‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 20 sur 46 · LEÇON SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON SEPTIÈME

Le génie de Racine.

Messieurs,] '^J-^l^ 'Ij

A première vue , le théâtre de Racine paraît monotone; aussi l'a-t-on souvent accusé de pauvreté. Les héros que Racine met en scène ont un faux air de ressemblance. On dirait des frères, dont les traits peuvent différer, mais qui ont une tournure de famille, en sorte que, pendant quelque temps , un étranger pourrait les prendre les uns pour les autres. Cette impression est renforcée par la manière toujours élégante dont ils s'expriment. Ce beau langage de Racine, noble, limpide, correct, soutenu, harmonieux, en se répandant sur tout, noie tout dans une vapeur poétique.

Quelques mots d'abord sur cette uniformité extérieure, qui tient au style.

Elle existe très réellement, et il faut y reconnaître un premier caractère du théâtre de Racine.

On assure que Talma trouvait moyen de jouer les rôles de Racine avec une simplicité presque familière. Nous n'avons jamais entendu Talma; mais nous supposons, et ceux qui ont eu la bonne fortune de voir à l'œuvre ce grand artiste pourront dire si la supposition est fondée , nous supposons que Talma mettait dans Racine un grain de son génie, et le rajeunissait en l'interprétant. Il disait avec une simplicité toute naturelle les vers majestueux par lesquels débute Joad :

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots :

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai pas d'autre crainte.

Il paraissait, dans le rôle de Néron , assez négligemment vêtu, portant autour du cou une cravate mal nouée, avec les bouts de laquelle il jouait pendant le long discours d'Agrippine. Talma était contempoi^ain de M™^ de Staël et de Chateaubriand : il avait vu la révolution française; il en voyait les conséquences se produii^e dans tous les domaines, et spécialement dans celui des lettres ; il était naturel qu'il fît ressortir les germes romantiques, qui ne sont pas rares, à tout prendre, dans Racine; il lui soufflait un esprit moderne.

Il n'y a rien là que de très légitime. Une seule manière est bonne lorsqu'il s'agit de reproduire les tableaux des grands peintres, et c'est celle qui pousse l'exactitude aux dernièi^es limites du possible; il faut non les interpréter, mais les copier. On peut en user différemment avec les chefs-d'œuvre des poètes ; ils offrent plus de prise à l'interprétation. Sans doute il y a des

limites à observer, et Talma le savait bien; mais on peut, sans les dépasser, rendre de plus d'une manière un rôle de Racine , comme on peut chanter de plus d'une manière un air de Mozart ou de Ro^ini.

Celle dont Talma jouait Racine était peut-être la plus saisissante et la plus humaine ; mais je doute qu'elle fût la plus fidèle, la plus racinienne. Les acteurs qui paraissaient dans le rôle de Néron, au XVII® siècle, ne portaient pas la cravate de Talma, et il est assez probable que ceux qui remplissaient celui de Joad y mettaient dès les premiers pas plus de solennité. Pour rendre Racine avec sa nuance particulière, il faut se garder d'atténuer cette teinte de poésie soutenue. Il est clair que l'on aurait tort de chanter ses vers; mais, sans cesser d'y mettre le naturel nécessaire en toutes choses, on peut laisser paraître plus ou moins cette élégance harmonieuse dont Racine ne se départ jamais. Quand on voudra le jouer, non pour le public, mais pour une réunion d'amateurs choisis et désireux de retrouver la poésie de Racine avec toute sa couleur locale, on fera bien de la faire franchement ressortir, car c'est là le cachet de son style, son coloris.

Vous savez ce que les peintres appellent un glacis. Lorsqu'ils travaillent au second ou au troisième plan d'un tableau, ils peignent les objets avec leur couleur vraie, comme vus de près ; puis ils répandent sur le tout une teinte plus ou moins transparente et légère, qui adoucit les tons et crée le lointain. Hé bien, il y a un glacis sur la poésie de Racine , et c'est ce qui la rend uniforme à distance.

Mais si l'on y regarde d'un peu près, on ne tarde

pas à être surpris de tout ce qui se cache de variété réelle sous cette apparence de monotonie; mille nuances délicates éclosent sous le regard , comme dit M. Sainte- Beuve, et plus on regarde longtemps et avec attention, plus on découvre dans cet art ingénieux de ressources inattendues, d'intentions savantes, de touches fines, et d'effets d'ombre ou de lumière habilement ménagés. Le poète s'est resserré; mais, dans les limites qu'il s'est imposées, il a déployé un talent singulièrement industrieux et inventif. Avec quelques couleurs et dans un demi-jour discret et presque timide , il a fait plus que ne savent faire d'autres peintres, qui prodiguent la lumière et épuisent les ressources de leur palette.

Voyez quelle richesse de nuances dans le ton et le mouvement du style :

Racine écrit-il les plaintes de Bérénice, tout dans le vers est mollesse et voluptueuse langueur. C'est le mouvement de la pure élégie, un soupir long et tendre :

Pour jamais ! Ah, seigneur ! songez-vous en vous-même Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ? Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, Seigneur, que tant de mers me séparent de vous; Que le jour recommence et que le jour finisse Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

L'accent de la plainte domine aussi dans le rôle d'Andromaque, mais sans le même abandon. Le vers, quoique toujours harmonieux, ne se déroule pas avec cette lenteur amoureuse. Les effets de rythme sont plus ménagés : tout est sobre, chaste, grave, simple, digne et retenu, comme il convenait à une mère.

Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie, J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui. Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui.

