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LEÇON PREMIÈRE

Considérations générales sur la littérature française au XVIP siècle.

Messieurs, '

Les noms des poètes que nous allons étudier ensemble nous reportent à une de ces époques trop rares où la nature se plaît à prodiguer le génie. Corneille, Racine et Molière font partie d'une pléiade de grands écrivains, qui rivalisèrent d'ardeur et de talent, et qui paraissent, à la distance où nous sommes, s'être donné la main pour former un groupe heureux. Il est juste que nous jetions d'abord un coup d'œil sur l'ensemble de la littérature dont ils ont augmenté l'éclat.

La période la plus brillante de la littérature française commence vers les années 1636 et 1637, au moment où parurent les premiers chefs-d'œuvre devenus classiques, et se prolonge, avec la vieillesse de Louis XIV, jusque dans le XVIII<' siècle.

Elle s'ouvre par le Cid, qui révéla toute la supério-

rite de Corneille , et par le Discours sur la méthode, qui renferme déjà ce qu'il y a de plus important dans la philosophie de Descartes, son programme. Elle s'annonce ainsi comme devant être également féconde en prose et en poésie. Au risque de débuter par une sèche éniimération , dressons rapidement l'inventaire 'de ses plus précieuses richesses.

Descartes et le duc de La Rochefoucauld sont les aînés des grands prosateurs du XVII*^ siècle. Le premier s'isole pour travailler avec plus d'indépendance ; il rejette loin de lui toute opinion préconçue, et entreprend de découvrir la vérité par ses seules forces. Sur quelques idées maîtresses, qui lui apparaissent comme autant de révélations, il fonde tout un système, dont les diverses parties ne sont, dit-il, que les suites et les dépendances de cinq ou six principales difficultés, qu'il a surmontées et qu'il compte pour autant de batailles où il a eu Vhettr de son côté. A vrai dire, ses successeurs n'ont pas jugé la victoire complète , et l'œuvre de Descartes, complétée par Mallebranche, transformée par Spinoza, reprise dès lors par plusieurs, ressemble un peu à cette toile de Pénélope, qui ne devait jamais être achevée. Mais, quelle que soit la valeur de son système. Descartes a eu la gloire d'être l'initiateur de la philosophie moderne, et de rompre sans retour avec le règne des formules et des routines scholastiques. Sa tentative est de celles qui font époque, même en échouant : il a mis la raison humaine hors de pages, et, le premier en France, il a saisi le ton juste du style qui convient à la science.

Pendant que Descartes, enfermé seul dans son poêle,

rêvait aux propriétés de la substance pensante et de la substance étendue, le duc de La Rochefoucauld, lancé dans les intrigues de la Fronde, se préparait à philosopher dans un genre plus familier à l'esprit français. Il observait les hommes et se posait déjà, au milieu des traverses d'une jeunesse agitée, la grande question sur laquelle devaient rouler plus tard ses Maximes , si admirables de finesse, de trait et de relief, la question de savoir ce que valent en réalité les vertus humaines. Vous savez la réponse qu'il y fit. Une expérience longue et décevante l'amena à reconnaître partout le vice déguisé.

Auprès de ces deux auteurs , il convient de placer Pascal. Génie ardent, ayant dans un degré remarquable l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse , il eût réussi en tout. Bientôt interrompu dans ses premiers travaux par sa conversion et dans les seconds par la mort, il n'eut que le temps de se faire une triple gloire de grand mathématicien , d'incomparable écrivain et de profond penseur. Défenseur de la morale, il a du même coup, dans ses Lettres provinciales , donné le modèle d'une plaisanterie juste et fine et créé l'éloquence française. Apôtre du christianisme, il en a essayé une apologie nouvelle, dont les fragments épars demeurent ce que la pensée chrétienne a produit au XVII^ siècle, sinon de plus imposant, au moins de plus original .

Ce sont là les aînés des prosateurs du grand siècle. Leurs noms appellent ceux de deux femmes d'un rare mérite, M""*^ de La Fayette et M™*^ de Sévigné , l'une amie intime de l'auteur des Maximes, l'autre à demi

janséniste, toutes deux déjà sous le prestige de Versailles. La gloire de M™^ de La Fayette est d'avoir ramené le roman français, qui s'était si longtemps perdu dans les interminables fadeurs du bel esprit et de la carte de Tendre, à des proportions plus heureuses et à un goût plus sain. M""® de Sévigné est devenue un écrivain célèbre sans y songer. Ses lettres si légères et si piquantes, parfois si émues, ont le double mérite de nous faire vivre jour par jour, pendant une assez longue période, dans les plus brillantes compagnies du siècle, et de nous révéler une des natures les plus aimables et les plus distinguées, parmi ces femmes d'esprit qui de tout temps ont fait le charme de la haute société française.

