‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 2 sur 46 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Qu'y a-t-il à dire encore sur l'histoire des lettres françaises au XYII^ siècle?

Dans un sens peu de chose.

Toutes les sources ont été fouillées, et il faudrait une rare bonne fortune pour découvrir des documents nouveaux de quelque intérêt.

Toutes les œuvres de cette époque ont été étudiées et discutées. Les meilleures sont devenues classiques et sont dans toutes les mémoires. Les autres ont fait l'objet de nombreux jugements.

On a abordé si fréquemment et à des points de vue si divers cette partie de la littérature française, qu'on ne saurait y revenir sans se condamner à redire souvent ce qui a été déjà dit.

Et cependant ce sujet, comme d'autres mille fois

traités, n'est pas encore épuisé, et l'on peut prédire à coup sûr qu'il ne le sera jamais. L'esprit humain chemine toujours. Tantôt il avance, tantôt il a l'air de reculer, et à chaque pas en avant ou en arrière, il voit les choses sous un autre jour et sous une perspective nouvelle. Les jugements que porte la postérité sur les grands hommes et sur les grandes œu\Tes du passé, se trouvent ainsi exposés à des révisions successives et de tous les moments.

Au XYIII^ siècle , les lettres françaises classiques furent envisagées comme le seul modèle du beau. Toute autre littérature paraissait entachée de barbarie; c'était l'école par excellence pour se former l'esprit et le goût. Telle était du moins l'opinion des rhéteurs français, et partout les personnes qui se piquaient de littérature en jugeaient ainsi. Mais, à la fin du XVIII® siècle, il se produisit une singulière réaction. Elle commença en Allemagne. Favorisée par l'éclat nouveau dont brillait la littérature allemande, excitée par quelques critiques d'un grand savoir et d'un esprit supérieur, elle se porta aux dernières extrémités. Corneille et Racine durent s'effacer devant Shakespeare et les Grecs; Molière dut céder le palme à Aristophane et à Plante, et le bon Lafontaine fut convaincu d'avoir gâté Esope.

Bientôt ces doctrines nouvelles se répandirent en France, où elles firent de nombreux prosélytes, dont le zèle s'exalta par la résistance qu'ils rencontrèrent. Le romantisme fut prêché avec autant de ferveur que les croisades du temps jadis, et l'on put un ins-

tant concevoir des craintes sérieuses sur l'avenir réservé à la gloire des écrivains français réputés jusque là les plus grands.

Dès lors on s'est un peu calmé ; mais le procès est toujours pendant.

Plusieurs, entraînés par la pente du siècle, se sont détournés de ces débats. La lice demeure ouverte, et il y a bien encore quelques champions désireux d'y rompre une lance ; mais un vide s'est fait dans les rangs des spectateurs. A Rome, on désertait le théâtre pour les émotions du cirque ; de nos jours on déserte la poésie pour les émotions de la Bourse.

Parmi ceux qui sont restés sensibles au charme des lettres, il en est dont les jugements sont toujours aussi absolus et aussi franchement exclusifs que dans le temps où la discussion était le plus vive. Ils y mettent moins de passion et autant d'étroitesse d'esprit.

D'autres, fatigués d'une discussion qui n'a pas eu de résultat bien net, se sont réfugiés dans une sorte d'éclectisme pratique. Ils goûtent de tout; mais ils ne s'arrêtent qu'à ce qui leur plaît. Ils n'ont ni système ni parti pris , et ils évitent de réfléchir sur leurs impressions, de peur de renouveler des débats sans issue.

D'autres enfin n'ont pas renoncé à se rendre compte des choses. Ils cherchent à comprendre et à apprécier, en les comparant entre elles, les manifestations les plus diverses du génie de l'humanité. Ils font effort pour n'avoir jamais l'esprit fermé à ce qui est beau, dans quelque genre que ce puisse être.