Nous trouvons une plainte aussi dans la prière d'Iphigénie; mais elle s'éloigne également de celle d'Andromaque et de Bérénice. Iphigénie se livre plus que la veuve d'Hector et beaucoup moins que la reine juive. Le rythme a du mouvement; il est doux sans être voluptueux; il est flexible et insinuant; c'est une caresse déjeune fille, ce qu'il fallait pour fléchir un père.

Fille d'Agameranon, c'est moi qui la première,

Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père;

C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux.

Vous ai fait de ce nom remercier les dieux;

Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses.

Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses.

Hélas! avec plaisir je me faisais conter

Tous les noms des pays que vous allez dompter,

Et déjà, d'ilion présageant la conquête,

D'un triomphe si beau je préparais la fête.

Je ne m'attendais pas que, pour le commencer,

Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.

Si nous passons de ces élégies touchantes aux morceaux véhéments , où éclate la passion, nous trouverons matière à des remarques semblables.

Voyez Phèdre dévoilant à Hippolyte son amour adultère. La pudeur et la honte lui coupent sans cesse la parole; de là des mouvements violents, des soubresauts, quelque chose de contracté dans le rythme, des mots qui sont des cris, des vers saccadés et brisés :

Ah cruel I tu m'as trop entendue !

Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur : Hé bien, connais donc Phèdre et toute sa fureur.

J'aime

Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour :

Digne fils du héros qui t'a donné le jour,

Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.

Voilà mon cœur; c'est là que ta main doit frapper :

Impatient déjà d'expier son offense,

Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.

Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,

Si ta haine m'envie un supplice si doux.

Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée.

Au défaut de ton bras, prête-moi ton épée;

Donne.

Il y a là de l'amour et de l'effroi. L'horreur la prend à la gorge, et sous ce déchaînement de la passion on entend des sanglots étouftes.

Tout aussi passionné est le langage d'Hermione , quand elle entend son arrêt de la bouche même de Pyrrhus; mais ici rien ne s'oppose au torrent. Cette âme énergique se répand dans des paroles d'un mouvement rapide et dont la vigueur redouble de vers en vers. Tout est véhémence et entraînement. Le flot monte et bouillonne en liberté. Souvenez-vous de ces vers que nous Usions l'autre jour :

Perfide, je le voi.

Tu comptes les moments que lu perds avec moi. Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne, Ne souffre qu'à regret qu'une autre t'entretienne : Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux. Je ne le retiens plus, sauve-toi de ces lieux : Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée; Va profaner des dieux la majesté sacrée.

Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublia Que les mêmes serments avec moi t'ont lié. Porte au pied des autels ce cœur qui m'abandonne; Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione.

La passion déchaînée fait aussi la beauté des fureurs d'Oresle. Mais l'accent varie encore avec le caractère. Toujours refoulée, la passion d'Oreste s'est repliée sur elle-même , et il s'est fait un cruel plaisir d'observer les tortures de son cœur et de contempler son propre martyre. Quand, après une dernière déception, il sent approcher l'agonie, il s'y arrête avec une sorte de complaisance, il la goûte et la savoure :

Grâce aux dieux, mon malheur passe mim espérance ! Oui, je te loue, ô ciel! de ta persévérance : Appliqué sans relâche au soin de me punir. Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir : Ta haine a pris plaisir à former ma misère ; J'étais né pour servir d'exemple à ta colère. Pour être du malheur un modèle accompli : Hé bien, je meurs content, et mon sort est rempli.

Ces paroles respirent je ne sais quelle étrange volupté. Le vers se traîne sur la blessure du moribond, comme pour mieux s'imprégner de tout ce qu'il y a de poignant dans son supplice.

Inutile de multiplier les exemples. Vous poursuivrez vous-mêmes ce travail, et je puis bien promettre à ceux qui ne l'ont pas fait encore qu'ils en seront amplement récompensés. Racine est un poète qu'il ne faut pas lire à la légère; il faut l'étudier. Parmi ceux qui le jugent sévèrement, il en est bien peu qui l'aient relu. Ils en parlent sur une première impression, qui est souvent froide, grâce à la différence qui existe entre nos

mœurs actuelles et celles que Racine a dépeintes. Mais j'ai toujours vu que ceux qui prenaient la peine de se familiariser avec sa poésie ne tardaient pas à s'y attacher, et que l'attachement était d'autant plus vif que l'étude avait été plus profonde. On peut, dès la première lecture, être enthousiaste de Shakespeare; à la seconde ou à la troisième, on doit s'éprendre de Racine.

Il y a deux sortes de poètes à qui il arrive ce bonheur que, plus on les lit, plus ils gagnent dans notre estime. Ce sont d'abord ces poètes grands et universels, qui, à la façon de Shakespeare , ont tout connu , tout éprouvé, tout embelli , et dont les créations sont presque aussi riches que celles de Dieu. On peut y revenir et être bien sûr de faire de nouvelles découvertes. Ils ont le double avantage d'enlever de prime abord et d'être inépuisables. Puis ce sont ces poètes, moins originaux et moins féconds , à tout prendre moins grands, mais qui ont eu le mérite de ne rien faire qu'ils n'aient achevé, qui ont été des artistes accomplis, Virgile, Horace, Racine. Si on les aborde au moment où l'on vient de quitter un de ces grands enchanteurs, dont la baguette magique n'est jamais à bout de miracles, on peut les trouver pâles et pauvres ; on est tenté de dire : « N'est-ce que cela? » Mais restez un peu longtemps en leur compagnie, et le charme opérera. La perfection, voilà leur lot, et il en vaut un autre. Elle a un attrait qui ne lasse pas, et auquel il faut bien finir par se rendre.