Il n'y a qu'un pas de M'"^ de La Fayette et de M™« de Sévigné à M™® de Maintenon. Les premières représentent ces cercles plus restreints qui vinrent tôt ou tard se rattacher au grand salon de Versailles, et qui l'environnèrent comme autant de satellites. M™® de Maintenon, c'est la cour elle-même. Si Louis XIV n'eût pas laissé ses Mémoires, elle serait le plus royal des écrivains du XVII® siècle. Il est difficile de satisfaire tout le monde en parlant de cette femme célèbre. Ses vertus, sa piété], la rectitude de son esprit et la finesse de ses jugements font oublier aux uns les grâces qui lui manquèrent, les grâces de l'abandon. Les autres, frappés surtout de cette lacune , se refusent à reconnaître tout ce qu'elle eut de mérite réel et de rare distinction. Ses lettres n'ont pas le charme naturel de celles de M""® de Sévigné; il ne faut y chercher ni la même tendresse de cœur, ni ces saillies pittoresques

de vieil esprit gaulois ; mais la haute raison qui y brille à chaque page, la justesse d'un esprit délicat, qui n'est point incapable d'enjouement, une science du cœur et de la société poussée plus loin qu'on ne saurait dire, en font une lecture aussi attachante qu'instructive. L'intérêt en devient saisissant, lorsqu'on voit cette femme si forte succomber sous le poids de sa tâche et, à peine parvenue au faîte, déjà rassasiée. Il est vrai cependant qu'elle parut dans sa grandeur moins humble que modeste, et qu'elle força l'estime plus qu'elle n'éveilla la sympathie. C'est là, je pense, ce que les hommes ont le plus de peine à lui pardonner.

M™® de Maintenon, quoique assise sur les marches du trône, n'est pas l'écrivain qui personnifie le mieux le siècle de Louis XIV. Cet honneur a été réservé à un homme dont l'activité se déploya sous les formes les plus diverses pendant une carrière longue et laborieuse. Bossuet ne fut d'abord qu'un prêtre infatigable et le premier des prédicateurs français. Bientôt précepteur du Dauphin, il revint pour lui à l'histoire et à la philosophie. Plus tard, rendu à l'église, il fut le chef avoué du clergé gallican, et, par la fermeté parfois un peu hautaine avec laquelle il combattit toutes les hérésies naissantes, il mérita d'être appelé le dernier père de l'Eglise catholique. Quoique dans la plupart de ses écrits il n'ait guère songé à l'intérêt littéraire , il occupe sans doute la première place parmi les prosateurs. Moins âpre, moins tourmenté que Pascal, il n'est au fond pas moins fort. C'est un de ces génies sereins qui ne se consument pas eux-mêmes, et qui, au lieu d'en mourir, vivent et jouissent de leur activité.

Jamais le doute n'effleura son esprit. Ennemi déclaré de toutes les révolutions, il nous apparaît comme le plus illustre, parmi les derniers représentants de cette tradition de six mille ans, sur laquelle l'Eglise chrétienne croyait pouvoir se reposer , et qu'il a célébrée dans son fameux Discours sur l'histoire universelle. Ce discours renferme toute une apologie du christianisme, moins nouvelle peut-être , mais plus grandiose que celle de Pascal. On dirait la voix des siècles parlant par la bouche du plus éloquent des hommes. Quoiqu'une semblable apologie soit peu conforme aux tendances de la critique moderne, que Bossuet combattit dans la personne d'un de ses précurseurs et dont il retarda l'avènement, il est difficile de n'en pas admirer la haute majesté. La même grandeur, plus mondaine, il est vrai, et par là moins pure, brille dans ses oraisons funèbres. Monuments de l'union du pouvoir et de l'Eglise dans un temps propice aux lettres, ces discours joignent à la majesté des doctrines chrétiennes, toute la pompe de la parole que réclamaient les solennités de Versailles. Longtemps ils furent envisagés comme le chef-d'œuvre de Bossuet. Aujourd'hui plusieurs juges difficiles paraissent préférer les sermons, quoique la plupart ne nous soient parvenus qu'à l'état d'ébauches. La forme en est moins soignée; mais ils n'en sont que plus chrétiens, sans être moins éloquents. Bossuet, dans tout le prestige de sa force, est bien le type vivant de la grandeur propre au siècle de Louis XIV. On regrette que sa vieillesse, parfois impatiente et occupée d'intérêts trop mesquins, soit aussi l'image du déclin de ce siècle, qui, après avoir enivré la France

-Sade tant de gloire, devait lui laisser au cœur un vide si profond.