Leur ambition serait d'atteindre à un point de vue ass3z élevé pour qu'il leur fût possible de rendre justice à tous.

Si quelque chose de l'esprit qui les anime perçait dans cet ouvraire, peut-être ne paraîtrait-il pas suranné en naissant.

Ils ne sont pas encore si nombreux, en effet, les critiques vraiment larges qui appartiennent à ce dernier groupe, et qui ont fait de la poésie française du siècle de Louis XIV une étude spéciale. Quelquesuns des plus distingués parmi les littérateurs modernes n'en font pas partie. Il n'y a pas si longtemps que nous avons entendu, à Paris, un professeur de Sorbonne, qui jouit d'une réputation sérieuse et méritée, poser en principe qu'avant le XVII® siècle les lettres françaises n'ont rien de beau, sinon ce qui le fait pressentir, et rien après, sinon ce qui le rappelle. Il y a moins longtemps que nous avons entendu, en Allemagne, un professeur tout aussi connu, parler avec un sourire inexprimable de la barbarie où la poésie française avait toujours été plongée. Les principes, ou plutôt les préjugés et les antipathies, que représentent ces deux hommes de talent sont encore profondément enracinés. Dans les deux pays l'enseignement en est infecté, et il faut pour s'en débarrasser une certaine souplesse d'esprit.

Que la critique française du XVÎP et du XYIII® siècle ait mal compris les œuvres de l'étranger et les ait jugées légèrement et de haut, que Boileau ait fait tort au Tasse et Voltaire à Shakespeare, cela est

incontestable et fort naturel. Tous les peuples qui, à un moment quelconque, devancent les autres dans les raffinements de la civilisation, afifectent à leur égard des airs de supériorité. Ils les regardent de la même façon qu'une femme du monde, qui a la peau délicate et la main blanche, regarde un paysan aux mains calleuses et au teint bruni. La critique allemande est tout aussi excusable d'avoir méconnu la littérature française. Lorsqu'elle a rendu ses oracles les plus sévères et les plus fameux, dans le temps des Lessing et des Schlegel, l'Allemagne était en veine de création ; elle enfantait une poésie, elle était artiste, et l'on sait que les artistes se jugent toujours mal les uns les autres. C'est trop que de vouloir à la fois créer et comprendre. Quand l'activité créatrice domine, la critique entre à son service et ne fait plus que répéter ce qu'on lui souffle à l'oreille. Pardonnons à la muse germanique si, s'éveillant tout à coup d'un long sommeil, elle s'est redressée de toute sa hauteur en face de la muse française, et l'a traitée à peu près comme Lamartine a traité Lafontaine. Le poète ne s'oublie pas ; lorsqu'il descend sur le terrain de la critique, c'est qu'il a besoin de prêcher pour sa paroisse.

Mais aujourd'hui que ces deux muses rivales sont tombées trop bas pour pouvoir se regarder avec beaucoup de fierté, et que l'esprit critique a décidément pris le dessus, le moment paraît favorable pour se rapprocher les uns des autres.

Quelques-uns pensent qu'un seul chef-d'œuvre vaudrait mieux que toute la critique du monde.

Peut-être ; mais, en attendant qu'il vienne, ne perdons pas tout-à-fait notre temps. L'oisiveté serait le pire des maux.