Racine n'avait pas autant de force dans le génie que Corneille; il avait moins de souffle et d'élan; mais il

a eu toute la souplesse qui avait été refusée à son prédécesseur. Il rachète à force d'adresse ce qui manque à quelques-unes de ses conceptions de nerf et de vigueur prenfiière. Il ne subjugue pas, conime Corneille; il arrache plus rarement des cris d'admiration et de surprise; mais il ne gâte jamais l'impression qu'il a produite. Il se peut que la note ne soit pas toujours enlevée, mais elle est toujours juste.

Pour nous faire une idée plus précise de cet art habile et consommé , étudions-le dans la pièce où Racine en a eu plus particulièrement besoin, dans Bérénice.

Bérénice croit toucher à l'accomplissement de ses vœux; elle espère être le jour même conduite à l'autel par Titus et proclamée impératrice. Antiochus, un adorateur fidèle, dont les soupirs n'ont jamais été récompensés d'un mot flatteur, et qui a dû ensevelir son amour dans son sein , mais qui n'en est pas moins resté un ami plein de délicatesse et de dévouement, Antiochus vient faire ses adieux à Bérénice : il ne veut pas voir les noces de Titus, et il songe à aller se replonger dans cet Orient désert, témoin de son ennui. Mais, au moment de partir, il laisse échapper son secret. Bérénice l'écoute et lui répond :

Seigneur, je n'ai pas cru que, dans une journée Qui doit avec César unir ma destinée, Il fût quelque mortel qui pût impunément Se venir à mes yeux déclarer mon amant. Mais de mon amitié mon silence est un gage : J'oublie en sa faveur un discours qui ra"outrage. Je n'en ai point troublé le cours injurieux : Je fais plus: à regret je reçois vos adieux.

L'attente de Bérénice doit être déçue. Titus, qui, après la mort de son père, était resté quelque temps sans la voir, absorbé de soins divers et accablé de tristes pensées, a fait des réflexions nouvelles depuis qu'il a senti le poids de la dignité impériale. Il a compris qu'il ne devait pas commencer son règne en foulant aux pieds les lois de Rome par son hymen avec une étrangère, et il songe à sacrifier Bérénice. Mais comment le lui dire ? Là est la dilBculté. Vingt fois, depuis qu'il a pu la revoir après les premiers jours de deuil, il a voulu la préparer.

Et, dès le premier mot, sa langue embarrassée Dans sa bouche vingt fois a demeuré glacée.

Mais le moment vient où il faut parler. Un mot de Titus suffirait pour tout terminer, et ce mot il est bien décidé à le prononcer. Il l'a sur les lèvres, et toujours il le retient au passage. Bérénice vient de lui rappeler ce qu'elle a souffert pendant les quelques jours où elle n'a pas pu le voir :

TITUS

Madame, hélas ! que me venez-vous dire? Quel temps choisissez-vous? Ah ! de grâce, arrêtez : C'est trop pour un ingrat prodiguer vos bontés.

BÉRÉNICE

Pour un ingrat, seigneur 1 Et le pouvez-vous être? Ainsi donc mes bontés vous fatiguent peut-être ?

TITUS

Non, madame : jamais, puisqu'il faut vous parler, Mon cœur de plus de feux ne se sentit brûler. Mais

BÉRÉNICE

Achevez.

Hélas !

TITUS

BÉRÉNICE

Parlez.

TITUS

BÉRÉNICE

Rome.... l'empire....

Hé bien ?

TITUS

Sortons, Paulin, je ne lui puis rien dire.

Alors Titus imagine de lui parler par l'intermédiaire d'Anliochus , l'ami éprouvé. Il le fait chercher au moment où il s'embarquait, lui conte ses peines, et le charge de tout dire à la reine. Il faut, pour qu'Antiochus obéisse, qu'il y soit forcé par Bérénice elle-même. Enfin il prononce le mot fatal. Ici encore le drame semble achevé; mais Bérénice se souvient de l'amour d'Antiochus ; le soupçon se glisse dans son esprit ; elle ne partira pas avant d'avoir entendu son arrêt de la bouche de Titus lui-même. Son désir ne tarde pas à être satisfait. Titus lui rappelle d'une voix émue les exemples de dévouement et de constance que Borne a toujours exigés de ses fils; puis il ajoute :

Je sais qu'en vous quittant le malheureux Titus

Passe l'austérité de toutes leurs vertus;

Qu'elle n'approche point de cet effort insigne :

Mais, madame, après tout, me croyez-vous indigne

De laisser un exemple à la postérité.

Qui sans de grands efforts ne puisse être imité ?

BÉRÉNICE

Non, je crois tout facile à votre barbarie .

Je vous crois digne, ingrat ! de m'arracher la vie.

De tous vos sentiments mon cœur est éclairci.

Je ne vous parle plus de me laisser ici :

Qui ? moi, j'aurais voulu, honteuse et méprisée,

D'un peuple qui me bail soutenir la risée ?

J'ai voulu vous pousser jusques à ce refus.

C'en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus.

N'attendez pas ici que j'éclate en injures,

Que j'atteste le ciel, ennemi des parjures;

Non : si le ciel encore est toucbé de mes pleurs.

Je le prie, en mourant, d'oublier mes douleurs,

Si je forme des vœux contre votre injustice,

Si, devant que mourir, la triste Bérénice

Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur,

Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre cœur.

Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée;

Que ma douleur présente et ma bonté passée.

Mon sang qu'en ce palais je veux même verser.

Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser :

Et, sans me repentir de ma persévérance,

Je me remets sur eux de toute ma vengeance.

Adieu.

