‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 19 sur 46 · ORESTE · texte numérisé non relu

ORESTE

HERMIONE

Qui?

Pyrrhus.

Oreste a beau hésiter. Une passion comme celle

d'Hermione ne connaît pas les scrupules.

Revenez tout couvert du sang de l'infidèle : Allez ; en cet état soyez sûr de mon cœur.

Il sort, et pendant qu'il prépare le ciime, en proie à plus d'incertitudes que jamais, mais toujours entraîné par son étoile funeste, Pyrrhus vient lui-même annoncer froidement à Hermione le parti qu'il a pris. Il faut citer en entier cette scène incomparable, et toute semée de ces mots qui jaillissent du plus profond des entrailles; de ces cris de rage et d'impuissance, dernier effort d'un cœur passionné, lorsque tout lui échappe. Il nous reste peu de temps; mais il est des scènes où toute coupure ressemblerait à un sacrilège.

PYRRHUS

Vous ne m'attendiez pas, madame; et je vois bien Que mon abord ici trouble votre entrelien. Je ne viens point armé d'un indigne artifice. D'un voile d'équité couvrir mon injustice : Il suffit que mon cœur me condamne tout bas; Et je soutiendrais mal ce que je ne crois pas. J'épouse une Troyenne : oui, madame, et j'avoue Que je vous ai promis la foi que je lui voue. Un autre vous dirait que, dans les champs Iroyens, Nos deux pères, sans nous, formèrent ces liens ;

Et que, sans consulter ni mon choix ni le vôtre,

Nous fûmes, sans amour, engagés l'un à l'autre :

Mais c'est assez pour moi que je me sois soumis.

Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis;

Loin de les révoquer, je voulus y souscrire :

Je vous vis avec eux arriver en Epire;

Et, quoique d'un autre œil l'éclat victorieux

Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux.

Je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle;

Je voulus m'obstiner à vous être fidèle.

Je vous reçus en reine, et, jusques à ce jour,

J'ai cru que mes serments me tiendraint lieu d'amour.

Mais cet amour l'emporte; et, par un coup funeste,

Andromaque m'arrache un cœui' qu'elle déteste:

L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel

Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.

Après cela, madame, éclatez contre un traître.

Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être.

Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux.

Il me soulagera peut-être autant que vous.

Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :

Je crains votre silence, et non pas vos injures;

Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,

M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moins.

HERMIONE

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice, J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice; Et que, voulant bien rompre un nœud si solennel, Vous vous abandonniez au crime en criminel. Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse Sous la servile loi de garder sa promesse? Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter; Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter. Quoi ! sans que ni serment ni devoir vous retienne. Rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne ! Me quitter, me reprendre, et retourner encor De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector ! Couronner tour à tour l'esclave et la princesse! Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce t

Tout cela part d'un cœur toujours maître de soi, D'un héros qui n'est point esclave de sa foi. Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. Vous veniez de mon front observer la pâleur, Pour aller dans ses bras rire de ma douleur : Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie. Mais, seigneur, en un jour ce serait trop de joie ; Et, sans chercher ailleurs des litres empruntés. Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez? Du vieux père d'Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue, Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l'âge avait glacé; Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée; De votre propre main Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous : Que peut-on refuser à ces généreux coups ?

PYRRHUS

Madame, je sais trop à quel accès de rage

La vengeance d'Hélène emporta mon courage;

Je puis me plaindre à vous du sang que j'ai versé;

Mais enfin je consens d'oublier le passé.

Je rends grâces au ciel, que votre indifférence

De mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence .•

Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner.

Devait mieux vous connaître, et mieux s'examiner.

Mes remords vous faisaient une injure mortelle :

Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.

Vous ne prétendiez point m'arrêter dans vos fers :

Je crains de vous trahir, peut-être je vous sers.

Nos cœurs n'étaient point faits dépendants l'un de l'autre:

Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre.

Rien ne vous engageait à in'aimer en effet.

HERMIONE

Je ne t'ai point aimé, cruel? qu'ai-je donc fait? J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes; Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces;

J'y suis encor, malgré tes intidélilés,

Et malgré tous mes Grecs, honteux de mes bontés :

Je leur ai commandé de cacher mon injure;

J'attendais en secret le retour d'un parjure;

J'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,

Tu me rapporterais un cœur qui m'était dû.

Je t'aimais inconstant; qu'aurais-je fait fidèle?

Et même, en ce moment, où ta bouche cruelle

Vient si tranquillement m'annoncer le trépas,

Ingrat, je doute eucor si je ne t'aime pas.

Mais, seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère

Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire.

Achevez votre hymen, j'y consens; mais, du moins.

Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins.

Pour la dernière fois je vous parle peut-être;

Différez-le d'un jour, demain vous serez maître....

Vous ne réposidez point?.... Perfide, je le voi.

Tu comptes les moments que tu perds avec moi.

Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,

Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne :

Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.

Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux ;

Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée;

Va profaner des dieux la majesté sacrée.

Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié

Que les mêmes serments avec moi t'ont lié.

Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne;

Va, cours: mais crains encor d'y trouver Hermione.

Il y court, et il l'y trouve en effet. Les Grecs avaient envahi le temple ; à leur tôte brillait Oreste. A peine Pyrrhus a-t-il prononcé les serments d'usage que les Grecs se précipitent sur lui , et remplissent la mission dont les a chargés la jalousie d'Hermione. Oreste accourt pour recueillir le fruit du crime. Mais quelle déception ! Hermione ouvre de grands yeux effarés; elle ne comprend rien au meurtre dont on lui parle, et il

faut qu'Oreste lui rappelle qu'elle a tout ordonné; qu'elle a elle-même dirigé les coups.