Ne fût-ce que par pis-aller, et faute d'un emploi meilleur de leurs forces, l'Allemagne et la France peuvent donc aujourd'hui chercher à se comprendre. L'occasion est propice. Des deux parts on y songe et on y travaille ; mais, pour que l'on y réussisse, il faudra du temps encore et de la bonne volonté. Peutêtre ne sont-elles pas placées l'une à l'égard de l'autre, de façon à ce que l'entreprise soit d'un succès facile. Elles ont trop de liens de parenté, ou elles en ont trop peu. Deux génies semblables se comprennent aussitôt ; deux génies franchement opposés arrivent parfois assez promptement à surprendre le secret l'un de l'autre, parce que chacun des deux s'oublie lui-même pour observer l'autre plus librement. Mais il y a un certain milieu qui est très défavorable à cette sorte de pénétration mutuelle, c'est lorsque les rapports sont assez nombreux pour appeler la comparaison, et les divergences assez grandes pour que la comparaison trompe sans cesse. Aujourd'hui on rencontre en France des hommes qui entendent à merveille la poésie du moyen âge, et qui n'entendent pas celle du XYIP siècle. Ne serait-ce pas pour une raison semblable que le génie critique de l'Allemagne, qui a si bien ressaisi le génie de la Grèce antique, a si mal apprécié celui de la France moderne? Les Allemands qui goûtent Aristophane sont peut-être plus nombreux que ceux qui sentent Bossuet.

Mais, puisque la tâche n'est pas facile, il n'est que plus nécessaire de l'entreprendre , si du moins elle est vraiment utile. Or c'est ce dont on ne saurait douter.

Le génie français et le génie germanique représentent deux principes, qui ont tout à perdre à se combattre et tout à gagner à se réunir.

Le premier se distingue surtout par le sens de la forme. Aucun peuple moderne ne le possède à un plus haut degré. Voyez quelles sont les richesses spéciales de la littérature française. Pour tout ce qui rentre dans la poésie sérieuse et héroïque, d'autres littératures sont aussi riches et plus riches. La France n'a jamais été favorable à l'épopée, et jusqu'à nos jours elle semblait entendre assez mal la poésie lyrique. Quant à la tragédie, le temps n'est plus où l'on envisageait la tragédie racinienne comme un perfectionnement de celle des Grecs. Ce blasphème, contre lequel Racine eût protesté, est heureusement de ceux qui ont passé de mode. Où donc faut-il chercher, dans le domaine des lettres, les œuvres dans lesquelles l'esprit français se révèle avec une supériorité incontestée ? Dans la poésie comique et dans la poésie légère, ou dans la prose. Molière, Voltaire, j'entends le Voltaire des épîtres badines, BuflFon et M'"® de Sévigné , sont peut-être les quatre écrivains les plus français que la France ait produits. Molière, c'est la comédie ; non la comédie féerique de Shakespeare , non la comédie pamphlet d'Aristophane, mais celle que le public de Paris a toujours comprise et goûtée, celle qui fait la chasse

aux ridicules. Or le don de saisir le ridicule est un des attributs de ce sens de la forme, que choquent naturellement toutes les contradictions qui surgissent entre la lettre et l'esprit, entre l'idée et son expression, entre la réalité et l'idéal. — BufFon, c'est la prose savante : faire rentrer la science dans la littérature en la dépouillant de tout ce qui, pour le grand nombre, la hérisse de difficultés et d'épines, la rendre claire, accessible, attrayante, c'est là le triomphe de la forme. — M""^ de Sévigné et Voltaire représentent la négligence gracieuse, toutes ces qualités délicates qui relèvent jusqu'aux minuties et qui font le don de plaire : c'est encore le triomphe de la forme.

Dans les œuvres de la pensée, la forme n'est pas une qualité de médiocre importance. Les rhéteurs français en ont parlé comme d'un vernis extérieur propre à flatter l'œil. Ils se sont mépris; mais c'est bien à la France qu'il appartenait d'avoir sur la forme des théories toutes formalistes: elle n'a fait en cela que surabonder dans son propre sens. La forme est l'achèvement de la pensée. Elle répond à une des plus justes exigences, à un des besoins les plus profonds de l'esprit humain. L'esprit humain ne se repose avec satisfaction que sur ce qui est achevé, et il veut que chaque chose le soit. L'achèvement est une condition du beau et un élément de l'idéal.