Bossuet avait paru dans la chaire connme Corneille au théâtre : il avait ébloui et n'avait guère réformé. Le judicieux Bourdaloue vint compléter son œuvre, en ramenant l'éloquence chrétienne à un goût plus sévère que celui qui régnait auparavant, et dont on aperçoit des traces jusque dans les sermons de la jeunesse de Bossuet. Ce prédicateur austère donna à l'éloquence de la chaire une forme peut-être trop exclusivement dialectique; mais il réussit mieux que tout autre à porter la conviction dans les esprits. Il est peu fait pour les imaginations ardentes et jeunes ; mais il a cette force de raison et cette rigueur de logique que sait apprécier l'âge mûr. Ce qui lui avait manqué fut donné en partage à l'oratorien Massillon, Admirable d'harmonie et de pureté, la phrase de Massillon se déroule avec autant d'ampleur que celle de Cicéron lui-même. Chacune de ses idées s'entoure d'images heureuses, qui la reflètent comme des miroirs et la multiplient. Moins sévère que Bourdaloue, il lui arrivait pourtant de faire trembler comme lui; mais ce n'était pas en subjuguant la raison et la conscience; c'était en s'emparant de l'imagination par de saisissants tableaux. Ils sont avant tout moralistes, l'un comme un penseur, l'autre comme un peintre. Le premier nous enseigne les raisons du devoir, le second nous en dépeint la pratique.

En tête des derniers écrivains du XVIP siècle il faut placer Fénelon, le digne rival de Bossuet. Doué d'une imagination riche et séduisante, d'une pénétration rare et d'une grande souplesse d'esprit, accompagnée d'une

pointe de mysticisme, il sut, mieux que Racine luimême, combiner dans ses écrits l'esprit moderne et les souvenirs de l'antiquité. Il fut plus heureux dans l'éducation du jeune duc de Bourgogne que Bossuet dans celle du Dauphin, non qu'il y ait mis plus d'application et de conscience, mais il y déploya les ressources d'un esprit plus dégagé, et sut unir à la fermeté d'un maître une tendresse ingénieuse, qui eût fait honneur à une mère. Cette éducation nous a valu entre autres une œuvre d'un grand prix, Trlémarjiie, dont la publication rendit définitive la disgrâce de Fénelon. Sa disgrâce n'a rien qui doive nous surprendre. Le génie de Fénelon n'était pas assez positif, pour se laisser enserrer dans le cadre que laissaient libre le despotisme religieux de Bossuet et le despotisme politique de Louis XIV. Novateur candide et hardi sans qu'il s'en doutât, il offensa l'un par ses théories sur le pur amour et l'autre par ses rêves intempestifs de gouvernement paternel. Mais la disgrâce lui fut utile. Son caractère s'épura dans l'adversité ; son ambition se dégagea de ce qu'elle avait eu de terrestre, et sa vieillesse, de plus en plus honorée, contrasta noblement avec celle de ses persécuteurs.

Deux écrivains, dont plus d'un peintre pourrait envier la plume, termineront cette liste des plus excellents prosateurs du XVII^ siècle. Comme philosophe, La Bruyère a peut-être moins de portée que le duc de Larochefoucauld ; mais il a autant de finesse, et ses doctrines plus encourageantes sont d'un cœur honnête et d'un esprit que la vue du mal n'a pas conduit à nier le bien. La Bruyère, dans une longue galerie de portraits, a esquissé les mœurs de son siècle, et en a

peint tous les ridicules. Son pinceau, riche en couleurs, a déjà quelques teintes modernes , et sait associer le pittoresque et l'inattendu à la juste précision du trait. Mais les esquisses de cet artiste savant et délicat pâlissent devant les peintures énergiques et passionnées que nous a laissées le duc de Saint-Simon. Observateur opiniâtre et que la passion même contribue à rendre pénétrant, Saint-Simon n'a songé, toute sa vie durant, qu'à enlever le masque aux personnages qui venaient figurer devant lui sur la scène de l'histoire. Ses Mémoires , dont la publication n'est pas fort ancienne , sont d'un prix historique infini ; il ne faut pas s'y livrer aveuglément et les accepter sans contrôle; mais, à les prendre dans leur ensemble, ils forment un tableau vrai et où la vie déborde. Ils ont de plus enrichi notre littérature d'un écrivain trop longtemps ignoré, dont la physionomie originale forme le contraste le plus saillant avec celles de ses contemporains. Ecrivain grand-seigneur, il n'a pas ces vanités de l'homme de lettres, auxquelles La Rochefoucauld lui-même n'était point insensible ; il jette sa phrase de haut, et il ne lui importe si les successeurs de Vaugelas y trouveront matière à reprendre. Mais on lui pardonne toutes les libertés qu'il s'accorde en faveur des traits de passion et des trouvailles de génie, qui donnent à son style une vigueur étrange et incomparable. On dirait un cheval de race , qui n'a pas encore senti le frein , et dont les brusques écarts rehaussent la beauté. Saint- Simon est sans doute le plus irrégulier et le plus fougueux de tous les écrivains qui ont reçu le don de peindre par la parole.