Pour la troisième fois le di^ame paraît achevé. Mais non. Titus ne saurait rester sous le coup de tels adieux. Que va faire la reine ? Il y avait du désespoir dans ses dernières paroles. Va-t-elle mourir ? Cette seule pensée remet tout en question. D'ailleurs la passion n'est jamais plus à ci^aindre qu'au moment où l'on vient de remporter une victoire sur elle : c'est de ce moment qu'elle profite pour réagir et livrer un dernier assaut. Titus y succomberait peut-être. Mais voici les tiùbuns, les consuls, le sénat et le peuple ; ils viennent le féliciter et l'applaudir pour cette victoire morale, qui allait lui échapper, et

ces applaudissements Deviennent pour Titus autant d'engagements.

Enfin sa décision paraît irrévocable; il est triste, mais fernne; et, s'il veut encore revoir Bérénice, c'est pour lui ouvrir tout son cœur. Alors s'engage entre lui, la reine et Antiochus, cette grande scène du cinquième acte, si pleine, si agitée de mouvements divers, et qui se termine par la résignation de Bérénice ellemême :

BÉRÉNICE, à Titus.

Mon cœur vous est connu, seigneur, el je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire. La grandeur des Romains, la pourpre des Césars, N'a point, vous le savez, attiré mes regards. J'aimais, seigneur, j'aimais ; je voulais être aimée. Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée : J'ai cru que votre amour allait finir son cours; Je connais mon erreur, et vous m'aimez toujours. Votre cœur s'est troublé, j'ai vu couler vos larmes. Bérénice, seigneur, ne vaut pas tant d'alarmes, Ni que par votre amour l'univers malheureux. Dans le temps que Titus attire tous ses vœux, Et que de vos vertus il goûte les prémices. Se voie en un moment enlever ses délices. Je crois, depuis cinq ans jusqu'à ce dernier jour. Vous avoir assuré d'un véritable amour.

Ce n'est pas tout; je veux, en ce moment funeste, Par un dernier effort couronner tout le reste. Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus. Adieu, seigneur. Régnez, je ne vous verrai plus.

(A Antiochus.) Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même Que je ne consens pas de quitter ce que j'aime, Pour aller loin de Rome écouter d'autres vœux. Vivez, et faites-vous un effort généreux. Sur Titus et sur moi réglez votre conduite. Je l'aime, je le fuis. Titus m'aime, il me quitte. Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers. Adieu. Servons tous trois d'exemple à l'univers.

De l'amour la plus tendre et la plus malheureuse

Dont il puisse garder l'histoire douloureuse.

Tout est prêt. On m'attend. Ne suivez point mes pas.

(A Titus.)

Pour la dernière fois, adieu^ seigneur.

Ainsi trois lois le fil est sur le point de se rompre, et trois fois il se renoue sans incident et sans artifice. Racine n'a fait jouer aucun autre ressort dramatique que ceux qu'il a trouvés dans le cœur de ses héros, et il lui a toujours suffi d'un mouvement de passion, pris dans la nature, pour renouveler ce sujet toujours prêt à s'épuiser. Ceci est un drame intime soutenu seulement par l'habileté du poète à surprendre les secrets et les faiblesses du cœur. Rien de plus ténu que le fil qui rattache un acte au suivant ; et pourtant les transitions ne sont jamais purement littéraires ; chacune a une valeur psychologique et morale.

Le poète n'a pas été moins habile à ménager ses richesses. Quoique ce sujet n'offre assurément que des ressources très limitées, l'intérêt est si bien gradué que, au lieu de languir, il suit un mouvement régulier de croissance. Il y a dans les premiers actes des scènes déjà fortes et attachantes; d'acte en acte, la scène principale le devient davantage, jusqu'à la scène finale, qui seule épuise le sujet, et dont le souvenir demeure le plus net, comme de celle qui domine les autres, les répète avec une intensité nouvelle et couronne l'œuvre. Le poète n'embouche nulle part la trompette ; ses allures sont modestes ; il promet peu ; mais il tient infiniment plus qu'il n'a promis , et l'on éprouve un plaisir mêlé de surprise à le voir fouiller

avec succès un filon qui semblait si mince. Un tel sujet eût été stérile entre les mains des plus grands poètes. Il est bien probable que Shakespeare s'y serait trouvé à l'étroit, comme Corneille. Il fallait pour le féconder la souplesse d'un talent observateur et fin; il fallait Racine.

Inutile de dire qu'un talent de cet ordre-là n'avait pas à craindre des chutes semblables à celles de Corneille. Le grand avantage de la souplesse est qu'elle ' rend le progrès possible. Toutes les tragédies de Racine ne sont pas, sans doute, également saisissantes; mais aucune ne marque un déclin, et plusieurs témoignent d'un développement continu, d'un accroissement de force et d'une maturitér toujours plus grande. Andromaque est un beau début; mais Britannicus n'atteint pas moins haut, et Phèdre et Atha/ie, ces derniers fleurons de la couronne du poète, en sont les deux joyaux.

La grande innovation de Racine est d'avoir ramené les héros de la tragédie française, qui, entre les mains de Corneille, avaient grandi jusqu'à la taille des Titans, à des proportions plus humaines. La peinture de l'amour maternel dans Andromaque , saisi d'une manière naturelle et juste , indique dès l'abord la voie que devait suivre Racine. Dès lors, sauf dans Mithridate peutêtre, il y est demeuré fidèle. Ses héros ne se roidissent plus contre la destinée ; ils ne sont plus revêtus de Vœs triplex; ce ne sont plus des conspirateurs qui entrent fièrement en lutte contre plus fort qu'eux, ni des rois

qui, sentant couler dans leurs veines un sang capable de tout, aspirent à dépasser les promesses de leur naissance; ce sont des hommes qui éprouvent des sentiments plus à notre portée, et qui sont sujets aux mêmes faiblesses que nous.

