‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 21 sur 46 · LEÇON HUITIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON HUITIÈME

Les formes de la tragédie classique française.

Messieurs,

Nous abordons aujourd'hui un sujet qui vous paraîtra, je le crains, bien usé et de peu d'intérêt, quoique l'on puisse en dire, comme de tant d'autres questions mille fois traitées, qu'il vaut encore la peine d'y revenir et qu'il serait bon de ne pas l'oublier tout à fait. En tout cas, nous serons bref.

Il s'agit des formes de la tragédie classique.

Elles sont de deux sortes. Les unes tendent à res-i serrer l'action dramatique dans de certaines limites; '* les autres à remplacer l'action par la parole. '

Commençons par ces dernières.

Une des choses qui frappent le plus les étrangers, 'r-'^"^*'^dans le théâtre de Racine, c'est le nombre et la longueur des récits. Le même fait se remarque déjà dans

Corneille, mais moins prononcé : la terrible scène finale de Rodogune ne dissimule aucun des éléments de l'action, et le meurtre de Camille dans Horace aurait lieu sur le théâtre, si Camille n'était pas assez agile pour s'enfuir jusque dans la coulisse, afin d'épargner aux spectateurs le désagrément du coup d'épée. Mais Racine est beaucoup plus réservé : non-seulement il s'efforce de donner à l'action extérieure le moins de place possible; il cherche encore à ne la laisser paraître que de loin et à travers le voile du récit. Il est présomptueux de dire ce que, dans tel cas donné, Shakespeare aurait fait; mais il semble probable que s'il eût écrit le rôle d'Andromaque, il ne se serait pas borné à mettre dans la bouche de cette mère pieuse des paroles touchantes; il nous l'aurait montrée portant son fils dans ses bras, le couvrant de caresses et de baisers. Il n'aurait pas reculé non plus devant la représentation directe de la scène finale de Britannicus, lui qui n'a pas craint de nous faire assister tout au long à la conférence sinistre de Macbeth avec les assassins à ses gages. Cette scène du festin, écrite en suivant pas à pas le récit du poète français, serait sans doute d'un immense effet dramatique. Néron prend le ciel à témoin de sa réconciliation avec Britannicus, et, en présence de tous les convives, il lui tend la coupe de l'amitié. Britannicus y boit sans méfiance et tombe roide mort. A cette vue quelques-uns des assistants poussent de grands cris; les autres épient des yeux le visage du maître pour composer le leur sur le sien ; Burrhus traverse la presse et sort de cette caverne de brigands, et Néron, penché

sur son lit , laisse tomber négligemment quelques paroles d'un imperturbable sang-froid :

Ce mal dont vous craigneZ;, dit-il, la violence, A souvent, sans péril, attaqué son enfance.

Puis, pour faire contraste avec tant d'horreurs, ce serait un tableau bien touchant que Junie sortant du palais et allant se jeter aux pieds de la statue d'Auguste :

Prince, par ces genoux, dit-elle, que j'embrasse. Protège en ce moment le reste de ta race. Rome, dans ton palais, vient de voir immoler Le seul de tes neveux qui te pût ressembler. On veut après sa mort que je lui sois parjure : Mais, pour lui conserver une foi toujours pure. Prince, je me dévoue à ces dieux immortels Dont ta vertu t'a fait partager les autels.

A ses cris le peuple s'émeut, la prend sous sa garde et la conduit au temple de Vesta. En vain Narcisse veut braver la foule et enlever la jeune prêtresse ; il tombe sous les coups du peuple. Néron voit sa victime lui échapper, il voit mourir le ministre de son premier crime; mais il garde un silence farouche; il rentre et nul ne l'approche. — Quelle scène ! Racine l'a conçue, il en a eu la vision ; elle s'est jouée dans son esprit, et il a eu la force de la retrancher : il y a suppléé par un récit. Tant qu'on ne s'est pas familiarisé avec cet art discret, on se demande pourquoi ce sacrifice, et, alors même qu'on s'est pénétré de l'esprit du poète et des raisons qui ont pu le déterminer à en agir ainsi, on ne peut pas s'empêcher de regretter la vision de Racine.

Le soin avec lequel Racine écarte la représentation directe du fait et la nécessité qui en résulte de multi-

plier les récils, l'oblige à faire un grand usage des confidents. Si nous ouvrons Andromaque , et si nous parcourons la liste des personnages , nous serons surpris de voir tous ceux qui ont quelque importance flanqués d'un ami ou d'un serviteur, d'un aller ego. Pylade accompagne Oreste; Cléone reçoit les aveux d'Hermione; Géphise ne s'éloigne pas un instant d'x\ndromaque, et Phœnix, gouverneur d'Achille d'abord, puis de son fils Pyrrhus, ne perd pas de vue ce jeune prince. Quelques-uns de ces personnages secondaires pourraient jouer un rôle intéressant , et contribuer pour leur part à la vie et à la variété de l'œuvre. Phœnix pourrait parler avec cette affection et cette autorité d'un ordre particulier , qui conviennent si bien à de vieux et fidèles serviteurs : il pourrait représenter Achille auprès de Pyrrhus. Il serait fort naturel aussi que Cléone exerçât quelque influence sur sa maîtresse, soit pour l'avertir et la modérer, si possible, soit pour l'exciter. Shakespeare excelle dans ces rôles de subalternes; il les varie à l'infini, et réussit parfois à leur donner un intérêt saisissant. Voyez l'intendant de Timon d'Athènes : il fournit au poète l'occasion d'une scène incomparable, lorsque, resté seul fidèle à son maître, il va le chercher dans le désert, et que Timon le misanthrope, touché de tant de droiture et d'affection , déclare à la face du ciel qu'il a rencontré sur la terre un honnête homme, mais un seul, et que cet honnête homme est un intendant., Dans Andromaqtœ , les subalternes sont effacés et rejetés dans l'ombre; ils se bornent à servir leur maître, et à donner la réponse quand on leur fait l'honneur de

leur parler. Pylade, qui est un ami et non pas un domestique, contribue bien pour quelque petite chose à la marche du drame; mais Géphise, Cléone et Phœnix sont tout-à-fait nuls. Des rôles pareils ont été justement condamnés ; mais il faut remarquer que tous les confidents de Racine ne sont pas aussi nuls que ceux-là. S'il est quelque trait dans Andromaque qui trahisse une main encore peu exercée , c'est bien cette accumulation de personnages sans portée. Plus tard Racine réussit ou bien à en diminuer le nombre, comme dans Iphigénie, ou bien à les faire servir à redoubler l'intérêt dramatique, comme dans Phèdre.

L'action étant ainsi tenue à distance et chaque personnage étant muni d'un confident, il est clair que l'on doit parler beaucoup sur la scène. C'est ce qui a lieu en effet. Les héros de Corneille et de Racine aiment à donner à leur pensée un développement complet ; de là ce que l'on appelle la tirade. Abordent-ils une question, ils en pèsent le pour et le contre. Cela n'a rien que de très naturel dans les grandes scènes politiques, pour lesquelles Corneille avait une affection si marquée, dans celle, par exemple, où Auguste, songeant à abdiquer, consulte Maxime et Cinna. Mais dans les autres scènes, et surtout dans les conversations qui s'engagent entre les héros de Racine, tout occupés d'intérêts privés, cela a paru moins naturel et quelque peu abusif. Lorsque Xipharès, le fils de Mithridate, profite d'un dernier et court moment pour venir prendre congé de Monime, dont la jalousie de son père le sépare à jamais, on s'attend à quelques exclamations,

à des mots entrecoupés et à un certain désordre dans les idées. Il commence par là, en effet.

Page 1