Le sens de la forme est donc une faculté bien précieuse , et il convient de féliciter les peuples qui le possèdent, surtout lorsqu'ils l'ont à un degré aussi éminent que les Français. Chez eux, tout le révèle :

la littérature, les institutions, les mœurs, les goûts, l'histoire du présent et celle du passé. Nulle part il ne se manifeste d'une manière plus heureuse, plus séduisante, que dans la conversation, un art tout français. Un Français instruit n'a pas nécessairement des vues très étendues, ni des idées très profondes; mais celles qu'il a, bonnes ou mauvaises, il les conçoit avec précision et les exprime avec clarté. Par là il réussit à leur donner toute la valeur dont elles sont susceptibles ; tandis qu'il est plus d'un pays où des hommes, même distingués, ne savent tirer des leurs que la moitié de ce qu'elles valent. Un savant français de second ordre peut souvent lutter avec avantage contre un savant étranger de premier ordre.

Il semble que l'on trouve quelque chose de semblable jusque dans les aptitudes physiques qui distinguent les Français. Il y a ailleurs de plus belles femmes; il n'y en a nulle part autant de jolies. Les hommes ne sont ni très grands, ni très vigoureux; mais ils sont très agiles ; ils ont le talent qui consiste à utiliser toutes ses ressources. N'est-ce point par là qu'il faut expliquer la supériorité militaire de la France? A nombre égal, une armée française ne représente pas une force matérielle plus grande qu'une autre; mais aucune armée ne manœuvre avec plus de souplesse, de rapidité, d'à-propos et de vive intelligence des mouvements de l'ensemble. Le Français déploie sur les champs de bataille les qualités qui le font briller dans un salon: il a l'attaque vive et la riposte prompte; il manque rarement l'occasion ; il a toujours tout son esprit présent.

Il ne serait pas difficile de trouver d'autres analogies en abordant des sujets plus graves et d'un ordre plus élevé. D'où vient, par exemple, que la France soit de tous les pays du monde, celui où la centralisation a été poussée le plus loin, et que, chose curieuse, elle se soit centralisée sous le régime de la liberté aussi bien que sous celui du despotisme ? On peut faire plus d'une réponse à une question si importante et qui touche à tant de choses ; en voici une qui n'est pas la seule bonne, mais qui en vaut bien une autre : la centralisation a pour effet la régularité ; la régularité est une des exigences de la forme, et la forme, c'est le génie de la France.

L'on peut se rendre raison, par les mômes causes, du caractère particulier que les tentatives de réorganisation sociale affectent volontiers en France : ailleurs les révolutions sont l'effet de quelque sentiment froissé, de quelque passion vivement surexcitée: la haine de l'étranger, celle du despotisme ou l'exaltation du sentiment religieux. En France on a vu des révolutions rationnelles et systématiques. Celle de 1789 commence par une déclaration des droits de l'homme, et s'accomplit au nom d'un système. La logique y préside. — Or la logique, c'est encore la forme.

N'y a-t-il pas enfin quelques rapports entre cette prépondérance du sens de la forme et ce besoin de domination universelle, qui fait de la France une puissance à part et dont on se méfie au loin? La forme est de sa nature envahissante; elle veut s'étendre et s'appliquer à tout. Partout où on la mé-

prise et la néglijie, il s'établit entre les hommes des contrastes marqués; partout où elle est en honneur, les contrastes tendent plutôt à s'effacer. Les peuples qui dédaignent la forme sont ceux où la vie individuelle est très énergique: ils n'envahissent guère; mais ils opposent à la conquête une résistance qui pourra être dix fois vaincue sans être jamais lassée. Les peuples qui l'estiment et la cultivent recherchent la vie de société, et sont doués d'une force particulière d'expansion et d'absorption. D'où il résulte que les nations les plus polies sont volontiers les plus conquérantes. L'histoire de la France l'a bien prouvé. Non contente de vouloir imposer ses modes, elle a voulu imposer sa littérature, ses lois et sa politique. Elle a fait l'essai de tous les genres de conquête. Voltaire rêva la conquête du monde par les lettres françaises ; la Révolution la rêva par la démocratie française, et Bonaparte l'entreprit par les armes.