Il était dans la nature des choses que Racine opérât une semblable révolution. Le temps de la Fronde n'était plus. Louis XIV avait fait passer de mode le goût de ces grandes aventures, qui avaient jeté la France dans tant de luttes stériles, et Condé lui-même n'était plus que le premier général d'un roi tout-puissant. Un esprit nouveau avait soufflé sur la société française. La soumission était de rigueur, et le dévouement au maître de bon ton.

En rangeant la France tout entière à l'obéissance, et en faisant sentir le poids de son autorité à ceux-là surtout qui auraient pu être tentés de s'en affranchir, Louis XIV fit perdre à la noblesse l'habitude et le goût des préoccupations politiques. Aussi la politique, qui joue un si grand rôle dans le théâtre de Corneille, estelle presque toujours absente de celui de Racine. Ses héros songent à des intérêts privés , et ils hantent les salons de la bonne compagnie, de préférence aux lieux où l'on conspire. Ils sont l'image fidèle de la noblesse française groupée autour de Louis XIV, et dont la vie de société était devenue la grande affaire.

Il ne faut pas se le dissimuler, les personnages de Racine sont des gentilshommes de salon. Ils en ont les manières distinguées, l'élégance exquise et un peu froide, la politesse et la retenue. On nous dit que, sur la scène, Polyeucte, recevant la visite de Pauline et

priant pour elle, levait au ciel des mains gantées de blanc. Cela est un peu fort , assurément ; mais il est tel personnage de Racine, qui, malgré son nom grec ou romain, pourrait porter des gants blancs, Antiochus, par exemple. En tout cas, si on veut le bien goûter, il faut en mettre pour l'entendre.

Pour nous, républicains de vieille date, dont les mœurs ont gardé quelque teinte de la rudesse primitive, cela n'est pas sans inconvénient; c'est une barrière entre Racine et nous. J'imagine que les Français eux-mêmes, les Français d'aujourd'hui, doivent éprouver quelque chose-de semblable. La vie de société ne peut pas être à Paris, en 186i , ce qu'elle y était, il y a près de deux siècles, en 1670, lorsque parut Bérénice. Ces deux siècles ont été si pleins d'événements et d'orages ; tant d'idées nouvelles ont surgi ; tant de besoins, alors inconnus, se sont manifestés avec énergie! Les classes autrefois étrangères à la société, à l'art, à la littérature et aux affaires, ont pénétré partout ; ce sont elles qui donnent le ton ; c'est pour elles que l'artiste et le poète travaillent. L'opinion de tel petit bourgeois, qui tisse la soie ou distille la betterave, importe plus aux destinées de la société française que celle de la plupart des descendants de ces familles illustres, qui formaient ce que Saint-Simon appelle toute la France. Mais, quelle que soit la distance qui nous sépare de Racine, nous devons la franchir et en user à son égard comme avec tous les hommes du passé, lorsque nous cherchons à les comprendre ; nous devons nous transporter avec lui dans le passé, et ne point

imiter tel Italien du nouveau royaume, qui explique Dante en pensant à M. de Cavour.

D'ailleurs il est un préjugé démocratique , de nos jours assez répandu , avec lequel on ferait bien d'en finir une fois pour toutes. A force de répéter qu'il peut battre de nobles cœurs sous un habit de bure, on en est venu à ne voir l'homme vrai que dans le petit bourgeois, voire même dans le paysan. A ce compte, rien ne serait plus faux que le théâtre de Racine, car rien n'est moins bourgeois, ni moins paysan. Mais il n'en est point ainsi, grâce à Dieu. La démocratie a ses préjugés; elle peut fort bien devenir à son tour une sorte d'aristocratie non moins exclusive que les autres, et il est bon de répéter aux démocrates modernes qu'il y a aussi des cœurs d'homme sous les habits de cour. Si le théâtre de Racine est éminemment aristocratique, ce n'est pas une raison pour qu'il ne soit pas humain.

Toutefois, la vie de société et les habitudes du monde élégant ont certainement pour etïet d'atténuer ce qu'il y a dans les caractères de trop original et de trop saillant. Elles ne font pas seulement sentir leur influence sur le costume, qu'elles ont rendu partout semblable; avec le temps elles agissent sur la nature elle-même et la tempèrent. A force d'obliger les sentiments à s'exprimer d'une manière convenable, elles finissent par les modérer. Elles attaquent le fond par la forme. Aussi ne nous étonnons pas lorsque nous voyons Racine adoucir les traits des tableaux qu'il emprunte à la tradition et à l'histoire. C'était pour lui une nécessité de situation. Son Achille n'a pas les emportements sau-

— élevages de celui d'Homère ; il n'a pas non plus les brusques colères de celui d'Euripide. Son Agameninon a subi une métamorphose analogue. Sa tragédie d'Esther est soigneusement dégagée des événements, qui, selon les récits bibliques , accompagnèrent le mariage de cette belle Juive, les fabuleux festins d'Assuérus et le massacre des ennemis des Hébreux. De même , si l'on en croit les historiens, les amours de Titus et de Bérénice auraient été plus conformes à la licence des mœurs du temps , que ne le ferait supposer la touchante tragédie de Racine. Quant à Néron, il a beau dans Racine faire une figure sinistre ; il en fait une plus sinistre dans l'histoire. Il a au moins dans Racine l'avantage d'aimer une jeune fille intéressante et malheureuse; dans Tacite, toutes les passions de Néron ont quelque chose de bestial : Junie est remplacée par la courtisane Acte.