La littérature du siècle de Louis XIV compte cinq poètes d'un talent supérieur et qui n'eurent pas de rivaux. Trois sont presque exclusivement dramatiques : Corneille, Molière et Racine. Gomme ce sont ceux dont nous allons nous occuper dans la suite de ces études, nous n'en dirons rien aujourd'hui. A côté d'eux se rangent La Fontaine et Boileau. Ce bonhomme La Fontaine, que l'on envisage comme un poète à part et unique dans son genre, est mieux à sa place qu'il n'en a l'air, au premier abord, dans son noble entourage. Son œuvre est le complément naturel de celle de Molière. Il semble parfois avoir mis en apologue les comédies de Molière, et d'autres encore, auxquelles le poète dramatique songea peut-être, mais qu'il n'écrivit pas et pour cause. L'apologue a eu de tout temps un privilège de liberté. Rien ne donne au fabuliste français une physionomie plus particulière que ce vieil esprit gaulois qui reverdit sous sa plume ; mais au commencement du grand siècle il était loin d'être éteint. M™^de Sévigné en conservait plus d'une tradition ; il y en a des traces jusque dans Racine , qui est l'auteur de la comédie des Plaideurs, aussi bien que de la tragédie de Phèdre; elles abondent dans Molière. La Fontaine n'est que celui qui lui est resté le plus fidèle, et qui l'a rendu avec le plus de grâce; toutefois chez lui aussi il se plie aux sérieuses exigences d'un art réfléchi. La Fontaine n'est pas cette espèce de poète-machine que l'on nous a peint mille fois, et qui, dit-on, aurait fait des fables comme le figuier porte des figues, sans y penser ; il travaillait ses œuvres , il poursuivait un idéal, et, avec plus de préméditation qu'on ne le

suppose , il cherchait à donner à ce vieil esprit gaulois si piquant parfois , mais si goguenard et si indulgent pour le déshabillé, une forme poétique que l'art puisse avouer. Le nom de Boileau se rattache plus naturellement à celui de Racine. Versificateur correct et patient, dont l'ironie est caustique et dont la satire est celle du bon sens irrité , il a su trouver dans l'amour de la justesse une source d'inspiration : la haine des sots livres l'a rendu poète. Pour le juger équitablement il faut oublier les disciples malencontreux, qui ont voulu faire passer pour oracles chacun des mots tombés de sa plume, et se souvenir des services très réels qu'il rendit à ses confrères en poésie. Nul doute qu'il n'ait exercé sur eux une influence des plus salutaires, en les excitant au travail et en les rappelant sans cesse à l'art sérieux. Qui sait si Mohère, La Fontaine et Racine lui-même ne se fussent pas plus d'une fois relâchés, sans l'aiguillon toujours présent de la sévérité de Boileau, leur ami et leur juge?

Tels sont, à ne prendre que les noms les plus illustres , les grands écrivains, prosateurs et poètes, du siècle de Louis XIV.

Leurs œuvres forment un tout qui se sépare nettement de celles qui ont précédé et de celles qui ont suivi; elles constituent une littérature qui a son cachet propre et reconnaissable.

L'esprit français s'y montre fidèle à lui-même : peutêtre n'a-t-il jamais mieux accusé quelques-uns de ses caractères distinctifs. Jamais il n'a poussé plus loin cet amour et ce sens de la forme dont il est fier à juste

titre; jamais aussi il ne s'est plus complètement abandonné au penchant qui le porte à peindre l'homme au milieu des relations que crée la vie de société. Mais, à côté de ces tendances permanentes, qui se manifestent dans toutes ses œuvres et qui en sont la marque naturelle, il en a révélé d'autres dans la période qui nous occupe. Il s'y est montré plus aristocratique qu'à l'ordinaire, plus difficile dans le choix des sujets et des couleurs, plus ami des beautés pures et régulières, plus soumis, et, par-dessus tout, plus serein, plus dépréoccupé dans la recherche du beau. Ce sont ces qualités nouvelles qui donnent aux écrivains du siècle de Louis XIY un air de famille , et qui font que leurs œuvres se détachent sur l'ensemble des lettres françaises , comme dans un paysage assombri se détache un coin de terre qui jouit des bienfaits du soleil.