HERMIONE

Tais-toi, perfide, Et n'impute qu'à toi ton lâche parricide. Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur. Va ; je la désavoue, et tu me fais horreur. Barhare ! qu'as -tu fait? Avec quelle furie As-tu tranché le cours d'une si belle vie? Avez-vous i)U, cruels, l'immoler aujourd'hui Sans que tout votre sang se soulevât pour lui? Mais parle : de son sort qui t'a rendu l'arbitre? Pourquoi l'assassiner? qu'a-t-il fait? à quel titre? Qui te l'a dit?

Hermione va mourir sur le corps déchiré de Pyrrhus. Pylade accoui^t pour sauver Oreste de la fureur du peuple; mais il le trouve en proie aux rêveries et aux transports d'un désespoir qui touche de près à la folie :

Où sont ces deux amants? Pour couronner ma joie. Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie ; L'un et l'autre en mourant je les veux regarder : Réunissons trois cœurs qui n'ont pu s'accorder. Mais, quelle épaisse nuit tout à coup m'environne? De quel côté sortir? D'où vient que je frissonne?

Quelle horreur me saisit? Grâce au ciel, j'enlrevoi

Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi!

Le morceau auquel nous empruntons ces vers termine la tragédie à'Andromaque.

^ On dit que l'unité lui manque, comme à Horace. ^ Ah ! pour le coup, Messieurs, j'avoue que je n'y suis 7 plus et que je ne comprends pas. De quelle unité s'agit-il ? Quelle idée étroite s'en fait -on ? Voudrait-on

concentrer l'intérêt sur un seul personnage ? Mais ce serait de gaîté de cœur emprisonner l'art et le priver d'air jusqu'à l'étouffer. Voudrait-on qu'un sujet fût mathématiquement simple ? Mais qu'on nous apprenne où il y a des sujets semblables. On dit qu'après avoir pris le parti de mourir, Andromaque disparaît, et est remplacée sur la scène par Hermione. Mais ne voit-on pas qu'Hennione et Andromaque sont nécessaires l'une à l'autre , et qu'il était dans la nature des choses que le rôle de la seconde finît avant celui de la première , puisque les résolutions de la princesse grecque dépendent de celles de Pyrrhus, et celles-ci de celles de la veuve d'Hector? Ne voit-on pas d'ailleurs qu'Hermione se montre dès le début, comme ces orages qui s'amassent au couchant, et qui grandissent d'heure en heure jusqu'à ce que le vent du soir les précipite sur les campagnes? N'anéantissons pas la poésie sous le vain prétexte de lui donner je ne sais quelle unité chimérique. Ne la faisons point passer sous le joug d'un bon sens étroit, revêche, prosaïque et vulgaire, qui ne se hvre à des émotions d'un ordre supérieur qu'en murmurant, et en se promettant à l'avance de chicaner sur tout. N'imitons pas ces respectables ménagères qui mesurent le génie de M™® de Staël avec une aiguille à tricoter.

C'est un groupe antique que cette tragédie d' Andromaque. Il n'en est pas de plus pur dans tout le théâtre de Racine ; surtout il n'en est pas où il y ait plus de mouvement et de vie.

Au centre, Pyrrhus. Il ne manque pas d'une certaine noblesse dans la pose ; mais ses traits pourraient

être plus expressifs. C'est le seul défaut un peu grave de cette œuvre de génie.

A sa droite est Andromaque, vêtue de noir, belle encore de figure , belle surtout de pure dignité et de noble tristesse. Elle est la veuve fidèle, vouée à un deuil éternel.

A sa gauche, Hermione, plus jeune et peut-être plus belle, au moins de traits. Sa tête, relevée avec fierté, atteint presque à la hauteur de celle de Pyrrhus. C'est la passion dans une âme forte.

Aux pieds d'Hermione rampe le malheureux Oreste. Ses yeux sont égarés; il jette sur la fille de Ménélas des regards suppliants et inutiles : c'est la passion dans une àme faible , cette sorte de passion qui a la folie pour dernier terme.

Mais ce groupe n'est pas d'un marbre immobile. La poésie n'aime que les tableaux vivants et animés.

La lumière tombe d'abord sur Andromaque. A genoux et les mains jointes, elle implore son persécuteur; puis, quand le sacrifice auquel les dieux la destinent est accompli dans son cœur, elle se relève, et, le front serein, elle cherche des yeux le tombeau de son premier époux. C'est là , sans doute , qu'elle ira rendre le dernier soupir.

Aussi longtemps qu'Andromaque hésite et supplie encore, Hermione, dans l'ombre et légèrement sur r arrière-plan, épie sa rivale et Pyrrhus ; mais bientôt elle se rapproche, et la lumière éclaire en plein cette figure énergique. Dès lors Hermione devient toujours plus menaçante ; elle se redresse de toute la hauteur de sa fière stature; elle grandit de moment en mo-

ment; puis elle montre le cœur de Pyrrhus à l'esclave qui se traîne devant elle, et d'un geste elle pousse l'assassin.

Lorsque nous avons étudié VHorace de Corneille, nous avons admiré l'idée grandiose que cette tragédie laisse entrevoir, en regrettant qu'elle ne soit pas réalisée entièrement. En présence de VAndromaque de Racine, il n'y a pas lieu à des regrets semblables. L'idée témoigne peut-être d'un génie moins amoureux du sublime; mais elle est d'un intérêt saisissant, et l'exécution est d'un artiste qui ne fait rien à demi.

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