucun. £ûrneille a peint l'amour paternel avec une adnîirable grandeur; mais il n'a pas songé à l'amour maternel. Il a des mères comme Médée et Cléopàtre, mais la mère véritable, il ne l'a pas connue. C'est là sans doute une lacune singulière et caractéristique dans un théâtre aussi riche. Ce sentiment était trop naturel pour échapper à Racine; il occupe une place dans quelquesunes de ses tragédies, mais nulle part il n'est peint d'une manière plus complète et plus vivante que dans Andromaque.
On a déjà remarqué qiie l'Andromaque de Racine est un.e héroïne toute moderne. Celle que connaissaient les Grecs était bien éloignée de cette chaste pureté. C'est pour les jours d'un fils qu'elle a eu de Pyrrhus
que tremble l'Andromaque d'Euripide. Il se peut que ses craintes soient exprimées avec éloquence et vivacité; mais cela suffit pour qu'elle n'ait rien de la beauté idéale que lui a donnée le poète français. Il y a tout un monde entre ces deux femmes. L'Andromaque de Racine n'était possible que dans une société rajeimie par mille influences diverses : le christianisme, les invasions de ces barbares du Nord, qui respectaient la femme mieux que les peuples civilisés et corrompus du Midi, les mœurs et les idées de la chevalerie, que sais-je encore ? Entre ces deux créations de la poésie, plusieurs révolutions ont atteint et ébranlé les sociétés humaines jusque dans leurs fondements. Il est clair d'ailleurs que l'Andromaque de Racine a prêté l'oreille aux pieux discours des solitaires de Port-Royal-des- Champs, et que, par-dessus le mur d'enceinte de cette tranquille retraite, il lui en est parvenu quelques échos adoucis :
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste. C'est trop peu dire que de parler de la pureté d'Andromaque. Les chrétiens ont un mot plus expressif, qui convient seul à la chaste vertu de cette épouse fidèle. Il y a chez elle de la sainteté.
Cependant tout se prépare pour l'hymen de Pyrrhus et d'Andromaque. Alors Hermione déçue éclate et se déchaîne. Elle ne se connaît plus; elle appelle Oreste et ne lui dit qu'une chose : Vengez-moi.
HEBMIONE.
Quoi ! de mes ennemis couronnant l'insolence, J'irais attendre ailleurs une lente vengeance?
Et je m'en remettrais au destin des combats,
Qui peut-être à la fin ne me vengerait pas?
Je veux qu'à mon départ toute l'Epire pleure.
Mais, si vous me vengez, vengez-moi dans une heure.
Tous vos retardements sont pour moi des refus.
Courez au temple. Il faut immoler