Cette littérature, jetée entre celle de la Renaissance et celle qui produisit la révolution de 1789, peut paraître , au premier coup d'œil , un accident historique difficile à expliquer. Il semble qu'elle ne découle pas de celle qui l'a précédée et qu'elle ne prépare pas celle qui devait la suivre.

La littérature du XYP siècle s'adressait, en effet, à un public plus étendu. Les réformateurs étaient de véritables tribuns religieux , dont la parole remuait les masses. Les beaux esprits de la Renaissance, parés d'une érudition précoce, conservaient l'amour des contes bouffons qui égayaient nos aïeux , et ne croyaient pas déroger en amusant la foule. Le rire de Rabelais et les invectives de Calvin, retentissant à l'envi, éveillaient d'innombrables échos jusque dans les dernières

classes de la société. Tous les écrits de cette époque portent d'ailleurs l'empreinte d'une activité régénératrice et fiévreuse. A l'imitation des anciens, on commence à déclamer contre les tyrans , et , à la faveur de la rhétorique , de vagues idées de liberté se glissent dans les esprits les plus audacieux. La raison, plus enivrée encore qu'éclairée par des études trop rapides, s'essaie à briser ses chaînes, et ne se dégage du joug de la scholastique que pour tomber dans le scepticisme d'un Rabelais et d'un Montaigne. On s'appuie sur l'antiquité profane pour renouveler la littérature, sur l'antiquité chrétienne pour réformer l'église. De toutes parts se multiplient les tentatives hardies. La France est dans une époque de fermentation , comme en ont parfois, dans leur jeunesse, les hommes de génie, lorsque leur sang bouillonne et qu'ils couvent des projets d'avenir magnifiques et confus. — Puis tout-à-coup le flot s'arrête, et un demi-siècle seulement sépare ces temps orageux du calme solennel qui règne autour de Louis XIV.

Si nous passons du XVIP au XVIII« siècle, nous sommes frappés d'un contraste semblable. Une série de transitions, que l'histoire semble avoir ménagées avec art, mais qui n'en sont pas moins d'une rapidité effrayante, nous conduisent du moment où mourut le roi dont le gouvernement avait inspiré la Politique sacrée de Bossuet, à celui où Rousseau lança le Contrat social. Chaque jour la littérature redouble d'audace et étend son champ d'action. Encore aristocratique avec Voltaire et retenue, au moins en ce qui concernait les choses du gouvernement, elle devient avec Rousseau

franchement démocratique, soit par les idées, soit par le public auquel elle s'adresse et qu'elle ne tarde pas à atteindre. Une fois Louis XIV endormi, il suffit de cinquante ans pour que la révolution soit accomplie dans les esprits et de soixante-dix pour qu'elle soit à la veille de s'accomplir en fait.

Comment faire pour trouver des ancêtres à Bossuet dans le siècle de Rabelais et de Calvin? Comment lui trouver des successeurs dans celui de Voltaire et de Rousseau?

La difficulté est plus apparente que réelle.

Il est pourtant un moyen de la rendre insoluble; c'est de réunir en un seul groupe la plupart des hommes dont nous avons rappelé les noms, et de les ranger en cercle autour de Louis XIV, comme si une fée propice les eût fait naître pour sa gloire, ou comme s'il eût suffi de son regard pour enfanter et féconder le génie.

Cette manière de raconter l'histoire n'était du temps de Louis XIV qu'une flatterie ingénieuse , plus innocente qu'une autre. Plus tard elle a paru commode et bonne à produire un certain effet poétique, à des auteurs épris de la gloire du grand siècle et peu soucieux de la vérité historique. De nos jours ce lieucommun trouve encore place dans les compositions des jeunes gens qui font leurs classes de belles-lettres, et perce dans les livres que l'on écrit à leur usage.

Pour comprendre le XVII^ siècle, pour en saisir l'esprit et la vie, il faut se débarrasser de ces souvenirs de collège et s'attacher à la réalité. Elle vaut mieux, à tout prendre, que les combinaisons factices essayées par la flatterie ou l'engouement.