Le génie germanique semble destiné à d'autres fonctions. Les genres littéraires où il se produit avec le plus d'avantages ne sont pas les mêmes. L'Allemagne est trop contemplative pour la comédie, trop grave pour la poésie badine et légère, trop docte pour la prose savante, qui s'y hérisse comme d'une parure des difficultés dont, en France, elle se joue. Il n'est pas rare qu'un savant français soit un écrivain distingué ; en Allemagne , la science et la littérature ont fait divorce, et les savants qui, comme Humbolt, sont en même temps écrivains,

peuvent être considérés comme une exception et un

phénomène. Cherchons ailleurs les spécialités du eénie allemand. En ce qui touche aux lettres, la première et la plus saillante est la veine lyrique. S'il est une poésie propre à l'Allemagne, c'est bien celle que l'on ne peut nommer que d'un nom allemand, faute d'équivalent français, le Lied. Le Lied est pour l'Allemagne, comme la chanson pour la France, la poésie populaire; mais ce n'en est pas moins un genre sans cesse cultivé par les grands poètes, entre les mains desquels il est souvent devenu l'expression la plus heureuse et la plus élevée de tout ce qu'il y a de poésie dans le caractère national. Ils y reviennent comme Voltaire revenait à la poésie légère, comme à l'élément qui leur est naturel. Schiller n'a jamais été mieux inspiré que lorsqu'il a écrit son Lied de la Cloche. Aucune de ses grandes œuvres ne résume mieux son génie, ne nous en fait concevoir une plus haute idée. Et, chose caractéristique , le plus noble , le plus pur des poèmes de Schiller est à la fois le plus populaire et le plus intraduisible, double preuve qu'il est le plus allemand. — Si, après le Lied, je voulais trouver dans les choses de l'esprit quelque production spéciale à l'Allemagne, j'irais la chercher un peu en dehors de la littérature, dans cette grande évolution philosophique que, à la face de l'Europe étonnée, l'Allemagne vient d'accomplir depuis un siècle ou deux. Cette suite ininterrompue de grands métaphysiciens, Leibnitz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel, qui de la main à la main se sont passé le flambeau de la philosophie , nous offre un des spectacles les plus

grandioses auxquels le monde ait jamais assisté. L'esprit humain tirant de lui-même et de sa propre substance les lois éternelles de l'univers, et faisant effort pour le créer à nouveau : telle est la tentative inouïe, la sublime témérité dont le génie allemand peut revendiquer la gloire. Il importe assez peu que cette tentative n'ait pas réussi au gré de ceux qui y ont consacré leur temps et leurs forces. Des travaux de ce genre ne doivent pas être assimilés aux recherches de la science positive ; ils tiennent plus ou moins de la nature libre et désintéressée de l'art. En tout cas , l'audace d'une telle entreprise et l'énergie avec laquelle elle a été conduite, témoignent d'une puissance de création philosophique, qui n'a été dépassée par aucun autre peuple, ni dans les temps modernes, ni dans l'antiquité.

Que nous apprennent ces faits? Ils nous apprennent que si l'Allemagne n'est pas la terre la plus propice aux agitations de la vie de société , elle est la patrie des contemplations solitaires et des méditations originales, que si le génie germanique n'a pas toutes les qualités de forme dont l'esprit français s'enorgueillit à juste titre, il a en revanche, et au plus haut degré, quelques-unes de ces qualités de fond, quelques-uns de ces éléments de vigueur qui permettent à l'esprit humain de se renouveler, et sans lesquels le flot créateur ne tarderait pas à s'épuiser.