Racine a apporté des tempéraments tout semblables au langage qu'il prête à ses héros. Son Iphigénie ne paraît plus accompagnée du jeune Oreste, qui, en tendant les bras à Agamemnon , lui adressait une prière muette; elle ne fait plus un tableau vif et familier de l'amitié qui les unissait, elle et son père; elle ne dit plus, comme dans Euripide : « La première je t'appelai du nom de père, et tu m'appelas ta fille; la première, assise sur tes genoux, je te donnai et je reçus de toi de tendres caresses. Tu me disais alors : ce Te verrai-je, ma fille, dans la maison d'un D heureux époux vivre florissante, comme il est digne D de moi? » et je répondais, suspendue à ton cou et pressant ton menton , que ma main touche encore :

« Et moi, mon père, te recevrai-je à mon tour dans î la douce hospitalité de ma maison, et rendrai-je à ta » vieillesse les tendres soins qui ont nourri mon en- D tance ?» — Racine s'interdit ce charmant tableau d'intérieur; tout au plus l'indique-t-il par une périphrase, comme s'il avait peur de toucher les choses de trop près. Après avoir fait dire à Iphigénie que la première elle appela Agamemnon du doux nom de père, il lui fait ajouter :

C'est moi qui, si longtemps le plaisir df vos yeux, Vous ait fait de ce nom remercier les dieux ; Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses, Voiis n'avez jioint dn sang dédaû/né les faiblesses.

Il n'y a pas jusqu'à Phèdre, cette Phèdre si passionnée, dont le langage, comme on l'a déjà remarqué, ne soit adouci. Euripide lui prête des rêveiies prolongées, que Racine, fidèle jusqu'au bout à sa méthode d'atténuation, ne fait encore qu'indiquer dans ces trois vers fameux :

Dieux, que ne suis-je assise à l'ombre des forêts ! Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière. Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière?

C'est là, de la part de Racine, l'effet d'un art réfléchi; mais d'un art conforme à la nature de son génie, et vers lequel il eût été poussé d'instinct. Racine était né sensible , mais non pas violent. Dans ses lettres à l'abbé Le Vasseur, nous le voyons déjà s'étonner de la vivacité du sang méridional et de la fougue des passions sous le soleil de la Provence. On dirait quelque chose de tout nouveau pour lui et dont il ne s'était pas douté :

« Vous saurez qu'en ce pays-ci , écrit-il , on ne voit guère d'amours médiocres : toutes les passions y sont démesurées. » Ces passions démesurées ne sont pas le fait de Racine. Son théâtre est de tous celui oià la mesure est le plus strictement observée.

En faut-il conclure que Racine soit peu dramatique? On l'a fait plus d'une fois ; et il faut convenir que si les effets atténuants de la vie de société étaient poussés à des limites extrêmes, ils finiraient par faire disparaître à la fois et la poésie et la possibilité d'un drame. Mais cet extrême ne saurait être atteint, loin de là. Il y a dans le cœur de l'homme un fonds de vie qui résiste, et qui , sous l'uniformité du costume et du langage , maintient les droits de l'individualité. Dans le théâtre de Racine, l'individualité se dérobe plus ou moins; elle ne se manifeste dans la forme qu'avec réserve et prudence; mais elle n'est point anéantie. C'est elle, au fond, qui joue toujours le grand rôle.

J'en conclurais plutôt que Racine est dramatique d'une autre façon que ne le sont les poètes moins aristocratiques, et qui ont écrit pour un plus grand public. L'homme bien élevé et qui a vu le monde, V honnête homme, auquel Racine et avec lui la plupart des auteurs du XVIF siècle songent toujours, sait se contenir; il parle et ne crie pas; ses paroles restent plutôt en deçà de ses pensées. Mais, s'il lui arrive de laisser échapper des mots où il y ait plus de vivacité et d'énergie, ces mots, parce qu'ils sont plus rares dans sa bouche et qu'ils ont dû lui coûter davantage, donnent aussi plus à penser. De là vient qu'à égal degré de force. Racine produit plus d'effet que tel autre poète dramatique.

Sa discrétion même devient une source d'intérêt et de pathétique. Certes, les traits de Néron sont bien moins accentués que ceux de Macbeth. C'est d'ailleurs un monstre d'une autre race : le souvenir de sa vertu lui cause plus d'impatiences que de combats ; c'est un criminel impassible et froid, comme le génie de la cruauté; mais l'impression qu'il produit n'est pas beaucoup moins forte, et le souvenir n'en est pas beaucoup moins distinct. On pourrait de même comparer Narcisse et lago, et l'on s'étonnerait de voir le flatteur rampant et bas, que Racine a dépeint en quelques scènes, laisser dans l'esprit une image presque aussi nette que celle de ce démon cruel, jaloux et méchant, dont Shakespeare a dessiné les traits avec tant de vigueur , et qui se multiphe dans Othello bien plus que Narcisse dans Britanuicus. Dans les tragédies de Racine, il n'y a qu'une moitié du drame qui soit expressément contenue dans ce que disent les héros; l'autre moitié est dans ce qu'ils laissent entendre. L'art de Racine est un art un peu voilé, qui ne dit pas tout, mais qui fait d'autant plus deviner. Il n'est en rien plus riche qu'en aperçus indiqués aux lecteurs attentifs. On s'étonne que Schlegel , après avoir si bien remarqué qu'il manque à Lope de Véga cette finesse dans les aperçus, gui est le mystère de l'art, n'ait pas compris que là est le triomphe et la gloire de Racine.