Bien loin d'avoir été tous jetés dans le même moule, les écrivains du XVII® siècle forment trois groupes, ils appartiennent à trois générations successives dont l'esprit et les tendances ne sont pas difficiles à distinguer. Descartes, le duc de La Rochefoucauld et même Pascal, sont d'une génération antérieure à celle des Bossuet, des Maintenon et des Bourdaloue. Ils ont conservé quelque chose de l'esprit du XVI^ siècle, si vigoureux et si remuant. Descartes travaillait dans la solitude à la transformation des sciences philosophiques, avec la même ardeur passionnée qui animait l'infortuné Ronsard, se préparant à tenter sa fameuse révolution littéraire. La Rochefoucauld, un grand seigneur et un médiocre savant, un homme de société, poH, froid, égoïste, vaniteux , mais d'une étonnante pénétration , semble avoir recueilli quelque chose des traditions dégénérées du scepticisme de la Renaissance , et Pascal est un de ces athlètes hardis, comme il y en eut tant au XVP siècle, qui, dans les luttes de la pensée, ne craignent pas de jouer le tout pour le tout.

De même que les noms de ces trois prosateurs nous rappellent les tendances d'une époque antérieure, ceux de l'archevêque de Cambrai, de Massillon, de Saint- Simon et de La Bruyère nous font pressentir le génie du siècle suivant. Ils furent moins éblouis de la gloire royale que ne l'était Bossuet; ils entrevirent l'abîme qui se creusait entre la royauté et le peuple. Lorsque Bossuet parle de la condition des rois , on sent qu'il la considère avant tout comme un sacerdoce théocratique, dont les droits sont sans limites. Fénelon et Massillon aiment plutôt à l'envisager comme une magistrature

suprême, dont les devoirs sont sans mesure Ce seul changement dans le point de vue dominant est un fait considérable. Fénelon, d'ailleurs, regardait l'avenir avec effroi, et, pour éloigner les malheurs dont la France était menacée, il faisait ce qu'il pouvait faire , des projets que la mort devait bientôt déjouer.

Il faut chercher entre ces deux groupes les vrais représentants du siècle de Louis XIV, ceux sur qui retomba toute la faveur royale, et qui n'encoururent guère de disgrâce, parce qu'il y avait accord parfait entre leur génie et celui du maître. Ici l'ordre chronologique des faits concorde avec leur développement logique. Plus on s'approche des hommes qui furent exactement contemporains de Louis XIV, plus on rencontre cet esprit d'ordre, de régularité et de soumission qui caractérise son règne.

Il en est des poètes comme des prosateurs. Corneille a la vigueur première de Descartes. On croit sentir dans sa mâle poésie les derniers ébranlements des grandes révolutions de l'âge qui précéda. Ses héros durent quelque chose de leur énergie au voisinage d'une époque orageuse et féconde en grands caractères. Plus jeunes que lui, Molière et La Fontaine sont pourtant antérieurs à Racine et à Boileau , soit par la date de leur naissance, soit par l'esprit qui les anime. Une grande variété de conceptions, une étonnante hardiesse de satire, un style aux allures libres et dégagées, une teinte plus marquée d'esprit gaulois, sont les traits qui les distinguent et permettent de leur assigner une place, à part, il est vrai, parmi les écri-

43 vains qui marquent une première période. Quant à la période finale, ce qui, en poésie, la distingue surtout, c'est la décadence. Le nom du vif et spirituel Régnard, de même que ceux de quelques autres auteurs estimables, ne saurait être mis sur la même ligne que les noms de ses illustres devanciers. De plus en plus attiré par des questions d'un intérêt majeur et immédiat, l'esprit du siècle, après la mort de Racine et pendant la longue et stérile vieillesse de Roileau, s'éloigna rapidement de la poésie.

Racine , Boileau , M'"'' de Maintenon , Bourdaloue, et, au-dessus de tous , Bossuet : voilà les écrivains qui font réellement cortège à Louis XIV, et dont la gloire est absolument inséparable de la sienne. Ce qui frappe le plus chez les uns, c'est un esprit de sagesse et de mesure ; chez d'autres, c'est plutôt une force contenue et toujours digne ; chez un autre , enfin , ce sera une majesté toute royale, un air de grandeur aisée et naturelle; mais tous vivent dans une atmosphère sereine, et travaillent sans être importunés par les agitations du dehors.

Il y a donc tout au travers du XVII® siècle un mouvement historique marqué. Le courant se ralentit peut-être; mais il ne s'arrête pas. En passant de Descartes à Fénelon , ou de Corneille à La Bruyère , on change plus d'une fois de rive et d'horizon.