Il serait facile de trouver dans la vie sociale et politique de l'Allemagne des analogies frappantes. Bornons-nous à rappeler un fait, mais un fait considérable, à savoir que si la France a rêvé la con-

quête du monde, l'Allemagne a formé de son sang les plus tenaces et les meilleures des nationalités modernes. Sans l'appoint de sang germain qu'elle reçut au moyen âge, la nationalité française ellemême ne se fût pas formée.

Ces quelques mots seraient bien insuffisants si nous voulions caractériser d'une manière complète ces deux génies rivaux. Mais nous ne songeons pas même à en tracer une esquisse. Nous ne faisons qu'en indiquer un trait détaché.

11 est clair aussi qu'il ne faut pas prendre nos distinctions trop à la lettre. L'homme tout entier se retrouve dans chaque homme. Si les uns se font remarquer par la puissance de certaines facultés, cela ne veut pas dire que les facultés contraires leur aient été refusées, cela veut dire simplement qu'il y a prédominance des unes sur les autres. L'individualité est toujours chose complexe et qui suppose la réunion de forces opposées. Dans le partage des dons aux différentes races humaines, toutes ont reçu un peu de tout; mais celle-ci peut avoir reçu un peu plus de telle sorte de talent, et celle-là de telle autre. Nos distinctions marquent seulement ce plus et ce moins.

Ces réserves faites, la différence que nous venons de signaler entre le génie allemand et le génie français, reviendrait à celle qui existe entre le fond et la forme. Or le fond et la forme sont également nécessaires aux œuvres de la nature et à celles de l'esprit. Dans ce monde, où tout est imparfait, où chaque individualité a ses faiblesses et ses lacunes, où nul ne

peut être quelque chose qu'à la condition de n'être pas tout, la limite elle-même et avec elle la forme, sont des conditions d'existence et par conséquent de force. Il est vrai que nous entrevoyons plus ou moins confusément un être absolu, vers lequel montent toutes les pensées religieuses, et pour lequel il n'existe ni forme, ni limite, parce qu'il est la puissance sans bornes, l'être dans sa souveraine liberté. Mais dans la sphère inférieure oii nous place notre condition d'hommes, l'être ne se conçoit et ne se manifeste que limité par la forme. En présence de l'absolu, le fond et la forme sont contradictoires; dans le monde, ils sont unis et ne sauraient se passer l'un de l'autre. Le fond sans la forme, c'est l'inintelligible ou le chaos ; la forme sans le fond, c'est la frivolité ou le néant. Or la vie, but suprême de toutes les opérations de la nature et de toutes les créations de l'art, n'est ni dans le chaos ni dans le néant.

Si donc elles étaient livrées à elles-mêmes et se jetaient chacune du côté où elles penchent, l'Allemagne et la France iraient, l'une à droite, l'autre à gauche, échouer contre l'impossible. L'esprit germain se perdrait dans ces profondeurs éthérées où l'idéal n'apparaît plus que comme une vapeur sans contours, sans mouvements, sans lumière, et se confond avec le vide ; l'esprit français s'annihilerait et se consumerait dans le terre-à-terre, emprisonné dans le réel, et loin des hauteurs d'où s'ouvrent les grands horizons.

Il y a là une question vitale pour la civilisation moderne.

Les sociétés humaines, comme tous les êtres vivants, portent en elles un principe de vie et un principe de mort. Chacune a ses tendances naturelles, son génie, et à ce génie correspond toujours une pensée à faire prévaloir. Si un peuple atteint à la gloire et à la puissance, c'est que l'idée dont il est dépositaire est de celles qui ont des droits à faire leur chemin parmi les hommes, et à laisser des traces dans l'histoire. Mais il arrive un jour où cette idée a reçu son expression complète, et ce jour, solennel entre tous, est à la fois celui du triomphe et celui qui voit commencer le déclin. Imparfaite comme toutes les idées humaines, elle n'a qu'à se produire tout-à-fait pour laisser voir sa pauvreté. Dès lors elle se répète inutilement. Après avoir fait la grandeur d'une nation, elle fait sa faiblesse; elle a été l'instrument de ses progrès, elle devient l'instrument de sa ruine, et le déclin est d'autant plus effrayant que la gloire a été plus grande et le prestige plus long.