Dans une société brillante et aristocratique , comme celle qui se rassemblait autour de Louis XIV, les femmes devaient occuper la place la plus en vue. Elles avaient dès longtemps déjà conquis une haute influence à la cour. Du temps de Corneille, elles étaient

devenues intris'antes et Irondeuses avec une sjrande partie de la noblesse française; mais elles avaient dû, elles aussi, faire leur soumission. Au moment où parut Racine, les plus illustres beautés de la génération précédente expiaient au couvent les erreurs de leur jeunesse; et celles qui les avaient remplacées, privées des beaux rôles d'autrefois, prenaient leur revanche en régnant dans les salons. Objets d'une recherche souvent passionnée et toujours d'une cour assidue, instruments de faveur, centre des menues intrigues d'antichambre qui se nouaient dans les appartements de Versailles, rien ne se faisait sans elles, sauf les grandes affaires d'état , qui leur étaient interdites aussi bien qu'à Racine. Elles étaient l'ornement des fêtes, le charme de la conversation, les arbitres dans les choses du goût, et il leur arrivait même, au besoin, de faire galerie à la prise des villes. Il est clair qu'elles devaient régner au théâtre , comme elles régnaient dans le monde. C'était encore pour Racine une exigence de situation, à laquelle il satisfit jileinement et sans effort. Il eût vécu partout ailleurs que les femmes auraient eu de même la belle part dans ses vers. N'y a-t-il pas en effet quelque chose de féminin dans ce génie un peu timide, doué au plus haut degré de cette vive intuition des choses du cœur, partage ordinaire de la femme, et dans cette sensibilité, si facilement irritable, qui fut la source même de sa poésie, l'àme de son talent, mais aussi la cause de mille déceptions et de toutes sortes de petites jalousies? Il n'est pas toujours facile d'entretenir avec une femme un commerce de pure amitié ; elles sont promptes à poser la question de cabinet :

tout ou rien. De même avec Racine : il n'aimait point à partager. Ce qui fit son succès et sa force, c'est qu'il fut exactement l'homme de sa situation. Il était né pour inventer, en tout temps et en tout lieu, la poésie qu'il fallait au siècle de Louis XIV. On ne sait s'il obéit plutôt aux inspirations du dehors ou à celles de son génie : il obéit aux deux à la fois, tant il y avait d'harmonie entre elles. /^/^'•Vrr

La femme, et avec elle, cela va sans dire, l'amour, voilà la pensée dominante du théâtre de Racine. Dans celui de Corneille, la politique dispute la prééminence à la galanterie, et les plus grandes figures sont des figures d'homme, Horace, Auguste, Polyeucte. Dans celui de Racine, l'amour menace de tout envahir, et les figures les plus attrayantes sont des figures de femme, Hermione, Iphigénie et Phèdre. Le héros idéal est bien celui dont parle l'amante de Pyrrhus :

Sais-tu quel est Pyrrhus ? T'es-tu fait raconter

Le nombre des exploits Mais qui les peut compter?

Intrépide, et partout suivi de la victoire, Charmant, Adèle.

La femme et l'amour; mais cet objet lui-même, Racine ne l'a pas complètement embrassé. En toutes choses, il semble avoir été jaloux de se resserrer. Il a rarement abordé l'amour conjugal. Andromaque nous le laisse entrevoir de profil, un peu à distance et idéalisé par le veuvage. Mais, en somme, la famille apparaît peu dans les tragédies de Racine. L'amour qu'il s'attache à peindre est celui qui n'est pas encore satisfait, mais qui demande à l'être; l'amour accompagné

de craintes, de jalousies, d'incertitudes et de désirs; l'amour avant le mariage, la recherche.

C'est presque toujours par ce côté-là qu'il attaque un caractère. Rarement il fait le tour de ses propres créations. Il aime à ne les montrer que sous une face; à nous à deviner le reste. Quand il a peint un homme par la manière dont cet homme se révèle dans l'amour , il lui suffit ; c'est comme s'il l'avait peint tout entier. Néron lui-même est abordé par-là.

Passez-moi l'expression, Racine a une spécialité. Il ne s'y est point enfermé tout entier, sans doute , — souvenons-nous des Plaideurs-, — mais il l'a cultivée de préférence, et il y a excellé. Il ressemble à ces naturalistes qui étudient plus particulièrement un genre, et qui ne le lâchent pas avant d'en avoir minutieusement observé toutes les espèces.

-^ Ici encore on peut dire : que de diversité dans cette monotonie ! Voyez venir tous ces amants heureux ou malheureux, plus souvent malheureux, qui tous répètent le mot sacré, j'aime; mais qui, sur cette mélodie unique, font entendre des variations sans fin. L'ardente Hermione ouvre la marche ; elle a le regard et le geste menaçant ; elle montre l'autel où Pyrrhus doit la retrouver. Oreste se traîne sur les traces de ses pas, les yeux égarés, poursuivi par toutes les visions de la faiblesse et du désespoir. Après eux, voici le fils d'Agrippine, Néron, amoureux aussi, mais comme peut l'être une âme féroce lassée de trois ans de vertu; c'est le tigre qui s'émancipe, également terrible à quiconque se prête à ses caresses et à quiconque les repousse ; il lui faut une proie. A l'écart passe la timide Junie :