D'ailleurs, quoiqu'ils portent tous plus ou moins la marque de leur temps , les grands esprits du XVII® siècle ne suivent pas tous la même bannière. L'harmonie est plus dans la forme que dans le

fond. Ils ont donné une expression semblable à des idées fort diverses. Bossuet a beau opposer aux progrès de la libre pensée toute l'autorité de son éloquence, Descartes n'en jette pas moins dans les esprits le germe des révolutions les plus profondes, et l'ironique Molière n'en va pas moins jusque sur les marches de l'autel chercher des héros de comédie. Puis, au-dessous de ces hommes de génie, il en apparaît d'autres qui se glissent dans le demi-jour, perpétuent les traditions d'un autre âge, et, par-dessous le bras de Bossuet levé pour l'anathème, tendent une main à Montaigne et une main à Voltaire. L'épicuréisme, remis en vogue par Gassendi, trouve de nombreux sectateurs, surtout lorsqu'il s'agit de le pratiquer, et gagne du terrain, en se cachant à peine, dans les plus hautes classes de la société. Le boudoir de Ninon fait concurrence à la chapelle de Versailles.

Au dehors , les adversaires sont nombreux. Il suffit de nommer Spinoza et Leibnilz, qui reprennent à nouveaux frais et poursuivent hardiment l'œuvre inaugurée par Descartes, et Bayle, Bayle surtout, dont la figure sournoise se dresse sur le seuil de la France, et qui prépare, sans bruit, le redoutable arsenal où les philosophes du XVIIP siècle trouveront avec leurs meilleures armes d'inépuisables munitions.

Ainsi, sans qu'il y parût, l'ennemi était en force, soit au dedans, soit au dehors. Ce n'était donc pas gratuitement que les défenseurs du christianisme traditionnel et de l'édifice social achevé par le XVIP siècle , se sentaient pris parfois au milieu du triom-

— -i5 phe de pressentiments funestes, et se voyaient à l'avance débordés par la cohorte des athées. -

Ces faits ne servent cependant qu'à adoucir les transitions. Pour expliquer la naissance et le rapide accroissement de la littérature du XVIP siècle, il faut recourir à d'autres considérations plus générales et d'un ordre supérieur. Nous y toucherons en deux mots.

La France paraît être de tous les pays de l'Europe celui qui est arrivé à l'unité la plus manifeste. Et cependant, à l'origine , elle n'était pas un des moins fractionnés. Cette nationalité française, aujourd'hui si forte, ne s'est formée que par une longue suite de luttes et au prix des plus grands sacrifices. Elle est le résultat d'un travail séculaire. Ce travail fut la tâche à laquelle se dévoua la royauté, et qu'elle poursuivit sans cesse, avec des succès fort divers, depuis les temps de Hugues Capet jusqu'à ceux de Louis XIV. Elle eut, pour parvenir à ses fins, à vaincre de nombreux adversaires : la féodalité d'abord, qui, s'appuyant sur les intérêts locaux et cherchant à les coaliser, soutint la lutte pendant des siècles, s'allia avec tous les ennemis que la royauté rencontra sur son chemin, et fit de son mieux pour les multiplier. Un second adversaire vint du dehors : l'ambition de l'étranger, de l'Angleterre surtout. Un troisième vint à la fois du dehors et du dedans : le sentiment religieux , tantôt ultra-catholique et dans ce cas exploité et soutenu par la politique des papes, tantôt réformateur et n'écoutant que lui-même. Chacune de ces trois puissances mit le trône à deux doigts de sa perte, et faillit l'emporter sur le sentiment national, la première à plusieurs reprises, la

seconde au XIV« et au XV« siècle, la troisième à l'époque de la Ligue et de la Réforme. Elles furent vaincues cependant, et les personnages historiques auxquels revient surtout l'honneur de cette triple victoire, comptent parmi ceux dont le souvenir est demeuré le plus vivant, et pour lesquels les Français ont le plus d'admiration ou d'indulgence. Jeanne d'Arc, en dépit des impertinences de Voltaire, est l'héroïne populaire , et elle l'a bien mérité ; Louis XI est jugé par les historiens moins sévèrement qu'il ne le serait s'il avait employé sa diplomatie pertlde au service d'une autre cause, et Henri IV demeure le roi chéri du peuple , malgré ses mœurs équivoques et cette abjuration où la politique eut plus de part que la conscience. Ce qui fit le succès de la royauté, c'est qu'en identifiant sa cause avec celle de l'unité nationale, elle mit de son parti une force morale, qui devait tôt ou tard lui assurer la victoire. Ses intérêts pouvaient être contraires aux intérêts particuliers de la maison de Bourgogne ou de telle autre seigneurie féodale ; mais ils ne l'étaient point aux intérêts généraux et aux instincts naturels de la France. Si la royauté sortit plus puissante de toutes les épreuves par lesquelles elle dut passer, s'il lui suffit aux plus mauvais jours de l'enthousiasme contagieux d'une simple paysanne, pour que sa cause désespérée se relevât aussitôt, c'est qu'elle avait dans le génie de la nation un allié secret. A partir de Henri IV, dont l'abjuration consacra moins le triomphe du cathohcisme que celui de la foi politique sur la foi religieuse, sa victoire définitive fut assurée, et les crises passagères par lesquelles elle passa encore ne firent que servir à ses progrès, en

rappelant aux esprits alarmés les luttes dont la France venait de sortir.