Dans le monde ancien, lorsque quelque grande puissance ainsi déchue gisait sur le sol, comme un corps rongé de pourriture, et que sa chute avait tait un grand vide sur la terre, mille peuples barbares accouraient de tous les bouts de l'horizon et se ruaient sur le cadavre. C'étaient de vastes et sanglantes curées, accompagnées d'implacables vengeances et de calamités inouïes. Mais de même que les orages ramènent la sérénité dans le ciel, ces bouleversements rétablissaient l'équilibre rompu, et du fléau naissait le remède. X force de se jeter les uns sur

les autres, les peuples finissaient par se confondre, les races par se croiser, et sur les débris de sociétés vermoulues se formaient des sociétés nouvelles, des nations jeunes et fortes.

Une race dont l'œuvre est accomplie et dont la vigueur commence à s'user, est une race perdue, si elle ne réussit pas à s'inoculer un sang nouveau, et à retremper sa vitalité épuisée dans la source universelle, la vitalité plus forte et plus durable de l'espèce.

Or de nos jours aussi il y a des forces qui s'usent, des individualités qui s'exagèrent, de grandes institutions qui se corrompent, et des peuples qui, s'ils n'y prennent garde, seront bientôt sur la pente fatale. La vigueur des races modernes n'est pas plus éternelle que celle des races anciennes. — Où trouveront-elles le remède?

Il ne faut plus compter sur les barbares. La civilisation a gagné toute l'Europe, et l'on ne voit pas quelle sorte de Vandales elle aurait à redouter. Ce remède violent n'est plus à notre portée.

Heureusement pour nous que les progrès de la civilisation, en rapprochant toutes les parties de l'Europe, en ont créé un plus doux que celui dont le Bas-Empire a goûté. A défaut d'une inoculation physique, s'opérant par une série de révolutions et de catastrophes, les peuples civilisés peuvent aujour-d'hui se rafraîchir le sang par une inoculation intellectuelle et morale, qui, grâce au jeu facile des institutions modernes, est possible sans secousses.

Une individualité n'est pas chose si raide et si immuable qu'elle ne s'appauvrisse ou s'enrichisse

selon les circonstances. Que le génie d'un homme ou d'une race reste fermé à toutes les influences du dehors, qu'il se cultive dans un sens exclusif, dans le sens où il incline par nature, et il s'appauvrira rapidement. Que par un heureux échange d'idées et par un travail intelligent, il se développe dans tous les sens, de façon à ce que les facultés dont il ne possède que le germe ne périssent pas, faute d'exercice et de soins, et il ne tardera pas à s'enrichir.

L'isolement, voilà la chose la plus funeste au développement heureux d'un caractère. Un génie isolé, qui manque de correctif et de contre-poids, ne peut que s'exagérer jusqu'à la difformité et s'énerver par là même. L'isolement fut le malheur des sociétés civilisées dans le monde ancien. Les sociétés modernes sont dans une situation infinement meilleure. Si elles savent en profiter, elles peuvent se flatter d'un long avenir.

La France et l'Allematine s'abuseraient donc étrangement en s'obstinant l'une dans ses dédains et sa suffisance, l'autre dans sa morgue et dans ses mépris. Elles ne peuvent se méconnaître qu'en s'appauvrissant toutes deux.

Elles n'en sont plus là, grâce à Dieu. Le rapprochement dont nous plaidons la cause est dans l'esprit de notre époque. Quelques-uns des hommes qui marchent à la tête de la civilisation moderne en ont compris l'importance, et y travaillent de tout leur pouvoir. Il s'opère, et ce sera sans doute l'une des grandes œuvres de ce siècle.

Zurich, le 8 août 1861.

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