que ne peut-elle dissimuler sa beauté? pourquoi pleuret-elle ? Ses larmes innocentes aiguiseront l'appétit, irriteront la tendresse du monstre : c'est elle qu'il a choisie, et elle se voile devant lui, triste et fidèle malgré tout à l'infortuné Britannicus. Plus loin voici Bérénice et Titus; Antiochus les suit d'un pas discret. Ils ont pleuré tous trois ; mais Bérénice seule s'est abandonnée à toute sa douleur; elle a versé des larmes à flots; Titus marche avec dignité, et chaque fois qu'il en vient une sur le bord de sa paupière, il y passe la pourpre de son manteau, Antiochus les écoute, et, pour les mieux servir, il impose silence à des soupirs inutiles. Puis voici l'impérieuse Roxane et la douce Atalide, si aimante et si dévouée; Mithridate , terrible et sauvage dans ses amours comme dans sa haine contre Rome; Monime, pâle encore, et portant les restes de ce bandeau royal avec lequel elle a voulu abréger ses jours, mais se ranimant à la vue de Xipharès, qui est bien mieux que Pyrrhus le héros accompli, brave , charmant et fidèle que rêvent toutes ces vierges éplorées. Plus loin c'est Achille , le brillant Achille de Racine : il défie les Grecs et emmène en triomphe la douce Iphigénie, qui, d'un cœur soumis, avait déjà fait à son père la sacrifice de sa jeunesse et d'un amour plein de mystère et de pureté. Enfin, voici Hyppolite, qui aime comme un jeune homme, longtemps adorateur de Diane la chaste, aime pour la première fois; et, pour couronner dignement ce cortège mélancolique, Phèdre, appuyée sur le bras de la perfide Oenone, se traîne en proie à Vénus, pâle, dévorée d'amour, de jalousie et d'épouvante.

Si diverses que soient ces figures, il est un trait que l'on retrouve dans plusieurs. L'amour chez les héros de Racine a toujours une certaine uojjlesse; il n'est jamais purement sensuel; Néron lui-même n'est pas un simple débauché. Sans doute ils songent à la conclusion pratique, au mariage ; celui qui approche le plus de l'amour platonique, Antiochus, éprouve cependant de singuliers combats lorsqu'il apprend que Titus renonce à Bérénice, et qu'il entrevoit de nouveau une vague lueur d'espérance. Mais tous ont une sorte de culte pour la femme qu'ils aiment. Gela est frappant dans les rôles d'Achille et de Bajazet , mais plus encore dans celui de Xipharès, qui est bien l'un des plus caractéristiques parmi tous ceux que Racine a tracés.

N'y a-t-il pas là un souvenir de la chevalerie, quelque chose de ces fameux romans de la Table ronde , qui avaient parcouru l'Europe et rajeuni l'imagination des peuples? Une femme prise par un héros comme la dame de ses pensées, pour laquelle il travaille et cherche la gloire : voilà une idée également étrangère à l'antiquité grecque et à l'antiquité latine. Il ne paraît pas qu'elle nous ait été apportée par les Francs du fond des forêts de la Germanie. Les anciens poèmes, connus sous le nom de Chansons de gestes, qui expriment fort bien ce qu'était le génie de ces vainqueurs, lorsque, établis depuis longtemps sur le sol des Gaules, ils l'eurent couvert de leurs manoirs féodaux, attribuent souvent à la femme un beau rôle; mais il y règne en général un esprit sauvage et farouche. Il faut, pour trouver les origines et la vraie patrie de cette idée noble et gracieuse , remonter jusqu'aux lointaines profon-

deurs de l'antiquité celtique. C'est là, dans les vieilles poésies bretonnes, que vous trouverez la femme célébrée pour la première fois comme un objet moitié réel, moitié idéal, digne d'inspirer toutes les pensées d'un guerrier et d'être le but de tous ses exploits. Or au moyen âge il y eut tout-à-coup une sorte de résurrection du génie de cette race celtique, qui semblait destinée à être éternellement vaincue. De toutes parts refoulée et conquise, elle prit sa revanche dans le monde de la poésie et de l'art : à son tour elle fut conquérante, et, en convertissant l'Europe à ce culte touchant d'un être faible et sans défense , elle changea peutêtre les destinées de la civilisation moderne. Une fois que cette idée eut pénétré dans la poésie française, elle s'y maintint. A vrai dire , elle s'y altéra plus ou moins; elle perdit, en tombant entre des mains trop grossières, une partie de sa pureté; mais elle subsista et devint pour la poésie une source d'inspirations inépuisable. Elle fit le succès de ces romans chevaleresques, qui enchantèrent l'Europe, et se continuèrent en France par des traductions en prose et des imitations sans nombre, jusqu'aux grands romans de Clêlie et à'Astrée, où elle apparaît encore, fort affadie, mais toujours reconnaissable. De là à Racine il n'y a qu'un pas, et dans Racine elle se retrouve de nouveau, atténuée par un esprit net et pratique , peu sujet aux rêveries sans but, mais rehaussée de toute la distinction et de toute la politesse élégante dont se vantait la cour de Louis XIV.

Grâce à cette idée, Racine est assez proche parent de ce Shakespeare qu'on lui a tant opposé. Il est classique

par la forme ; par le fond , c'est un poète de souche celtique et bretonne : il a cet esprit de délicatesse et de sensibilité, qui fut de tous temps le lot de cette race si malheureuse dans les combats, si privilégiée à tant d'autres égards; comme elle, il a le don des larmes ; conijme elle, il se, replie sur .lui-même etregarde au dedans plutôt qu'au dehors; comme elle, il aime les sentiments doux, intimes, tristes et féminins. Disciple et adorateur des Grecs, il leur emprunte les noms et les sujets de quelques-unes de ses tragédies, et pourtant il s'inspire, sans le savoir, des poètes oubliés qui avaient chanté les exploits des chevaliers d'Arthur et la cour idéale que Genièvre présidait. Le génie celtique, cultivé par la Renaissance, nourri à l'école de Sophocle et ayant reçu de la cour de Louis XIV un dernier poh : telle est l'originalité de Racine.

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