Aussi Louis XIV, naontant surle trône au moment où les souvenirs de la Fronde étaient encore récents, n'eut-il qu'à le vouloir pour mettre la dernière main à l'œuvre de ses devanciers, et pour avoir la gloire de personnifier le triomphe final et irrévocable de l'unité nationale alliée avec la monarchie. En le voyant porter le sceptre d'un bras si ferme et réclamer si énergiquement le respect, soit au dedans, soit au dehors, la France eut enfin conscience de toute sa force; heureuse et fière de sentir qu'elle était devenue une grande puissance, invincible et indivisible, elle se serra autour du monarque, qui eut ainsi le rare bonheur de présider à la vie de société aussi bien qu'aux affaires de l'état. Grâce à l'abaissement de la noblesse , il put exercer un pouvoir absolu; grâce à l'enivrement de la nation, ce pouvoir ne parut d'abord ni arbitraire ni tyrannique. En acclamant Louis XIV, la France s'acclamait elle-même.

Mais cet accord remarquable entre un prince absolu et la nation à laquelle il commandait, résultait d'un ensemble de circonstances propices, et devait passer avec elles. L'histoire moderne ne nous offre pas d'exemples d'un peuple vraiment civilisé acceptant sans murmures, pendant une bien longue suite d'années , un pouvoir qui ne lui offre aucune espèce de garanties. Chose pareille n'est possible que dans les temps de décadence et de décomposition sociale, ou de demi-barbarie. Les peuples éclairés, encore jeunes et forts, n'ont pas de longues complaisances. Ils deviennent bientôt infidèles

à ceux qui les servent mal. Louis XIV en fit plus qu'il ne fallait pour abréger la période d'enchantement mutuel par laquelle débuta son règne. Il fit en grand ce que les seigneurs féodaux avaient fait en petit : il régna pour lui. Son luxe, ses folles dépenses, son ambition démesurée, les malheurs qu'il attira sur la France, le joug impatientant du formalisme dévot qu'il ne tarda pas à subir et qu'il fit peser sur la société, tout contribua à lui aliéner les cœurs. Une fois la mésintelligence établie entre la royauté et la nation, les événements marchèrent vite. L'esprit français est prompt et positif. Il passe rapidement des idées vagues aux théories claires, et des théories aux faits. Au XVIII^ siècle il s'arrêta d'autant moins dans sa course que la noblesse ne formait plus un corps respectable et sérieux, capable de modérer le mouvement. La royauté se trouva isolée et son impuissance évidente redoubla l'audace des novateurs.

Ainsi le règne de Louis XIV marque un de ces moments heureux où un peuple, après avoir achevé l'œuvre à laquelle il travaillait depuis des siècles, se repose dans le sentiment de la tâche accomplie et s'arrête un instant pour jouir de lui-même. Ces moments-là sont rares et courts : l'histoire de la France n'en compte qu'un seul. Mais, si courts qu'ils soient, ils sont merveilleusement propices à la poésie et aux lettres. Ce sont jours de sabbat dont elles profitent pour s'épanouir en liberté. Serein, dégagé de toutes les inquiétudes qui pourraient le troubler, l'esprit se livre à la recherche du beau, l'imagination prend son vol, et le goût, que corrompent les passions dans les époques d'enfan-

tement laborieux, et l'oisiveté dans les époques de dépérissement, le goût se forme et s'épure, grâce à une activité salutaire, heureuse et tranquille.

Cherchons donc la raison du rapide et brillant essor que prirent les lettres françaises au XYII»^ siècle, dans les causes profondes qui firent le prestige du règne de Louis XIV. Parce que Louis XIV était l'héritier légitime d'un long passé, qu'il était la personnification du génie de la France et du travail séculaire qu'elle venait enfin d'accomplir, la France put s'incliner devant lui avec noblesse et bonne grâce, et lui faire une cour à la fois royale et nationale. Les grands écrivains purent rechercher son suffrage, comme de nos jours ils rechercheraient la faveur populaire. Sous sa haute protection, animés du juste sentiment d'orgueil dont la France était pénétrée , ils purent donner carrière à leur génie et travailler , comme s'ils s'étaient partagé les rôles, à rehausser encore et la splendeur du trône et la gloire de la nation.

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